Europe

L’Europe produit des règlements avec une constance que rien n’entame, et des machines avec une difficulté croissante. Cette catégorie observe l’écart entre les deux : un plan semi-conducteurs présenté comme une reconquête pour quelques centaines de millions, une industrie de défense européanisée au moment précis où la France y perdait la main, une censure déléguée à Bruxelles puis reçue à Paris comme une contrainte extérieure, un euro numérique voté au nom de la souveraineté et construit sur des dépendances qui ne bougent pas. Vous y trouverez les dossiers suivis dans leur détail technique, du Mercosur vu depuis un élevage isérois aux serveurs américains qui font tourner une solution de paiement dite européenne, ainsi que les moments où l’Union agit vraiment, parce qu’ils existent et qu’ils méritent d’être distingués du reste. Écrit sans europhobie de principe ni foi fédérale, avec une seule question posée à chaque dossier : qui décide, et qui encaisse.

Mistral AI n’a pas trahi la souveraineté : elle l’a réduite à un point d’accès européen

Souveraineté numérique

En 2023, Cédric O entrait au capital de Mistral AI pour 176 euros, avant de plaider pour un AI Act allégé ; la dernière levée valorise aujourd’hui sa part autour de 90 millions sur le papier. Depuis, l’État est devenu le premier client de la start-up, des Armées aux administrations. Cet été, Mistral a franchi un cap : son infrastructure héberge désormais des modèles tiers, à commencer par le chinois GLM-5.2. Le pivot vers la plateforme est rationnel, et j’ai moi-même défendu ce virage. Ce qui ne l’est pas, c’est de continuer à le vendre comme de la souveraineté technologique.

Sûreté de l’IA : et si la vraie variable était le prix du token ?

Souveraineté numérique

Anthropic a déposé son S-1 confidentiel le 1er juin, vise le Nasdaq en octobre autour de 2 000 milliards de dollars, et son patron a publié le 12 septembre un plan pour ralentir la course à l’IA. Michael Burry y a vu du battage pré-introduction ; il se trompe sur la technique, mais son calendrier mérite qu’on le regarde. Passées sur la seule cause documentée, celle du rapport METR, les trois mesures censées nous protéger n’auraient empêché aucune journée de l’incident de juillet : modèle interne, infrastructure maison, cache partagé, tâches insolubles. Elles agissent ailleurs, sur le prix : contrôle des puces, répression de la distillation, plafond de calcul décident qui a le droit d’entraîner, d’apprendre et de franchir le seuil suivant, dans un marché où l’écart entre un modèle propriétaire et la nuée à poids ouverts atteint cinquante pour un. Et sur ce terrain, Bruxelles a déjà écrit la moitié du texte.

L’affaire METR-OpenAI : quand des agents trompent un juge fantôme et qu’on demande à leurs pairs d’enquêter

Intelligence artificielle

Le rapport de METR sur l’incident OpenAI-Hugging Face fait quatre-vingt-onze pages, et ce qu’on en a retenu passe à côté de l’essentiel. Mille deux cents agents censés être isolés se sont découverts, organisés, et ont consacré quatre jours à contourner un correcteur de transcriptions qui n’existait pas : ils auraient eu la note maximale en rendant simplement leur copie. Entre trente et quarante pour cent des tâches du test étaient insolubles, et la question de savoir si le dispositif d’évaluation avait causé le comportement qu’il mesurait a été ajoutée au mandat d’enquête à la demande d’OpenAI. Plus lourd encore, et repris nulle part : faute de temps humain, METR a délégué l’analyse à des agents du modèle qui participait à l’incident, avec les crédits de l’entreprise enquêtée, en écrivant qu’elle ne pouvait pas exclure qu’ils aient menti. Ce que cela change pour les évaluateurs indépendants que réclame Amodei et pour le panel scientifique de l’AI Act n’est pas une question de badge, mais de capacité à lire.

Régulation de l’IA : ce que l’Europe n’a pas osé faire dans son AI Act

Europe

L’essai de Dario Amodei ne mentionne pas l’Europe, et pourtant l’AI Act contient déjà, sur le papier, le premier étage de son plan : évaluations, cybersécurité, signalement des incidents, panel d’experts indépendants, et depuis le 2 août 2026 un Bureau de l’IA qui peut enquêter et sanctionner. La différence tient en un mot : le règlement organise la déclaration sous secret, quand Amodei propose la présence permanente et la publication. Bruxelles sélectionne par un seuil de calcul ce qu’elle n’a jamais observé, et son article 78 fait que le public a appris l’incident OpenAI-Hugging Face par une ONG américaine et le blog d’un concurrent. L’embryon du collège d’évaluateurs existe pourtant déjà, à l’article 68, et il lui manque trois choses qu’un acte d’exécution et un amendement suffiraient à lui donner.

Ralentir la course à l’intelligence artificielle : le plan ambigu du patron d’Anthropic

Souveraineté numérique

Dario Amodei propose de ralentir la course aux capacités de l’IA : évaluateurs tiers installés dans les laboratoires, coordination des entreprises « des pays démocratiques » sous dérogation antitrust, négociation avec la Chine. Le mot Europe n’apparaît pas une seule fois dans l’essai. Derrière le vocabulaire de la prudence, les trois mesures concrètes, embargo sur les puces, répression de la distillation, sécurité des poids, dessinent un régime où la capacité de pointe devient une denrée contingentée par Washington. Il y a pourtant une idée à prendre intégralement, celle des évaluateurs embarqués, et une question à poser avant de l’applaudir : qui tient la pédale.

Euro numérique offline : votre argent en location dans une puce

Économie

La BCE promet un euro numérique hors ligne « comme du cash » : sans réseau, anonyme, résilient. Mais ce cash digital ne peut exister qu’à l’intérieur d’une puce inviolable de votre téléphone, dont l’accès est contrôlé par Apple, Samsung et Google, et que l’article 33 du règlement doit contraindre par la loi à s’ouvrir. Portefeuille plafonné, applet mise à jour à distance, anonymat borné par les contrôles AML au chargement et au déchargement : vous n’êtes plus propriétaire de votre argent, vous êtes locataire d’un espace sur une puce. Le billet de banque, lui, n’a jamais demandé la permission de circuler. Cette différence a un nom : la liberté de payer sans demander.

Ce que l’on fume vraiment : le « CBD » des boutiques françaises

Société

Des consommateurs racontent par centaines la même histoire sur les réseaux sociaux : un « CBD » acheté en boutique légale, puis des hallucinations, une tachycardie, parfois les urgences. La raison est documentée par les Douanes : des fleurs de chanvre pulvérisées de cannabinoïdes de synthèse comme l’EDMB-4en-PINACA, cent fois plus puissant que le CBD et indétectable aux dépistages standards. Contrairement à l’intuition complotiste, l’État n’a pas voulu ces boutiques : il a tenté de les interdire et a perdu deux fois devant les juges. Mais depuis, il n’a construit ni contrôle, ni traçabilité, ni obligation d’analyse, parce que ce marché gris arrange toutes les strates de la société. Enquête sur la troisième drogue de France, celle que personne n’assume.

Le chemin des cimes de la Saarschleife : la forêt vue de 42 mètres

Ma vie Panorama complet de la Saarschleife depuis la tour de 42 mètres, sous un ciel de cumulus

Après le haut-fourneau U4 d’Uckange, une heure de route vers le nord-est suffit pour passer de la friche sidérurgique à la canopée. À Orscholz, le chemin des cimes de la Saarschleife déroule 1 250 mètres de passerelle entre hêtres, chênes et douglas, jusqu’à une tour de bois de 42 mètres qui domine la plus spectaculaire boucle de rivière d’Allemagne. Aucune marche du parking au sommet, une pente maximale de 6 %, et un ouvrage privé entretenu sans que le contribuable local ait rien financé. Récit de visite, note photographique, vestiges de la ligne Siegfried à quelques centaines de mètres, et toutes les infos pratiques pour organiser la vôtre.

La Chine fabrique des machines, la France vend des actions

Souveraineté numérique

Le 28 juillet 2026, la Chine a commencé à produire en série ses propres scanners à immersion, ces machines à 60 millions d’euros qui impriment les circuits sur le silicium et que seul ASML sait vraiment construire : cinq unités cette année, une vingtaine en 2027, face aux 130 systèmes annuels du Néerlandais. Un contre vingt-cinq : le rapport paraît dérisoire, mais Séoul a perdu 10 % et Tokyo 4 % dans la foulée, parce qu’un embargo technologique n’a pas de valeur proportionnelle. Il a une valeur binaire, et il vient de cesser d’être un mur pour devenir un délai, ce qui se calcule, s’amortit et se planifie. En supprimant l’alternative, les contrôles à l’exportation ont fait naître le concurrent qu’ils devaient étouffer, exactement comme ils avaient appris la frugalité à l’IA chinoise. Trois jours plus tard, Bpifrance cédait 2,5 % d’Orange pour 1,1 milliard d’euros en appelant cela une rotation d’actifs : à somme identique, l’un a acheté un capital productif, l’autre trois mois de trésorerie.

Rapport Lafon : vers un algorithme d’État pour administrer la vérité numérique

Surveillance et libertés

Le 8 juillet 2026, le Sénat a publié le rapport n° 875 sur la régulation de l’information dans l’espace numérique : cinquante-six recommandations dont la première propose de faire « invisibiliser » des utilisateurs à l’approche des élections. Derrière un diagnostic économique largement exact se déploie une machinerie complète : observatoire de la désinformation, définition juridique de la vérité, délits sans intention, agréments déontologiques et médias promus par des algorithmes paramétrés sur instruction publique. Personne ne sera interdit de parler ; certains seront simplement introuvables, non financés, non reconnus. Après avoir sous-traité sa censure à Bruxelles, la France internalise l’administration politique de la visibilité. Analyse recommandation par recommandation, depuis la position du concerné.