Pourquoi le 17 octobre n’est pas encore la révolution

Samedi 17 octobre, 550 000 personnes selon le ministre de l’Intérieur, 800 000 selon les organisateurs, ont défilé en France. L’hôtel de ville de Limoges a brûlé et le préfet le dit en grande partie détruit, les mairies de Marseille et de Lille ont été envahies, des commerces pillés à Marseille, Lille, Caen, Nantes et Valence, et le Premier ministre a annoncé dans la soirée 1 200 interpellations et 150 policiers et gendarmes blessés. Dans les cortèges : des lycéens mobilisés depuis un mois, des gilets jaunes, des syndicats, sous un mot d’ordre qui dit tout, « jaunes et jeunes ». Le président de la République n’y a vu que des « semeurs de chaos », le Premier ministre a juré qu’il ne se laisserait pas intimider, et personne n’a répondu à la question que cette journée pose.

Car ce qui s’est passé samedi n’est pas une émeute sortie de nulle part. C’est la rencontre de deux mécanismes que la théorie politique connaît depuis plus d’un siècle, et dont chacun suffirait seul à rendre un régime instable. Le premier tient à la nature de la démocratie, Tocqueville l’a décrit. Le second tient à la nature du capitalisme, Schumpeter l’a décrit. Tous deux ont besoin du même carburant pour rester inoffensifs : la croissance, et elle manque depuis dix-sept ans. Si Limoges n’est pas 1789, c’est qu’un tiers du corps électoral a un intérêt absolu à ce que rien ne bouge, et que la dette a payé sa tranquillité. La première condition tient encore. La seconde cède, plus vite que je ne l’écrivais encore cet été, et le budget présenté le 1er octobre en est le premier aveu.

Tocqueville : l’égalité rend l’inégalité insupportable

Dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville observe que les sociétés aristocratiques supportent sans broncher des écarts immenses, parce que l’inégalité y est l’ordre des choses, tandis que « quand tout est à peu près de niveau, les moindres le blessent ». Plus l’égalité progresse, plus les inégalités qui restent deviennent intolérables, et plus le désir d’égalité devient insatiable.

J’en tire une conséquence qu’il ne formule pas lui-même, mais qui découle de ses prémisses. Dans une société d’ordres, la réussite du voisin s’explique par sa naissance : il n’y a rien à en penser. Dans une démocratie, il ne reste que deux explications possibles à ce que quelqu’un réussisse mieux que soi : il est plus méritant, ou il est plus malhonnête. Et la psychologie humaine, sans surprise, choisit la seconde. La démocratie fabrique donc structurellement des armées de mécontents, non parce qu’elle échoue, mais parce qu’elle réussit à aplanir les conditions.

Il existe une soupape, et l’économiste Albert Hirschman l’a décrite en 1973 sous le nom d’effet tunnel. Bloqué dans un tunnel à deux voies, on se réjouit d’abord de voir la file d’à côté avancer : c’est le signe que la sienne va bientôt suivre. La croissance joue exactement ce rôle. Tant qu’elle est forte, on tolère de voir d’autres réussir, parce qu’on se dit raisonnablement que dans quelques années on sera au même niveau. Hirschman ajoute une précision que l’on oublie toujours : plus la tolérance a duré, plus le retournement est brutal quand la file d’à côté continue d’avancer et que la sienne reste immobile.

Dix-sept ans sans croissance : ce qui est vrai, ce qui ne l’est pas

Dire qu’il n’y a plus de croissance en France depuis 2008 est faux au sens strict, et le premier contradicteur venu le démontrera avec un graphique : le PIB total a progressé d’environ 1 % par an. Mais le mécanisme de Tocqueville ne regarde pas le PIB total, il regarde la trajectoire de chacun. Et là, la série de l’Insee est sans appel : le PIB réel par habitant a gagné à peine 10 % en dix-sept ans, un demi-point par an en moyenne, et en 2024 il est passé sous la moyenne de l’Union européenne. À un demi-point par an, il faut cent quarante ans pour doubler son niveau de vie. Aucun effet tunnel ne survit à une telle arithmétique.

Je l’ai déjà écrit : le monde fini est une illusion et la croissance n’est pas une question de ressources mais de choix. Ce qui manque à la France depuis 2008, ce n’est pas la matière, c’est la décision.

Une jeunesse sans enfants, sans murs et sans patience

La conséquence est mesurable. Selon Ipsos, 64 % des Français estiment que leur vie professionnelle sera moins bonne que celle de leurs parents, 58 % que leur pouvoir d’achat sera plus faible, et la France figure parmi les pays les plus pessimistes du monde pour l’avenir de ses jeunes. Une génération qui ne croit plus rattraper les privilégiés n’a plus grand intérêt à maintenir le système en vie.

Elle n’est d’ailleurs retenue par aucune des forces conservatrices traditionnelles. Avoir des enfants, posséder un toit : les deux attaches qui rendent un individu prudent lui font défaut. L’indicateur de fécondité est tombé à 1,56 enfant par femme en 2025, le plus bas depuis la fin de la Première Guerre mondiale, et le solde naturel est devenu négatif pour la première fois depuis 1945 ; j’ai détaillé ailleurs ce que cela fait au modèle social, désormais en phase terminale. Côté propriété, 17 % des ménages de moins de 30 ans possèdent leur résidence principale, contre 71 % des plus de 70 ans. Je soutenais récemment que l’abondance aura des propriétaires ou elle aura des maîtres : la jeunesse française n’a rien à conserver, donc rien qui la rende conservatrice. Une mairie n’est pas sa maison.

Schumpeter, Turchin et la surproduction des diplômés

Le second mécanisme vient de Schumpeter. Dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942), il explique que le capitalisme, par la logique même de sa civilisation, crée, éduque et subventionne ceux qui le détesteront. Sa prospérité finance l’expansion de l’enseignement supérieur, laquelle produit plus d’intellectuels que l’économie n’a de places pour eux. Et l’homme passé par l’université, écrit-il, devient « psychiquement inemployable » dans les métiers manuels sans pour autant devenir employable ailleurs. Ces cohortes se vivent comme une élite éclairée face à un système qui ne leur fait pas de place, et deviennent structurellement hostiles.

J’ajoute un moteur que Schumpeter n’avait pas sous les yeux en 1942 : le capitalisme a fait exploser la productivité industrielle et agricole au point de réduire les métiers manuels à la portion congrue, et la société a répondu en formant aux métiers intellectuels des cohortes gigantesques que l’économie ne peut absorber à ce niveau. On a beau démultiplier les bullshit jobs, ces emplois dont le titulaire lui-même ne saurait justifier l’existence, on produit quand même un grand nombre d’individus éduqués et inemployables à la hauteur de ce qu’on leur a promis.

Peter Turchin a donné un nom à ce phénomène, la surproduction des élites, et il l’a mesuré sur des siècles de données : lorsque le nombre d’aspirants aux positions dominantes excède massivement le nombre de positions, le jeu des chaises musicales produit des recalés frustrés, et ces recalés deviennent des contre-élites qui canalisent le ressentiment populaire contre l’ordre établi. Combinée à l’appauvrissement du plus grand nombre, cette surproduction précède, selon lui, presque toutes les ruptures politiques violentes.

La France coche chaque case. 53 % des 25-34 ans sont diplômés du supérieur, dont 26 % d’un master, contre 16 % en moyenne dans l’OCDE ; environ huit emplois sur dix relèvent du tertiaire. Le marché a trouvé sa réponse à ce surplus, et je l’ai décrite : « nous recrutons un stagiaire », à 4,50 euros de l’heure, remplaçable tous les six mois. Et la machine se grippe dès l’entrée : le mouvement qui a fini samedi dans les mairies est parti le 18 septembre d’un lycée de Créteil, pour des professeurs absents jamais remplacés et des classes surchargées, dans le pays qui vient de signer le pire PISA de son histoire.

Et le phénomène va s’aggraver, parce que l’intelligence artificielle s’attaque précisément aux métiers intellectuels pour lesquels ces cohortes ont été formées. J’ai documenté la grande dépossession des développeurs et le gel des embauches juniors qui fabrique une génération fantôme. Turchin situe le danger chez les aspirants recalés ; l’IA va en produire plus vite que l’université ne les diplôme.

Ce que ces deux mécanismes n’expliquent pas

Je reste ici dans le cadre classique, démocratie et capitalisme, et il ne dit pas tout de la jeunesse qui a défilé samedi. Trois facteurs au moins raccourcissent les mèches sans figurer chez Tocqueville ni chez Schumpeter.

Le premier, Hirschman l’avait signalé lui-même : l’effet tunnel suppose que l’on se reconnaisse dans ceux qui avancent sur la file d’à côté, et il est faible dans les sociétés segmentées selon des lignes ethniques ou religieuses, où le progrès de l’autre groupe n’annonce rien pour le sien. J’ai écrit que la démocratie exige un « nous » et que la diversité fait baisser la confiance, y compris entre semblables, comme Putnam l’a mesuré malgré lui. Un pays qui n’a plus de ciel commun a aussi moins de tunnel commun : chacun regarde la file voisine comme une file étrangère. On m’objectera que le problème n’est pas la diversité en soi mais la non-intégration. C’est vrai, et cela aggrave le diagnostic au lieu de l’adoucir : on s’intègre à une file qui avance, pas à une file à l’arrêt. La croissance a fait l’intégration des Italiens, des Polonais et des Portugais ; la stagnation ne fera celle de personne.

Le deuxième est la confiance dans les institutions, c’est-à-dire dans l’idée que la voix sert encore à quelque chose. 65 % des Français jugent que le gouvernement n’écoute pas assez les lycéens, et ce chiffre est le point d’arrivée d’une longue série : un référendum contourné en 2008, des commissions d’enquête qui enterrent, un capital de confiance qui s’évapore une chaussure à la fois. Une jeunesse qui ne croit ni au rattrapage économique ni à l’utilité du vote n’a plus que la rue, et la rue est d’autant plus violente que la voix a été longtemps inutile.

Le troisième est le plus accablant pour l’État : la France fabrique elle-même les écarts qui blessent. Des ZFE qui excluent 40 % des véhicules des grandes villes, un DPE qui dépossède les propriétaires modestes, une société d’ordres où les statutaires sont protégés et les exposés paient : chaque dispositif trace une nouvelle ligne entre ceux qui peuvent payer et ceux qui ne peuvent pas, et la présente comme une vertu. Ajoutez un stationnement payant dont les recettes ont bondi de 84 % depuis 2018, des péages à flux libre qui transforment six euros en 375, une taxe foncière en hausse de 35 % en cinq ans et 31 000 euros de travaux pour avoir le droit de louer, un E85 encouragé puis taxé : pris un à un, ces dispositifs sont anecdotiques ; cumulés, ils sont le quotidien de la France périphérique, celle qui a une voiture parce qu’elle n’a pas de métro et un pavillon classé F parce qu’elle n’a pas 31 000 euros. Tocqueville décrit une démocratie où les moindres écarts blessent ; la nôtre en invente de nouveaux par décret, et les facture.

Aucun de ces facteurs ne contredit le diagnostic. Ils ne changent pas les mèches, ils les raccourcissent. Des mèches courtes, une croissance nulle, une jeunesse sans attaches : tout est réuni pour l’explosion. Il manque pourtant quelque chose, et ce quelque chose vote.

Pourquoi ça n’a pas encore explosé

Kaboum, donc ? La mairie de Limoges répondrait oui. Je réponds pas encore, pour une raison arithmétique. Il existe une composante de la société qui a un intérêt absolu à ce que le système reste exactement tel qu’il est : les retraités. Ils sont 17,3 millions selon la DREES, soit un peu plus d’un tiers des quelque 49 millions d’inscrits sur les listes électorales. Et ils votent. Aux législatives de 2022, un tiers des retraités s’est abstenu, contre plus de 60 % des actifs occupés et 71 % des 18-24 ans. Dans l’urne, ils pèsent de l’ordre de quatre bulletins sur dix ; aux primaires, ils peuvent représenter la moitié des votants. Samedi, ce ne sont pas eux qui ont forcé les portes des mairies.

J’ai expliqué que le diplôme ne vote pas, mais que le portefeuille, si : la vraie variable est de savoir qui signe votre bulletin de salaire. Pour dix-sept millions de personnes, c’est l’État, chaque mois, avec indexation. L’électorat le plus dépendant de la dépense publique est aussi le plus mobilisé, et dans la France des ordres il forme de loin le plus grand des ordres statutaires.

Leur rôle est ambivalent. Ils empêchent la révolution destructrice, parce qu’ils y perdraient tout. Mais ils empêchent aussi toute réforme capable de viabiliser le système, parce que toute réforme du système est une réforme de leur revenu : l’impasse des retraites par répartition tient à cette seule équation. On en a eu la démonstration il y a dix mois : le gel des pensions inscrit au budget 2026 a été abandonné en décembre avant même d’exister. Le pays est figé au point exact où il ne peut ni exploser ni guérir.

Ce qu’on m’opposera

Le 17 octobre, c’est déjà la révolution. Non. Une révolution n’est pas une mairie qui brûle, c’est un fusible qui lâche : le jour où dix-sept millions de retraités cessent de défendre le statu quo, ou le jour où l’État ne peut plus les payer. Ni l’un ni l’autre n’est arrivé samedi. Ce qui est arrivé, c’est la fin d’une illusion commode : celle d’une jeunesse qui s’abstient au lieu de se révolter. Pendant des années, l’abstention a été ce que Hirschman appelait la sortie, pas la loyauté, et 71 % des 18-24 ans sortaient. Le 17 octobre, la voix est revenue par la seule porte qu’on lui a laissée : 86 % des 6 800 gardes à vue du mouvement lycéen concernent des mineurs. L’autre porte, on l’a fermée en 2023, quand des mois de rue contre la réforme des retraites se sont conclus par une adoption sans vote, par ce 49.3 dont la responsabilité n’engage plus rien. J’ai décrit comment l’État et la tech ont méthodiquement désarmé nos colères ; un barrage que l’on rehausse n’est pas une rivière à sec, et samedi l’eau est passée par-dessus. Tocqueville lui-même, dans L’Ancien Régime et la Révolution, notait que 1789 n’est pas venu au fond de la misère mais au moment où les choses commençaient à s’améliorer : c’est le retournement de Hirschman. Le vrai danger n’est donc pas ce samedi de stagnation, c’est la première reprise qui profitera aux uns et pas aux autres. Concrètement : des salaires qui repartent dans l’IA, la défense et l’énergie, pour ceux qui y sont déjà ; un immobilier qui remonte avec la première baisse des taux, pour ceux qui en possèdent déjà ; des portefeuilles qui gonflent, pour ceux qui en ont un. Trois files qui avancent sous les yeux d’une file à l’arrêt, et personne pour expliquer à celle-ci pourquoi elle devrait attendre encore.

Les diplômés votent pour l’État, ils ne sont pas révolutionnaires. Mon article sur la sociologie du vote le montre, et c’est précisément le problème : le surplus de diplômés est aujourd’hui absorbé par la sphère publique et parapublique, à commencer par les 50 milliards annuels versés au monde associatif. Autrement dit, par la dette. Les contre-élites de Turchin ne sont pas le diplômé médian, ce sont les recalés des chaises musicales ; et quand l’amortisseur cédera, les chaises parapubliques sauteront les premières.

Les retraités ne sont pas un bloc égoïste, ils aident leurs enfants. Exact, et l’Insee constate que l’aide familiale est devenue fréquente dans l’accès à la propriété. Mais cette solidarité privatisée ne fonctionne que pour les enfants de retraités propriétaires. Elle reproduit l’inégalité à l’intérieur même de la jeunesse, ce qui nous ramène au premier mécanisme : en démocratie, ce sont les moindres écarts qui blessent. J’y reviens plus bas, parce que c’est aussi la clé de la solution.

La fin de l’amortisseur

Ce qui a payé la paix des deux côtés, les pensions indexées des uns et la patience subventionnée des autres, c’est la dette. Elle atteint 119 % du PIB, soit 3 595 milliards d’euros, un record. Le 1er octobre, la France a emprunté à dix ans à 4,92 %, son plus haut niveau depuis 2002, plus cher que l’Italie, après une hausse de 1,13 point entre juillet et octobre, et l’écart avec l’Allemagne a atteint 1,3 point, son plus haut depuis 2012 ; j’ai proposé dans la foulée un emprunt national réservé aux particuliers plutôt que de payer ce prix aux marchés. La charge d’intérêts passera de 79 milliards en 2026 à 91 milliards en 2027, et elle est devenue le premier poste de dépenses de l’État, devant la Défense et l’École.

Il faut mesurer la vitesse, parce qu’elle a changé cet été. Le Sénat rappelle qu’un point de taux supplémentaire coûte une trentaine de milliards de charge annuelle au bout de neuf ans, et que la charge de la dette de l’État pourrait atteindre 100 milliards vers 2030, soit 2,7 % du PIB. Or nous venons d’encaisser plus d’un point en un trimestre. Douze milliards de plus en un an pour les créanciers, c’est douze milliards qui ne seront ni dans les pensions ni dans les salaires nets, et la marche suivante est déjà financée. L’amortisseur ne se brise pas d’un coup, il se raidit, mais il se raidit désormais à la vitesse des taux.

Le budget 2027 a été présenté le même 1er octobre, sous la pression des marchés, avec 54 milliards d’effort. Et pour la première fois, il touche au fusible : 5,5 milliards demandés aux retraités, par désindexation partielle des pensions ou suppression de l’abattement fiscal de 10 %, le Parlement devant trancher, avec la promesse de Sébastien Lecornu qu’« aucune pension ne diminuera ». Le gel abandonné en décembre revient dix mois et un point de taux plus tard, non par courage mais par nécessité. Et le même texte gèle les APL et les allocations familiales : il frappe les deux bouts à la fois, ce qui est exactement ce que fait un amortisseur qui ne joue plus. Les lycéens et les gilets jaunes, avec un gazole à 2,34 euros dont j’ai expliqué qu’il venait d’Ormuz, ont lu ce budget avant les commentateurs.

Chaque point de taux répond à la question de fond avant même qu’un politique ne la pose : au service de qui tourne la machine économique française ? Au service de ses créanciers, d’abord. Je l’avais posé en calendrier ; l’automne 2026 est en avance sur lui.

Mon avis

La tâche politique tient en trois mouvements, et l’ordre compte.

Relancer la croissance d’abord, puisqu’elle est la seule soupape connue des deux mécanismes, et puisque sans elle tout le reste est un jeu à somme nulle. Ce n’est pas un problème de stock mais de décision, et les leviers français ont des noms et des chiffres. Le travail : les salariés français à temps complet travaillent 1 664 heures par an, contre 1 786 en Allemagne et 1 784 en moyenne européenne. Les prélèvements : 43,6 % du PIB, avec des impôts de production à 4,4 % du PIB contre 2,4 % dans l’Union et 1,0 % en Allemagne, c’est-à-dire une taxe sur le fait de produire avant d’avoir gagné un euro. L’énergie : le seul avantage structurel qui nous reste, une électricité deux fois moins chère qu’en Allemagne grâce à un parc nucléaire amorti, et que l’on laisse filer, puisque l’ARENH s’est éteint le 31 décembre 2025, que le VNU qui le remplace ne se déclenche qu’au-delà de 78 euros le mégawattheure et que les contrats industriels 2026 se négocient 35 à 80 % plus cher ; j’ai écrit que l’électricité était le seul levier vraiment national, jamais actionné. Le logement : 264 800 mises en chantier en 2025, un rythme inférieur de 20 % à la moyenne des cinq années précédentes, pendant que les normes retirent du marché les logements des bailleurs modestes. Quatre leviers, quatre décisions, aucune ne dépend de Bruxelles ni de Pékin. Un pays qui préfère réguler son déclin plutôt que construire son futur a choisi la stagnation, et peut donc choisir autre chose.

Rediriger ensuite la richesse vers les actifs, et pas par un revenu versé : j’ai assez dit ce que je pense du revenu universel comme laisse. Par la baisse des prélèvements sur le travail, dont j’ai proposé de plafonner le total à 35 %, et par la propriété : capitalisation pour les retraites des jeunes, accès au capital productif, au logement. La force conservatrice qui manque à la jeunesse française, ce n’est pas la police, c’est un patrimoine à défendre.

Contourner les retraités enfin, et il faut être honnête sur deux points. Il n’existe aucune majorité électorale contre un tiers du corps électoral qui vote à deux contre un. Et beaucoup de retraités aident déjà leurs enfants et petits-enfants : le ressentiment ne vient pas de leur égoïsme, il vient de ce que l’effort qu’on leur demande leur paraît asymétrique, et capté par l’État ou par les créanciers plutôt que par leur descendance. Le gouvernement, acculé par les taux, tente une désindexation partielle, mais sans contrat : chaque euro pris aux pensions file au déficit, et rien n’arrive aux actifs. C’est la pire des combinaisons, on fâche le fusible sans apaiser la mèche, et samedi l’a montré.

Le contrat que je propose tient en deux clauses, toutes deux vérifiables. Première clause : la désindexation partielle est affectée par la loi, euro pour euro, à la baisse des cotisations vieillesse des actifs, inscrite sur la fiche de paie, et non au budget général ; le retraité voit où va son effort, l’actif voit d’où vient son gain. Seconde clause : on rend le transfert privé moins cher que la captation publique, en relevant franchement les exonérations de donation aux petits-enfants, aujourd’hui 31 865 euros d’abattement plus 31 865 euros de don familial tous les quinze ans, à condition que l’argent aille à l’apport d’un logement ou à un plan d’épargne en actions ; le gouvernement parle de porter le don familial à 50 000 euros, c’est la bonne direction et le mauvais ordre de grandeur. Pensions garanties en nominal, effort visible, descendance servie avant les créanciers : c’est la seule version de la désindexation qu’un retraité peut voter, parce que c’est la seule qui ne le vole pas. J’ai déjà fait, pour financer le futur Rafale, un choix fiscal que j’assume. Aucune des sept chaises du casting de 2027 ne le dira, parce que les sept comptent sur le même tiers de l’électorat.

Limoges a brûlé, et ce n’est pas encore kaboum. Les deux mèches brûlent, le fusible tient, et la dette qui le refroidissait commence à chauffer. La question « au service de qui ? » n’a été posée samedi ni par un candidat ni par un président qui n’y a vu que du chaos. Elle sera posée par une adjudication mal couverte, et ce jour-là il faudra y répondre vite.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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Source : https://paul.argoud.net/17-octobre-deux-meches-un-fusible-tocqueville-schumpeter-retraites/