Il y a des catégories que l’on crée par commodité éditoriale et d’autres qui s’imposent parce qu’on ne sait plus où ranger ce qui déborde — les textes qui commencent par une question technique et finissent par une angoisse métaphysique, ceux qui partent d’un fait divers et atterrissent dans les marges d’un exemplaire corné du Meilleur des mondes, ceux qui ne cherchent ni à informer ni à convaincre mais simplement à comprendre pourquoi on s’accroche, pourquoi on lâche, pourquoi on se lève un matin sans avoir mal alors qu’on croyait que la douleur était devenue un organe. Celle-ci est de la seconde espèce. On y trouvera des réflexions sur la tristesse qu’on porte comme un vieux manteau parce qu’elle ne demande rien, sur la rupture amoureuse comme dynamitage nécessaire du connu, sur Huxley qui avait vu juste quand Orwell n’imaginait encore que la botte, sur la métaphore du marteau qu’on applique à l’intelligence artificielle pour se dispenser de penser ce qu’elle institue vraiment, sur Bitcoin comme seul objet numérique qui ne ment pas, sur Durov interrogé quatre heures durant et qui incarne la cohérence devenue rare entre principes et actes. Ce sont les textes écrits à l’heure où l’on ne travaille plus, où l’on n’analyse plus, où l’on se demande seulement ce que signifie vivre dans un monde qui a renoncé à poser la question — avec la conviction que nommer ce qui fait mal est déjà le premier geste de celui qui refuse de rester allongé.
À Los Angeles, un décor reconstituant l’intérieur d’un jet privé se loue moins de 55 dollars de l’heure, et il est réservé jour et nuit. Autour de lui s’est construite une chaîne d’approvisionnement complète du train de vie : châteaux à la journée, Lamborghini à la demi-heure, croisière-shooting sur la Seine, Rolex remise en main propre dans un hôtel de luxe. Aucune de ces sociétés ne trompe qui que ce soit, elles affichent leurs tarifs en ligne, et c’est précisément ce qui rend l’opération impunissable. Reste à comprendre pourquoi ces profils déclarent toujours les mêmes activités, celles que personne ne peut auditer, et comment ils se garantissent mutuellement une réussite dont aucun n’a le capital. Une enquête sur les influenceurs Potemkine, et sur ce que dit d’un pays le fait que la réussite s’y loue à l’heure.
Le discours techno-optimiste ne promet plus des outils, il promet une délivrance : la fin des maladies, puis du vieillissement lui-même. Cet article n’essaie pas de dire si cette promesse tiendra, mais examine sa forme, qui emprunte la grammaire des eschatologies religieuses. Constater cette ressemblance ne suffit pourtant pas à disqualifier une thèse, sous peine de sophisme génétique. Ce qui distingue ici la science de la croyance n’est pas le contenu de la promesse, c’est le rapport à la preuve : quel résultat, quel échec ferait renoncer ? Une des grandes formes de foi de notre époque se constitue sous nos yeux, et elle s’écrit entièrement ailleurs.
Quand un constructeur découvre un composant défectueux, il publie un avis de rappel. Pour ses produits intellectuels, la France ne l’a jamais fait. Foucault, Derrida et Deleuze ont pourtant fourni les mécanismes que les campus américains ont assemblés en machine de guerre identitaire, sans notice ni garde-fous, sous le regard flatté de leurs auteurs. Quarante ans plus tard, le produit nous revient par containers entiers et le réquisitoire ne suffit plus. Voici l’avis de rappel, et le service après-vente commence ici.
Le 12 juin, SpaceX réalisait la plus grosse introduction en bourse de l’histoire; quatre jours plus tard, l’entreprise rachetait Cursor pour 60 milliards, puis dévoilait Origin, une forge Git pensée pour les agents. La presse a résumé tout ça à l’achat d’un éditeur d’IDE, et a manqué l’essentiel: un homme est en train d’acheter, couche par couche, le droit de décider ce qui compte comme vrai, d’abord dans le code, bientôt dans le savoir. Car le vrai goulot n’est plus de produire du code, c’est d’arbitrer ce qui mérite d’être mergé, et cette couche de validation vaut, pour entraîner des agents, plus que tout le corpus public de GitHub réuni. Reste une fissure dans le récit d’inéluctabilité: la pièce maîtresse, Anthropic, est précisément celle que Musk ne peut pas racheter, même s’il en fournit déjà une part de l’oxygène. La vraie question n’est plus de comprendre son plan, mais de décider combien de temps on accepte encore de lui louer l’avenir.
Si nos amours durent moins que celles de nos parents, ce n’est pas que nous aimerions moins bien, c’est que les barreaux qui retenaient les couples d’autrefois, la honte, la religion, la dépendance économique, sont tombés, et qu’ils ont longtemps tenu lieu de ce qu’ils n’étaient pas : de l’amour. Les chiffres le confirment, du pic du divorce vers 1980 à son reflux chez les plus diplômés, en passant par cette courbe du bonheur conjugal qui ne remonte sur le tard que parce que les malheureux ont divorcé en chemin. Or l’état amoureux n’est pas l’amour : ce n’est qu’une ivresse biologique où nous projetons nos désirs sur l’autre, et le véritable amour commence précisément là où s’éteint cette magie, dans le choix exigeant d’accueillir un être réel avec ses fêlures. Privée de toute contrainte, cette discipline repose désormais sur des qualités que la plupart réclament chez les autres sans jamais les cultiver en eux-mêmes. Et c’est ainsi que la confiance s’effondre, non sous les coups de quelques monstres, mais sous les millions de petits coups de canif de gens parfaitement normaux qui, chaque fois, avaient une bonne raison.
L’assassinat de la petite Lyhanna Rameau Bernard a ressuscité en quelques heures les deux totems du fait divers, la peine de mort et la castration chimique, cette dernière plébiscitée par 83 % des Français dans un sondage CSA. On feint d’ignorer qu’elle existe déjà depuis 1998, qu’elle reste adossée au consentement médical, et que le mot « obligatoire » se fracasse sur le refus de réquisitionner un médecin. Mais le vrai scandale est ailleurs : la triptoréline qui sert à castrer chimiquement un violeur adulte est exactement la molécule, le Décapeptyl, que l’on injecte à des enfants, dans le cadre de son AMM pour la puberté précoce et hors AMM comme « bloqueur de puberté » chez des mineurs en questionnement de genre. Voilà le monde à l’envers : ce que nous hésitons à imposer à nos pires criminels au nom de l’intégrité du corps, nous l’administrons à des enfants bien portants au nom d’une mode, sans la moindre preuve que les effets sur l’os et le cerveau soient réversibles. Car ce qui aurait sauvé Lyhanna n’était pas une seringue, mais une justice qui traite les plaintes au lieu de les classer.
Ferrari a dévoilé sa première électrique, la Luce, dessinée par Jony Ive et son studio LoveFrom : 1 050 chevaux, 550 000 euros, et une silhouette d’iPhone à roulettes qui n’a plus rien d’italien. L’accueil est brutal : Montezemolo redoute la « destruction d’un mythe », Briatore ironise, et l’action plonge de six à huit pour cent en quelques heures. Derrière l’objet, c’est toute une Europe qui se révèle, capable de réguler son déclin mais plus de construire son futur, prête à sacrifier Scaglietti et Pininfarina sur l’autel d’une transition que personne n’a réclamée. Reste la vraie question : notre civilisation a-t-elle encore quelque chose à proposer, ou faut-il désormais aller chercher à Cupertino ce que Maranello savait inventer ?
Le multiculturalisme ne peut pas fonctionner dans le cadre d’une démocratie libérale. Ce n’est pas une question de dosage, de bonne volonté ou de moyens. Appelons ça une loi, si le mot gêne les puristes ; une tendance lourde, une constante empirique que trois continents et un siècle d’expériences reproduisent sans exception. Putnam l’a démontré malgré lui : plus un quartier est culturellement diversifié, moins les individus se font confiance ; pas seulement entre groupes différents, mais au sein de chaque groupe. Quand le « nous » commun s’effondre, les individus retournent à leur appartenance primaire, l’élection devient un recensement ethnique, et le perdant ne reconnaît plus la légitimité du vainqueur : il conteste celle du système.
Nous savons tous que le passé ne prédit rien, pourtant nous persistons à y croire par une sorte de fidélité instinctive. Ce biais de récurrence n’est pas de la bêtise, mais une nostalgie cognitive héritée de l’évolution, nous poussant à chercher des promesses là où il n’y a que des courbes. Face à l’indifférence glaciale des marchés, la lucidité seule ne suffit pas car notre volonté s’épuise. La véritable sagesse consiste alors à déléguer nos décisions à des règles mécaniques pour protéger notre patrimoine de nos propres émotions. Choisir l’avenir plutôt que le souvenir est sans doute l’acte de discipline le plus difficile qui soit.
L’idée qu’une croissance infinie est impossible dans un monde fini repose sur une confusion majeure entre la masse physique et la valeur économique. Contrairement au vieux modèle industriel, la croissance moderne est intensive : elle consiste à créer davantage d’utilité en utilisant de moins en moins de matière. Grâce à l’intelligence artificielle, nous entrons dans une ère d’efficience pure où la connaissance transforme des ressources hier inutiles en solutions d’abondance. En ouvrant les portes du système solaire et de la maîtrise atomique, nous découvrons que la Terre n’est pas le monde, mais seulement une pièce d’un continent inexploré. La seule ressource véritablement finie n’est pas le lithium ou le pétrole, mais l’imagination de ceux qui ont décidé que les portes de l’avenir étaient closes.