Abonnés au silence : comment l’État et la tech ont désarmé nos colères

Le 1er juillet 2026, Sony annonce la fin des disques physiques PlayStation : à partir de janvier 2028, plus aucun jeu ne sortira autrement qu’en numérique, et les boutiques en ligne de la PS3 et de la Vita fermeront dans la foulée. La réaction est immédiate et massive. Une pétition frôle les 100 000 signatures en quelques jours avant d’en dépasser 285 000, les menaces de boycott saturent les réseaux, le blog officiel de PlayStation croule sous la colère, une action collective néerlandaise réclame plus de 400 millions d’euros. La réponse de Sony ? Deux jours après l’annonce, le PDG du groupe cède plus de la moitié de ses actions personnelles, et la firme maintient le cap sans ciller. Un analyste du secteur résume la doctrine sans fard : Sony savait exactement à quoi ressemblerait la tempête en ligne, et attend qu’elle passe. La colère des clients est traitée pour ce qu’elle est devenue : un bruit de fond.

Deux mondes que tout oppose, et pourtant une même fin de non-recevoir. Car huit ans avant les joueurs, les citoyens avaient reçu la leur, en une formule restée célèbre. En juillet 2018, en pleine affaire Benalla, Emmanuel Macron lance devant ses partisans : « qu’ils viennent me chercher ». La phrase a été moquée, disséquée, retournée dans tous les sens. On a moins remarqué qu’elle disait la vérité. Personne n’est venu le chercher. Personne ne vient plus chercher personne.

De la console de salon au palais de l’Élysée, la découverte est la même : le client n’est plus roi, et le citoyen n’est plus employeur. Nous continuons pourtant, nous Français, à nous comporter comme si nos élus nous devaient des comptes à la manière d’employés devant leur patron. Cette croyance a une histoire, elle a même longtemps fonctionné. La question qui fâche est ailleurs : à quel moment a-t-elle cessé de mordre, et par quels mécanismes le système s’est-il patiemment blindé contre elle ?

Une croyance qui vient de loin

Il faut dire d’où vient ce réflexe, parce qu’il n’est pas absurde. La Révolution a installé dans les têtes l’idée que le pouvoir est une délégation, temporaire, révocable au moins moralement. Le mandat est représentatif, pas impératif, les constituants de 1791 y ont veillé, mais l’imaginaire n’a jamais vraiment accepté cette nuance de juriste. Pour le Français, l’élu est un salarié en CDD dont le peuple signe la fiche de paie.

S’y ajoute une singularité nationale : la rue comme contre-pouvoir légitime. Là où l’Allemand négocie en comité d’entreprise et où le Britannique attend les élections, le Français descend. Et pendant plus d’un siècle, ce n’était pas du folklore. C’était une méthode qui produisait des résultats.

Quand le patron obtenait encore gain de cause

Car elle en a produit, des résultats. En 1936, quelques semaines de grèves avec occupation d’usines suffisent à arracher les accords de Matignon : congés payés, semaine de quarante heures, conventions collectives. En 1968, la plus grande grève générale de l’histoire du pays débouche sur les accords de Grenelle et une hausse massive du SMIG. En 1995, le plan Juppé sur les retraites est retiré après trois semaines de paralysie. En 2006 encore, le CPE est promulgué puis aussitôt abrogé sous la pression des manifestations étudiantes.

Regardez bien ces quatre victoires : à chaque fois, une des trois conditions au moins était réunie. Un exécutif politiquement fragile ou divisé (le Front populaire naissant, Chirac affaibli après la dissolution ratée puis en fin de règne). Une unité relative du mouvement, syndicats et opinion alignés. Et surtout une peur réelle, chez ceux qui gouvernent, que la situation dégénère en quelque chose d’incontrôlable. Le pouvoir cédait quand il avait peur. Toute la suite de l’histoire consiste à ne plus avoir peur.

La machine à ne plus céder

La Ve République n’a pas dérivé vers ce résultat, elle a été dessinée pour lui. De Gaulle voulait un régime qui échappe à la fois à l’instabilité parlementaire de la IVe et à la pression directe de la rue. Les outils sont dans le texte depuis 1958 : le 49.3, la dissolution, le référendum dont le président choisit seul la question et le moment. Ce qui a changé, ce n’est pas la boîte à outils, c’est la décomplexion avec laquelle on s’en sert. Sous le gouvernement Borne, le 49.3 a été dégainé vingt-trois fois en moins de deux ans, dont une fois, en mars 2023, pour faire passer la réforme des retraites contre une opinion massivement hostile et des mois de manifestations record. Trente ans plus tôt, un tel passage en force aurait fait tomber le gouvernement ou reculer le texte. Là, rien.

Le moment charnière, celui qu’on préfère oublier, c’est 2005. Le peuple est consulté par référendum sur la Constitution européenne. Il répond non, à près de 55 %, avec une participation de 69 %. Trois ans plus tard, le traité de Lisbonne, copie conforme sur l’essentiel, est ratifié par la voie parlementaire, au Congrès de Versailles, sans que quiconque retourne devant les électeurs. Ce jour-là, le système a fait la démonstration qui manquait à son édifice : même un non massif, légal, exprimé dans les formes les plus solennelles de la démocratie, peut être neutralisé. Après ça, pourquoi craindre une manifestation ?

Chaque crise suivante a servi de séance de musculation. Après 1995, la leçon retenue n’est pas « il faut négocier », c’est « il faut mieux communiquer et saucissonner les réformes ». Après les Gilets jaunes, c’est un arsenal entier : loi dite anti-casseurs de 2019, création des BRAV-M en mars de la même année, doctrine de maintien de l’ordre plus offensive, banalisation des nasses et des drones. Après le Covid, l’état d’urgence sanitaire a installé l’idée qu’un exécutif peut suspendre des libertés fondamentales par décret, longtemps, et que l’essentiel du pays s’y fait.

Et le 14 juillet 2026, jour de la fête nationale, la boucle s’est bouclée avec une ironie qu’aucun pamphlétaire n’aurait osé inventer : pour assister au défilé qui commémore la prise de la Bastille, il fallait s’inscrire sur le site de la présidence de la République et présenter un QR code nominatif accompagné d’une pièce d’identité. Saisi en référé, le tribunal administratif de Paris avait annulé le dispositif la veille, y voyant une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d’aller et venir. Le Conseil d’État l’a rétabli dans la nuit, à deux heures du matin. Le peuple qui célèbre sa propre insurrection fondatrice doit désormais demander un laissez-passer à l’Élysée, et même sa victoire devant un juge n’aura tenu que douze heures.

Mais un tel niveau de contrôle ne s’installe pas par la seule force des textes et des juges. Pour que le pays accepte de scanner un QR code afin de fêter sa propre révolution, il faut qu’au préalable toute opposition ait été moralement disqualifiée, réduite à un problème d’ordre public plutôt qu’à une expression politique. C’est le volet le plus délicat, celui du discrédit. Je ne crois pas à un plan concerté, et il n’y en a pas besoin : les incitations suffisent. En novembre 2018, les Gilets jaunes bénéficient d’un soutien de plus de 70 % dans les sondages. Trois mois plus tard, le mouvement entier est sommé de répondre des insultes antisémites lancées contre Alain Finkielkraut par une poignée d’individus. En mars 2023, au plus fort du conflit des retraites, le président déclare que « la foule » n’a pas de « légitimité » face au « peuple qui s’exprime à travers ses élus ». La phrase est remarquable : elle acte, publiquement, que la rue n’est plus considérée comme une expression du peuple mais comme son parasite. Le pouvoir n’a plus besoin de convaincre une majorité, il lui suffit de maintenir la contestation dans la case « minorité radicalisée » aux yeux des classes moyennes supérieures qui font l’opinion médiatique.

Et quand un gouvernement voudrait sincèrement céder, il reste le verrou d’en haut : règles budgétaires européennes, procédures pour déficit excessif, notation de la dette. « On ne peut pas faire autrement » est devenu l’argument terminal de toute discussion, et il a l’immense avantage d’être partiellement vrai.

C’est ici que Sony retrouve l’Élysée. On m’objectera que la comparaison boite : le citoyen conserve, lui, le bulletin de vote pour changer les règles du jeu, quand le client de Sony ne signe qu’un contrat d’adhésion unilatéral qu’il n’a jamais négocié. L’objection est juste sur le papier, mais elle rate la convergence : le technocrate d’État et le juriste d’entreprise procèdent de la même volonté, vider la décision de sa substance politique ou éthique pour la reclasser en gestion de risques. Dans les deux cas, il n’y a plus rien à débattre, seulement des paramètres à optimiser et des mécontents à contenir. La décision de juillet 2026 ne crée rien, elle officialise une doctrine : vous n’achetez plus un jeu, vous louez une licence révocable, et il n’existera bientôt plus de version physique pour y échapper. La logique actionnariale a fait au client exactement ce que la logique institutionnelle a fait au citoyen : elle l’a dépossédé de son levier. Le boycott, arme historique du consommateur, se heurte aux mêmes murs que la grève : effets de réseau, écosystème fermé, coûts de sortie prohibitifs. Quitter PlayStation, c’est abandonner sa bibliothèque, ses sauvegardes, ses amis. Quitter son pays, n’en parlons pas. Et regardez où s’est réfugiée la contestation : devant les tribunaux, avec ces consommateurs néerlandais qui attaquent la commission de 30 % du PlayStation Store. Quand il ne reste que la voie juridictionnelle, lente, incertaine, jouée sur le terrain de l’adversaire, c’est que le rapport de force direct est mort. Les opposants à la réforme des retraites ont fini devant le Conseil constitutionnel, les joueurs finissent devant les juges néerlandais. Le client roi et le citoyen employeur sont morts de la même mort : celle du pouvoir de faire plier.

Les joueurs, eux, ont cru trouver un recours à l’étage du dessus. Saisie de la question, la Commission européenne a répondu une semaine après l’annonce, par la voix de son commissaire chargé de la protection des consommateurs, Michael McGrath : tout cela relève des « libertés commerciales et contractuelles », et les entreprises restent libres de proposer leurs jeux et services comme elles l’entendent. Bruxelles ne légiférera pas, pas plus qu’elle n’a légiféré face à l’initiative citoyenne européenne Stop Killing Games, expédiée un mois plus tôt avec la promesse d’un code de conduite volontaire élaboré avec l’industrie. Retenez la dissymétrie : l’échelon européen qui interdit à un gouvernement de céder à sa rue s’interdit d’imposer quoi que ce soit à une multinationale. Le verrou d’en haut ne ferme que dans un sens.

Un système qui apprend

Alors, le système s’est-il « réformé intelligemment » pour se protéger ? Le mot intelligent flatte trop, mais il faut reconnaître l’efficacité. Il n’y a jamais eu de grand tournant autoritaire spectaculaire, de coup de force qui aurait réveillé les anticorps démocratiques. Il y a eu une accumulation : un article de Constitution utilisé sans complexe, une loi sécuritaire après chaque secousse, une doctrine policière durcie cran par cran, une phrase présidentielle qui déplace la ligne de ce qui peut se dire. Chaque verrou, pris isolément, est défendable. C’est l’empilement qui fait le blindage.

Le résultat est mesurable : les deux plus grandes mobilisations sociales du siècle en France, les Gilets jaunes et les retraites de 2023, des mois de rue, des records de participation, un soutien majoritaire de l’opinion, n’ont pas obtenu le retrait de ce qu’elles combattaient. Dans l’histoire du rapport de force à la française, c’est une rupture, pas un accident.

L’employeur fantôme

La croyance, elle, survit. Elle survit parce qu’elle est constitutive de ce que nous croyons être : un peuple qui a coupé la tête d’un roi n’admet pas facilement qu’il ne fait plus peur à un président. Mais il faut la regarder pour ce qu’elle est devenue : un rituel. On manifeste, on pétitionne, on se désabonne, et le pouvoir, public ou privé, gère cela comme un risque parmi d’autres, avec ses cellules de communication et ses unités motorisées.

La question sérieuse n’est donc plus « comment mieux se mobiliser », mais « quels leviers reconstruire ». Côté institutions, les pistes sont connues et soigneusement tenues à distance : référendum d’initiative citoyenne, mandats révocables, contrôle des comptes en cours de mandat et pas seulement tous les cinq ans. Rien d’utopique là-dedans, les Suisses votent sur tout et leurs gouvernants en tiennent compte. Si ces mécanismes paraissent inimaginables chez nous, c’est précisément parce qu’ils rendraient au peuple ce que le système a passé soixante ans à lui reprendre : la capacité de sanctionner en cours de route, et pas seulement à date fixe.

Côté numérique, le levier est plus immédiat, parce qu’il ne demande la permission de personne. Reprendre possession, concrètement :

Chaque coût de sortie qu’on refuse de payer d’avance est un morceau de rapport de force qu’on garde pour soi. Ce n’est pas une lubie de bidouilleur, c’est la même bataille que celle des institutions : celle du pouvoir de partir.

En attendant, il faut avoir la lucidité de nommer notre situation : nous sommes des employeurs qui n’ont plus le droit de licencier, des clients qui n’ont plus le droit de rendre l’article. Et tant que partir ne coûtera rien à ceux qui restent en place, « venez me chercher » restera ce qu’elle est depuis 2018 : non pas une provocation, mais un constat.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire