SCAF, IRIS², IA : Pourquoi la France préfère réguler son déclin plutôt que de construire son futur
C’est pas une opinion. C’est une mesure. Selon l’enquête Ipsos Predictions 2026, la France est championne du monde du pessimisme : seuls 41 % des Français pensent que 2026 sera meilleure que 2025, contre 71 % en moyenne mondiale. 85 % jugent même l’année écoulée mauvaise pour le pays.
Elon Musk retweete un post sur les fusées et la quête de sens. Ce qui fait vibrer ailleurs provoque chez nous un mélange de fascination et de ricanement supérieur. Le vrai problème n’est pas Musk. C’est pourquoi l’ambition démesurée résonne si fort à l’international et déclenche autant de mépris ici.
On a un problème culturel profond. Les déclinistes, les gardiens du principe de précaution érigé en religion, les pro-réglementaires qui veulent encadrer ce qui n’existe pas encore. Sous couvert de prudence, ils protègent des rentes et fabriquent du nihilisme à l’échelle industrielle. On apprend à toute une génération que viser haut est naïf, que rêver grand est suspect, que l’enthousiasme est réservé aux gamins ou aux Américains.
Pendant ce temps, la Chine build comme des fous. DeepSeek sort de nulle part et fait trembler la Silicon Valley avec une fraction des ressources. Tout le monde shippe. Personne ne demande la permission.
En France, on monte des commissions pour savoir si on a le droit d’être enthousiaste.
Une dose de délire assumé, c’est précisément ce qui donne du sens. Personne ne se lève le matin pour un objectif raisonnable. Les grandes choses naissent quand quelqu’un dit « on y va » pendant que les autres expliquent pourquoi c’est impossible.
Oui, Musk rate des deadlines. Oui, poser un pied sur Mars paraît dingue. Oui, construire une usine de semi-conducteurs en trois ans tient du miracle. On le sait. Mais c’est en refusant de considérer l’impossible comme une conclusion qu’on finit par le rendre possible.
Notre pessimisme chronique nous pousse à chercher des « partenaires-tuteurs ». Résultat : on se paralyse nous-mêmes.
Regardez le SCAF. Ce futur avion de combat censé succéder au Rafale est en mort clinique depuis des années. Dassault veut garder la maîtrise d’œuvre et la propriété intellectuelle. Du côté allemand, Airbus réclame plus de pouvoir et de transferts de technologie. Cent milliards d’euros en jeu, et on est encore en train de se disputer les parts du gâteau au lieu de le cuire. J’en avais déjà parlé longuement ici.
Même scénario avec IRIS², la constellation européenne de satellites sécurisés. L’Allemagne annonce tranquillement son propre réseau de 100 satellites militaires en orbite basse, avec Rheinmetall, OHB et Airbus. Un projet purement national estimé à 10 milliards d’euros, en parallèle du programme européen. Berlin veut sa « Starlink militaire » souveraine. Tant pis pour l’intégration et la mutualisation.
C’est toujours la même rengaine : quand la France porte un projet ambitieux (nucléaire, avion de combat, espace), nos « partenaires » jouent le jeu… jusqu’au moment où ils peuvent faire cavalier seul avec leurs champions nationaux.
Cette élite brillante que nous formons à la perfection préfère gérer la décroissance proprement. Le « PowerPoint du déclin » plutôt qu’une vision un peu délusionnelle qui pourrait échouer. On forme des analystes hors pair capables de démontrer pourquoi ça ne marchera pas, rarement des bâtisseurs prêts à itérer dans le mur. C’est exactement le mécanisme que j’ai décrit dans « La France des ordres ».
On a vécu les Trente Glorieuses, puis cinquante ans de stagnation relative. On a bureaucratisé l’innovation, valorisé le confort institutionnalisé plutôt que la mission, préféré l’égalité dans la médiocrité à l’inégalité dans la prospérité (Tocqueville l’avait déjà vu). Et on n’a jamais remplacé le grand récit national par un nouveau.
Le point commun ? On a collectivement perdu la permission culturelle à rêver grand.
Pourtant, des poches de vitalité existent : Mistral qui construit son cloud souverain, le nucléaire qui relance malgré Bruxelles, Dassault qui tient bon sur le Rafale, des entrepreneurs qui shippent en silence. J’en parlais déjà dans « Intelligence artificielle : sinistrose nationale ou nouvelle Renaissance ? ».
Le choix est simple : continuer à réglementer le futur avant même qu’il n’existe, ou décider d’y participer pleinement. De gré ou de force.
On n’a pas besoin d’attendre que Bruxelles ou Berlin nous donne la permission. On peut commencer à build, à itérer, à prendre des risques calculés, ici et maintenant.
Parce que le sens, il ne vient pas de la prudence raisonnable.
Il vient de la démesure assumée.
Et franchement, il serait temps qu’on s’en souvienne.