Dette publique : pourquoi payer 4,9 % aux marchés plutôt qu’aux Français ?
Le 1er octobre 2026, le taux à dix ans de l’État français a touché 4,92 %. Il faut remonter à 2002 pour trouver plus cher. Détail qui aurait fait rire n’importe quel trader il y a dix ans : la France emprunte désormais plus cher que l’Italie.
Le même jour, un Français qui laisse son argent sur un Livret A touche 1,7 %. S’il le laisse sur son compte courant, il ne touche rien, ou presque : les dépôts à vue des ménages sont rémunérés en moyenne 0,04 %.
Ces deux chiffres ne devraient pas pouvoir coexister dans le même pays. D’un côté, un État qui paie le prix fort pour trouver des prêteurs. De l’autre, des citoyens assis sur des centaines de milliards qui ne rapportent rien. L’idée de placer une partie de la dette auprès des particuliers circule déjà. Je propose d’en faire un dispositif chiffré.
Un écart que personne ne regarde
Le taux de 4,9 % n’est pas une fatalité tombée du ciel. Il résulte d’une prime de risque qui grimpe à mesure que la trajectoire budgétaire française devient illisible, et d’une concurrence mondiale pour l’épargne qui s’est durcie. J’ai décrit en août comment les géants de l’IA se présentent désormais au même guichet que les Trésors publics, avec des milliers de milliards d’engagements à financer. Quand deux emprunteurs se disputent la même épargne, le prix monte.
Le mouvement est brutal : 3,73 % en juillet, 4,23 % en septembre, 4,92 % début octobre. Et l’État n’a pas le choix d’attendre des jours meilleurs. L’Agence France Trésor doit lever 310 milliards d’euros de dette à moyen et long terme cette année, un record. Chaque point de taux supplémentaire finit, tôt ou tard, dans la charge de la dette, donc dans les impôts.
Pendant ce temps, l’épargne des Français dort. Fin mai 2026, d’après les statistiques monétaires de la Banque de France, les comptes courants des particuliers contenaient 486 milliards d’euros, davantage que le Livret A (548 milliards en retenant l’ensemble des ménages). Et cette masse n’est pas répartie au hasard : selon les annexes du rapport annuel 2025 sur l’épargne réglementée, qui détaillent aussi les dépôts à vue par tranche de solde, 11 % des comptes, ceux qui dépassent 10 000 euros, en concentrent 80 %. Ce sont des matelas de sécurité qui ont largement dépassé leur fonction, et qui n’attendent qu’une raison de bouger.
À qui la France doit-elle de l’argent ?
Fin 2025, 56 % de la dette négociable de l’État était détenue par des non-résidents, et la proportion continue de progresser. Fonds de pension, gestionnaires d’actifs, banques centrales, fonds souverains : plus de la moitié de ce que doit la France est due à l’étranger, et nous n’avons même pas le détail de qui, précisément, tient la créance.
Il y a là une asymétrie qui mérite d’être nommée. Un fonds étranger qui encaisse les coupons d’une OAT ne paie pas d’impôt sur le revenu en France. Ce n’est pas une faveur cachée : presque tous les émetteurs souverains renoncent à prélever à la source sur leurs créanciers étrangers, pour élargir le cercle des acheteurs. Mais l’effet est là. Un Français qui voudrait prêter à son propre pays verra ses intérêts amputés par la flat tax, passée à 31,4 % cette année. À rendement brut égal, l’épargnant national est le créancier le moins bien traité de sa propre dette.
Et cette épargne ne reste pas inerte pour autant. Elle part ailleurs. Une bonne part de ce que les Français placent en Bourse finit par financer l’économie américaine, parfois sans même la posséder. Résultat : notre épargne nourrit les marchés étrangers, et les marchés étrangers nous prêtent à 4,9 %. Nous payons des intérêts sur l’argent que nous avons laissé partir.
La proposition : un emprunt national indexé sur le dix ans
Le principe tient en quelques lignes.
L’État émet un titre réservé aux particuliers résidents. Durée : dix ans. Rémunération : le taux de l’OAT à dix ans au jour de la souscription, moins un point, fixé pour toute la durée du titre et versé chaque année. Intérêts totalement exonérés d’impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux, comme sur un Livret A. Avec le taux du 1er octobre, cela donne 3,9 % net.
Le titre est émis par tranches périodiques de taille limitée, deux fois par an par exemple. Chaque tranche prend le taux du marché du moment : il n’y a pas de chiffre décrété une fois pour toutes, qui deviendrait trop généreux ou trop avare au gré des marchés.
Ce n’est pas un livret pour autant. L’argent est bloqué pour dix ans. Une sortie anticipée reste possible, mais avec une pénalité qui rend le retrait dissuasif. Seules exceptions, sortie au pair sans pénalité : décès, invalidité, achat de la résidence principale. Ce sont les cas de vie que connaissent déjà le plan d’épargne logement ou l’épargne salariale, rien d’exotique.
Le plafond est fixé à 50 000 euros par personne, sur un titre nominatif, non rechargeable après un retrait. Ce montant n’a rien d’arbitraire. Il correspond à la cible : les comptes courants qui dépassent largement ce qu’exige une épargne de précaution. Au-delà, on s’adresse à des patrimoines qui disposent déjà d’un courtier et savent acheter une OAT sur le marché. Ceux-là n’ont pas besoin de la simplicité du dispositif, et l’État n’a aucune raison de leur offrir une niche.
La souscription se fait depuis sa banque ou depuis un guichet public, sans courtier, sans frais, sans jargon.
Enfin, le produit a une seule destination, inscrite dans son principe : refinancer la dette existante à meilleur prix. Rendre la dette moins chère ne doit pas devenir un prétexte pour en faire davantage. Je l’ai écrit à propos du budget 2025 : hypothéquer l’avenir n’est pas une politique. Une économie d’intérêts qui finance une dépense nouvelle n’est pas une économie.
Ce que l’État y gagne
Il faut ici être précis, parce que c’est là qu’un lecteur averti m’attendrait.
L’indexation rend le calcul simple et stable : l’État paie un point de moins que ce que lui coûterait la même somme empruntée à dix ans sur le marché, quel que soit le niveau des taux. Chaque tranche de 10 milliards d’euros représente 100 millions d’euros d’intérêts économisés par an, pendant dix ans. Pour fixer un ordre de grandeur, une collecte cumulée de 50 milliards rapporterait au mieux 500 millions par an.
Au mieux, parce que ce chiffre est un plafond. Il n’est atteint que si l’argent collecté dormait sur des comptes courants et se substitue à du dix ans placé auprès de non-résidents. Face à un résident qui aurait de toute façon acheté une OAT, le calcul s’inverse : à 4,92 % et 31,4 % de flat tax, ce créancier ne coûte à l’État qu’environ 3,4 % net de l’impôt récupéré. Lui verser 3,9 % sans impôt fait perdre un demi-point au lieu d’en gagner un.
Le point de décote n’est pas choisi au hasard. Il correspond à peu près au coin fiscal, cet écart d’environ un point et demi entre le taux brut de l’OAT et ce qu’il en reste après flat tax. Le dispositif partage ce coin entre l’épargnant et l’État : l’épargnant bat le net de l’OAT (3,9 % contre 3,4 %), l’État bat le brut qu’il paie à l’étranger (3,9 % contre 4,9 %). Sans décote, tout le gain irait à l’épargnant ; à un point et demi, il irait tout entier à l’État et le produit ne battrait plus l’OAT de marché. Un point laisse un avantage net aux deux.
Une condition doit rester explicite : l’économie n’existe que si le titre remplace de l’émission à dix ans. Le dix ans est aujourd’hui la maturité la plus chère ; depuis janvier, l’Agence France Trésor emprunte en moyenne à 3,55 % toutes maturités confondues. Si les sommes collectées servaient à éviter de l’émission courte, déjà moins chère, le gain fondrait. L’intérêt du dispositif est de se substituer à la maturité la plus chère, pas à la moyenne, et c’est ainsi que l’Agence France Trésor devrait le piloter.
Face au créancier étranger, en revanche, le gain est entier. L’objection qui vient spontanément, « l’État renonce à l’impôt sur ces intérêts », ne tient pas : il ne prélève déjà rien sur les coupons versés aux fonds étrangers. Remplacer un créancier étranger non imposé par un épargnant français non imposé ne coûte pas un centime de recette fiscale. Cela coûte seulement moins d’intérêts.
Le gain le plus important n’apparaît d’ailleurs dans aucun tableur. Un épargnant bloqué pour dix ans ne vend pas ses titres le jour où une agence de notation dégrade la France, ni le jour où un gouvernement tombe. Une base de créanciers domestiques et patients, c’est un amortisseur. C’est la différence entre un pays qui subit les humeurs du marché et un pays qui peut les traverser.
Ce que l’épargnant y gagne
Pour un Français moyen, la comparaison qui compte n’est pas celle des salles de marché. C’est celle de son relevé bancaire. Face à un compte courant à zéro et à un Livret A à 1,7 %, un placement à 3,9 % net garanti par l’État rapporte plus du double. Au plafond de 50 000 euros, c’est 1 950 euros versés chaque année, sans impôt, sans risque de perte en capital à l’échéance.
Même la comparaison des initiés tourne à son avantage. Une OAT achetée aujourd’hui sur le marché rapporte 4,9 % brut, soit environ 3,4 % après flat tax. L’emprunt national en verse 3,9 %, net. L’OAT de marché garde un avantage, la liquidité, mais elle reste hors de portée de la plupart des épargnants. Presque aucun particulier n’achète d’OAT en direct. Le marché est intimidant, peu de banques le proposent, et celles qui s’en donnent la peine préfèrent souvent vendre des produits maison plus juteux pour elles, comme ces produits structurés où le client assure en réalité sa banque contre les krachs. L’emprunt national supprime cette barrière : un produit lisible, un taux connu à la souscription, un seul garant.
Il faut aussi dire ce que l’épargnant accepte. Il renonce à la liquidité pendant dix ans. Une fois sa tranche souscrite, son taux est fixe : si l’inflation s’emballe ou si les taux de marché continuent de monter, il ne profitera pas de la hausse, sauf à souscrire une tranche suivante dans la limite du plafond. C’est le prix de la garantie, et chacun doit pouvoir le peser en connaissance de cause. Le dispositif s’adresse à l’argent dont on n’a pas besoin à court terme, pas à l’épargne de précaution.
Les deux objections qui restent
La première est la cannibalisation. L’argent ne viendra pas seulement des comptes courants. Il viendra aussi du Livret A, qui finance le logement social, des fonds euros de l’assurance-vie, des dépôts à terme. Et les banques se battront, parce que les dépôts à vue sont leur ressource la moins chère. Le risque grandit d’ailleurs avec l’attractivité du produit, et il a un coût fiscal : l’argent qui quitte un placement imposé cesse de rapporter de l’impôt. Le plafond de 50 000 euros limite le phénomène sans l’empêcher. Le dispositif ne tient que si sa cible reste l’argent qui dort, et c’est là-dessus qu’il faudra le juger.
La deuxième concerne le marché de gros. Une grosse poche de dette retail, illiquide par construction, peut fragmenter le marché de l’OAT et renchérir le taux que l’État paie encore sur l’essentiel de ses 310 milliards annuels. L’Italie contourne ce risque en rémunérant ses épargnants au prix du marché. Mon titre reste un point sous le marché en brut. Il ne tient que si les montants restent mesurés au regard du programme de financement, et c’est une raison de plus de plafonner.
Enfin, une précision pour ne pas être confondu : il ne s’agit pas de l’emprunt forcé et non rémunéré que certains sénateurs ont voulu imposer aux contribuables aisés lors du débat budgétaire. Ici, personne n’est obligé de rien. On propose, on rémunère, chacun choisit.
L’Italie l’a fait
Ce n’est pas une utopie. L’Italie a créé le BTP Valore, une famille de titres d’État réservés aux particuliers, sans frais, avec une prime de fidélité pour ceux qui les gardent jusqu’à l’échéance. Entre juin 2023 et mars 2026, la famille a rassemblé un peu plus de 112 milliards d’euros. La dernière émission, en mars, a collecté 16,2 milliards auprès d’environ 522 000 souscripteurs.
Le modèle italien n’est pas identique au mien. Rome applique à ses titres d’État une fiscalité réduite de 12,5 % et rémunère ses épargnants au niveau du marché, avec une prime en plus. Elle paie pour fidéliser. Mon emprunt national fait un autre pari : un point de moins que le marché en brut, compensé par l’exonération, qui le rend plus rémunérateur en net, et par la simplicité, pour un public qui n’a de toute façon pas accès au marché. Les deux approches partagent la même conviction : la dette d’un pays est mieux tenue par ses citoyens que par des fonds qui la revendront à la première alerte.
Se réapproprier sa dette
Depuis des années, la dette française est partie à l’étranger, ligne après ligne, adjudication après adjudication. On nous explique que les marchés jugent, que les agences notent, et qu’il faut s’y plier. Ce n’est pas faux.
L’emprunt national ne renversera pas cette tendance. Quelques dizaines de milliards, même bien placés, ne feront presque pas bouger la part des non-résidents. Mais c’est une voie modeste et concrète : des Français qui prêtent à la France, à un taux honnête, sans intermédiaire. Les intérêts restent dans le pays au lieu de partir vers des portefeuilles anonymes, et les citoyens ne sont plus à la porte de leur propre dette.