Allocution du 18 septembre : la France subit, mais qui a choisi ?

Vendredi 18 septembre, Emmanuel Macron a réuni à l’Élysée, en format Saint-Denis, les chefs de partis représentés au Parlement et leurs candidats, avec les patrons de la DGSE, de la DGSI, du renseignement militaire, du SGDSN et de la direction générale de l’Énergie pour faire le point. À la sortie, une conférence de presse dont l’Élysée a publié le verbatim intégral : plan de protection des infrastructures critiques contre les attaques hybrides russes, G7 énergie convoqué dans les prochaines semaines, saisine de la Commission européenne, et une ligne martelée trois fois, à savoir que la flambée des prix n’est pas la conséquence de décisions gouvernementales mais de la situation géopolitique.

Déclaration du Président Emmanuel Macron.

Première surprise à la lecture du texte : le président nomme les responsables. Il dit que la guerre en Iran a été lancée par les États-Unis et Israël, que la France ne l’a pas choisie et n’y a pas participé. Il dit aussi que la Russie mène une guerre d’agression et multiplie les attaques hybrides. Sur les faits immédiats, il n’y a pas grand-chose à redire. Le désaccord commence un cran plus loin, sur un mot qui revient comme un refrain : subir. « Une situation que nous subissons et que nous importons. » Toute la question est là. On subit un séisme. On ne subit pas quatre ans de choix dont chacun, pris isolément, pouvait se défendre, et dont l’empilement a produit une dépendance énergétique et militaire dont nous payons aujourd’hui la facture au litre.

Ce n’est pas un complot, c’est une trajectoire

Précisons-le tout de suite, parce que le sujet attire les raccourcis. Il n’existe pas de plan concerté où Washington aurait orchestré la destruction de Nord Stream, la fermeture d’Ormuz et la hausse du prix de nos factures pour nous vendre son gaz. Les acteurs de cette séquence ont chacun leur agenda, souvent contradictoire, et plusieurs d’entre eux ont agi contre l’intérêt américain lui-même.

Ce qui se lit, en revanche, c’est une trajectoire. À chaque bifurcation depuis 2022, l’Europe a choisi l’option qui augmentait sa dépendance envers un allié devenu, sous l’administration Trump, un partenaire ouvertement transactionnel. Renoncer au gaz russe sans sécuriser de substitut bon marché. Financer un effort de guerre en achetant du matériel américain. Maintenir un marché de l’électricité qui indexe notre parc nucléaire sur le prix du gaz importé. Aucune de ces décisions n’est une trahison, et aucune ne suppose un maître d’œuvre. Leur somme est une dépendance accumulée, produit d’un alignement sans contrepartie négociée. C’est moins spectaculaire qu’un complot et plus difficile à défaire, parce qu’un complot se dénonce quand une trajectoire se corrige.

Ce que font vraiment Moscou, Téhéran et Kiev

Avant d’examiner la part américaine, il faut rendre à chacun sa responsabilité, sous peine de fabriquer le miroir inversé du discours officiel.

La Russie fait la guerre et elle la fait durement. Elle détruit méthodiquement le réseau électrique ukrainien, cible les infrastructures civiles, et mène en Europe une campagne hybride qui n’a rien d’imaginaire : drone piégé à l’aéroport de Leipzig cet été, attribué par les services allemands au GRU, tir de fusée éclairante près d’une frégate danoise, incursions de drones dans plusieurs espaces aériens. Rien de tout cela n’est une invention de communicant. J’ai souvent écrit que l’OTAN a sa part dans l’engrenage de 2014 à 2022, et je le maintiens. Cela n’exonère pas Moscou de ce qu’il fait aujourd’hui, et un pays qui teste ses adversaires par drones interposés doit s’attendre à ce qu’ils s’en protègent.

L’Iran n’est pas non plus un figurant. C’est Téhéran qui a fermé Ormuz après les frappes du 28 février, et qui maintient cette fermeture comme levier de pression assumé. Ce sont ses tirs qui ont touché une vingtaine de navires marchands, avec des marins tués. Le détroit n’est pas bloqué par Washington, il est bloqué par la riposte iranienne à Washington, ce qui n’est pas la même chose et change la nature des solutions possibles.

Quant à Kiev, ses intérêts ne sont pas les nôtres et ne l’ont jamais été. Le parquet fédéral allemand a inculpé le 1er juillet 2026 un officier ukrainien, Serhii K., pour le sabotage de Nord Stream 1 et 2, et affirme que le plan a été conçu à la demande des autorités ukrainiennes. Un second suspect a été arrêté en Croatie en août. Il faut dire ici ce que vaut cet acte : une accusation, portée par un parquet, contestée par le mis en cause et démentie par Kiev, qui n’a pas encore été jugée. Les preuves sont décrites comme accablantes par les enquêteurs allemands, ce qui n’est pas la même chose qu’une vérité judiciaire établie. Mais l’objectif prêté à l’opération, couper définitivement le robinet pour priver Moscou de ses recettes, n’a rien d’invraisemblable. Du point de vue ukrainien, c’est une opération de guerre rationnelle. Du point de vue européen, c’est la destruction de notre infrastructure d’approvisionnement par le pays que nous finançons. Ajoutez-y le scandale Energoatom et l’effondrement de Pokrovsk, et l’on obtient un partenaire dont les décisions nous coûtent sans jamais nous être soumises.

Trois acteurs, trois agendas, aucune coordination. La France en a un aussi, et il serait malhonnête de le nier : le parc nucléaire, des stockages remplis avant l’hiver, une tournée des fournisseurs de Riyad à Ottawa, le refus assumé de PURL, des canaux maintenus avec Moscou au niveau des services. Le grief n’est donc pas l’absence de politique, c’est sa nature. Chaque pièce répond à une urgence, aucune ne découle d’une doctrine, et rien n’est jamais agrégé en une position que nos partenaires devraient prendre en compte avant d’agir. Une diplomatie tactique obtient des cargaisons. Elle n’obtient pas d’être consultée avant qu’on ferme un détroit.

Le gaz : une alternative détruite, puis interdite

Sur Nord Stream, la réaction officielle française tient en un mot : rien. Aucune déclaration, aucune demande d’explication publique, aucun lien établi entre l’inculpation de Karlsruhe et notre politique de soutien. Bruxelles, dans le même temps, a adopté en janvier 2026 le règlement de sortie progressive du gaz russe, avec interdiction totale fin 2026 pour le GNL et automne 2027 pour le gazoduc.

Le résultat est arithmétique. Le GNL représente désormais près de la moitié de l’approvisionnement européen contre 22 % en 2021, et les États-Unis en fournissaient environ 60 % au premier trimestre 2026, après une hausse de plus de 300 % des livraisons américaines depuis 2022. Or le GNL coûte structurellement plus cher que le gaz de conduite : liquéfaction, transport, regazéification, et surtout un prix fixé sur un marché mondial où l’Asie surenchérit. Le TTF, référence européenne, tournait autour de 30 euros le mégawattheure avant la guerre d’Iran. Il en vaut aujourd’hui près du triple.

Macron a raison de dire que la France est mieux placée que ses voisins, avec des stockages remplis à 80 % pour l’hiver. Mais être le moins exposé d’un continent dépendant n’est pas une position de force, c’est une place dans la file d’attente. Et la diplomatie énergétique déployée ces dernières semaines, Riyad, Bagdad, Doha, Abou Dabi, Abuja, et dimanche Ottawa via Saint-Pierre-et-Miquelon pour du pétrole et du GNL canadien, dit exactement cela : nous cherchons en permanence un fournisseur de remplacement. C’est le même réflexe que sur les terres rares, où nous avons découvert la dépendance le jour où Pékin l’a activée.

Ormuz : une guerre qu’on ne mène pas, une facture qu’on paie

Le président l’a formulé sans détour : nous ne sommes pas partie prenante à ce conflit, nous ne détenons pas la clé d’Ormuz, nous ne pouvons pas arrêter une guerre que nous n’avons pas déclenchée. C’est exact, et c’est précisément l’aveu le plus lourd de toute la conférence de presse.

Depuis le 28 février 2026, une opération américano-israélienne a frappé l’Iran, la riposte a fermé le détroit par lequel transitent un cinquième du pétrole et du GNL mondiaux, et les voies de contournement se referment l’une après l’autre : le pipeline saoudien débouchant sur Yanbou, qui compensait plusieurs millions de barils par jour, a vu ses volumes s’effondrer après les attaques houthies. Le gazole est à 2,39 euros le litre. Le gaz a pris près de 40 % depuis janvier et plus de sept millions de ménages subiront une nouvelle hausse en octobre. Des pêcheurs bloquent des dépôts. L’industrie chimique et la plasturgie réduisent la voilure.

Le prix n’est d’ailleurs pas le seul enjeu. Je l’écrivais en avril : les modèles du FMI raisonnent en euros là où la réalité se compte en raffineries hors service et en terminaux paralysés. Le jet fuel a déjà manqué l’été dernier dans plusieurs pays. La pénurie physique n’est pas une figure de style, c’est le scénario de l’hiver. Et le détroit d’Ormuz dicte notre quotidien depuis avril, sans qu’aucune leçon n’en ait été tirée sur nos approvisionnements.

Un allié qui déclenche une guerre dont il sait qu’elle ferme la principale artère énergétique de ses partenaires, sans les consulter, ne nous traite pas en alliés. Il nous traite en dommage collatéral acceptable. Le président constate cette situation. Il n’en tire aucune conséquence sur la relation elle-même.

Les armes : un client, pas un protégé

Depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump n’a donné aucun équipement militaire à Kiev. Il a fait de l’Ukraine un client. Le mécanisme s’appelle PURL : Kiev dresse la liste, le commandement allié valide, les Européens paient, Washington livre depuis ses stocks et les reconstitue auprès de ses industriels. Plus de 4 milliards de dollars au second semestre 2025, plus de 90 % du matériel fourni par ce canal provenant des arsenaux américains, et au moins 3 milliards d’euros d’achats européens auprès des industriels américains sur le seul premier semestre 2026. Interrogé en avril sur le risque que ces armes payées par l’Europe soient réorientées vers le Moyen-Orient, Marco Rubio a répondu que cela pourrait arriver.

La France ne participe pas à PURL, au motif que l’argent européen doit aller à l’industrie européenne. La position est cohérente et il faut le reconnaître. Elle est aussi partiellement contournée par l’emprunt commun européen, qui finance les besoins ukrainiens de 2026 et 2027 et alimente in fine les mêmes chaînes de production. Dette européenne, marge américaine, consommation ukrainienne : le circuit est plus poli que du temps où l’on parlait de vassalité, il n’est pas plus favorable. C’est la même logique que le pari sur le SCAF et les grands programmes où nous régulons notre déclin faute de le financer.

L’électricité : le seul levier vraiment national, jamais actionné

Il y a pourtant un domaine où la France décide seule, ou presque. Sur le marché de gros européen, le prix de l’électricité est fixé par la dernière centrale appelée pour équilibrer le réseau, presque toujours une centrale à gaz. Si cette centrale produit 1 % du courant, son coût s’applique à 100 % du volume. Résultat : un parc nucléaire amorti, dont l’EPR de Flamanville a rappelé qu’il reste une prouesse industrielle, vend son électricité au tarif du GNL américain.

L’Espagne et le Portugal ont obtenu de Bruxelles, dès mai 2022, une dérogation plafonnant le prix du gaz utilisé pour produire l’électricité. Fin 2022, le mégawattheure français se négociait autour de 450 euros quand la péninsule payait quatre fois moins. La dérogation était temporaire, justifiée par la faiblesse des interconnexions ibériques, et elle n’était pas une sortie du marché. Elle a néanmoins démontré qu’un découplage était techniquement possible et politiquement obtenable. La France, premier producteur nucléaire du continent, n’a jamais rien exigé d’équivalent. Elle a préféré le bouclier tarifaire, c’est-à-dire faire payer au contribuable l’écart entre un prix de marché absurde et un coût de production maîtrisé.

Vendredi, le président a annoncé saisir la présidente de la Commission pour obtenir des « flexibilités » sur la structure des prix de l’énergie. Quatre ans après le début de la crise, et sept mois avant la fin de son mandat. C’est l’unique levier dont l’actionnement ne dépendait ni de Téhéran, ni de Moscou, ni de Washington.

Ce que la menace hybride sert aussi à faire

Reste la question de l’usage politique. Poser cette question n’oblige à nier ni les drones, ni les cyberattaques, ni VIGINUM et son utilité réelle. Elle porte sur les proportions et sur le calendrier.

Le front ukrainien recule, l’aide occidentale avait déjà chuté de 43 % à l’été 2025 selon l’institut de Kiel, et l’hypothèse d’un accord russo-américain négocié au-dessus de la tête des Européens n’a jamais été aussi crédible. Le jour où le front cède, une question deviendra difficile à esquiver : quatre ans, des centaines de milliards, pour quel résultat ? Plus la réponse approche, plus le registre de l’alerte monte. J’ai décrit ailleurs la sidération comme méthode de gouvernement, et l’ingérence étrangère comme excuse permanente chaque fois qu’un pouvoir veut requalifier la critique en vulnérabilité. Vendredi, la mécanique était visible à l’œil nu : cinq directeurs de renseignement pour cadrer la réunion, et un président qui explique dans la foulée que les mobilisations sociales dirigées contre des causes non gouvernementales expriment une souffrance mais ne produisent pas de solution.

Traduction : la colère est légitime, mais elle n’a pas d’adresse. C’est une manière élégante de désarmer par avance toute contestation, et c’est exactement ce que le général Mandon faisait un an plus tôt en demandant aux maires la force d’âme d’accepter de perdre leurs enfants. Le diagnostic est juste, l’usage qu’on en fait l’est beaucoup moins.

Un président garant, un pays sans cap

Interrogé sur son rôle à sept mois d’une élection à laquelle il ne peut pas se présenter, Emmanuel Macron s’est décrit en garant, refusant la posture de commentateur de la vie publique. La formule est habile. Elle décrit surtout un exécutif qui n’a plus de majorité, dont le Premier ministre proposait la veille 54 milliards d’euros d’économies pour un budget 2027 incertain, et dont le principal registre disponible est la convocation : un G7, une saisine, un séminaire gouvernemental, une réunion de transparence. C’est le macronisme finissant dans sa forme la plus pure, une gravité soigneusement calibrée pour occuper un vide institutionnel que personne, dans la salle vendredi matin, ne sait comment il sera comblé au printemps.

Ce qu’une politique d’intérêt national ressemblerait

Rien d’irréaliste dans ce qui suit, et rien qui suppose de basculer dans le camp d’en face.

Tirer publiquement les conséquences de l’inculpation de Karlsruhe, et faire du dossier Nord Stream une condition explicite de la relation avec Kiev. Il faut en assumer le prix : une France qui conditionne son aide se retrouve isolée à Bruxelles au moment où se négocie l’enveloppe suivante, offre à Moscou un argument de propagande gratuit, et prend le risque qu’un règlement russo-américain se conclue sans elle et à ses dépens. Ce prix est réel. Il se compare à celui d’un soutien inconditionnel dont personne, quatre ans plus tard, n’est capable de nommer le point d’arrivée.

Évaluer ensuite ce que les sanctions et le gel des avoirs ont réellement produit, plutôt que d’en empiler un vingtième train par habitude. Exiger pour le nucléaire français le traitement que Madrid et Lisbonne ont arraché pour leurs centrales à gaz, et poser la sortie du mécanisme marginal comme option crédible si Bruxelles refuse. Là encore, le coût intérieur est immédiat : un bras de fer sur le marché de l’électricité expose la France à une procédure d’infraction, fragilise les contrats d’exportation d’EDF vers ses voisins, et mobilise un capital politique qu’un président sans majorité ne possède plus, pour un bénéfice visible sur les factures après la présidentielle seulement. C’est précisément pour cela que le chantier aurait dû être ouvert en 2022. Conditionner enfin tout euro de dette commune à une contrepartie industrielle européenne vérifiable. Et dire à Washington, publiquement, ce que le président a dit vendredi à demi-mot : une guerre déclenchée sans consultation dont nos concitoyens paient le prix à la pompe est un problème d’alliance, pas un accident météorologique.

La question n’est pas de savoir si la France subit. Elle subit, c’est vrai. La question est de savoir combien de temps un pays peut se déclarer victime d’une situation qu’il n’a pas choisie, tout en refusant obstinément de modifier les choix qui l’y ont exposé. Il reste sept mois à ce quinquennat. Il ne reste peut-être pas sept mois à une partie de notre industrie.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire