Société

Une société se décrit moins par ses grands débats que par ses petites choses devenues normales : cinquante centimes pour uriner dans une gare, deux euros pour gonfler ses pneus, un stage déguisé en emploi, un vocal de quatre minutes plutôt que trois lignes écrites, un match qu’on ne peut plus regarder sans trois abonnements. Cette catégorie est celle d’un observateur qui refuse de traiter ces détails comme des détails, parce que c’est là que se lisent les rapports de force, la dépossession douce et le renoncement collectif. Vous y trouverez des chroniques sur ce qui disparaît sans qu’on l’ait décidé, des bals de village aux amours qui durent, des autopsies de mécaniques bien huilées, du racket institutionnalisé aux plateformes qui fabriquent leur propre toxicité, et une hostilité assumée à l’industrie du commentaire et à ses injonctions à se prononcer. Écrit du point de vue de quelqu’un qui vit dans une petite ville, note ce qui s’y passe, et considère qu’un pays se juge à ce qu’il fait subir aux gens ordinaires quand personne ne regarde.

La fidélité est une parole, l’exclusivité une clôture

Philosophie et existentialisme

Le désir se nourrit d’incertitude, le couple promet la sécurité, et nous passons notre vie à verrouiller ce qui devrait respirer. Du pont suspendu de Capilano à Tristan et Iseut, le frisson nous attache bien plus que la constance, jusqu’au point où le vertige devient chute. Une interview d’Amélie Nothomb m’a ouvert une porte que je n’avais jamais songé à pousser : la fidélité tient à la parole donnée, l’exclusivité à une clôture. Aimer quelqu’un qui pourrait partir, et qui reste, c’est peut-être le seul vertige qui ne blesse personne.

Trop cher, trop lent, trop sale : McDonald’s a cassé sa promesse

Société

McDonald’s injecte 8,5 milliards de dollars pour réparer une promesse qu’il a lui-même cassée : le fast-food est devenu plus lent qu’une brasserie, plus cher pour moins dans l’assiette, et trop sale pour qu’on ait envie de s’asseoir. Un dimanche, il n’y avait même plus de viande. Trois mérites tiennent encore, et pas davantage : une filière en partie française, l’absence de viande halal, des horaires que plus personne n’offre. Sans eux, je sucerais des cailloux plutôt que de laisser le moindre centime à cette enseigne.

Le Pape a refusé la photo, puis il a pris la parole

Politique

Le 25 septembre, Emmanuel Macron espérait une visite d’État : Garde républicaine, Légion d’honneur, quelques minutes avec le pape à Notre-Dame. Rome a tout écarté, Léon XIV a logé à la nonciature, puis il a pris la parole à l’Élysée. Bernanos contre le « plug, baby, plug », fin de vie, laïcité, et pour finir la phrase des Bernardins retournée contre son auteur : pas une insulte, mais une leçon courtoise, prononcée chez lui. C’est précisément ce qui la rend redoutable.

Sans ciel, pas de peuple : pour une laïcité qui assume la France chrétienne

Société

Aucune société n’a duré sans sacré, et la France a laissé s’éteindre le sien. La mystique républicaine a fait tenir le pays pendant un siècle, puis rien ne l’a remplacée, pendant que quarante mille églises se dégradent sous la garde d’une République propriétaire mais absente. Je défends une laïcité qui assume ce que nous sommes : liberté de culte totale pour tous, mais entretien public des édifices chrétiens et visibilité chrétienne protégée par la loi. Ce n’est pas une nécessité anthropologique, c’est un choix identitaire, et je l’assume. L’État contrôle la pierre, jamais la foi.

Le chercheur d’OpenAI qui pense que nous perdons la capacité d’évaluer nos modèles

Intelligence artificielle

Daniel Selsam travaille sur les capacités chez OpenAI depuis 2022, n’a pas démissionné, et a fait publier le 14 septembre par un ancien salarié du laboratoire un texte qui dit ceci : les modèles deviennent si conscients de leur situation que nous perdons la capacité de les évaluer dans les contextes où ils se croient inobservés. Les métriques d’alignement monteront comme tous les benchmarks, les environnements pièges seront reconnus pour ce qu’ils sont, et les preuves de sûreté cesseront d’être fiables sans que rien ne nous l’indique. Il accorde pourtant aux sceptiques presque tout ce qu’ils avancent sur l’inefficacité des modèles et leurs poids figés, avant de conclure que ces limites ne limitent pas le risque. Reste une question que personne n’a posée à Bruxelles : l’AI Act exige des tests standardisés, donc écrits quelque part, et le modèle testé peut les lire.

Komorebi : un mot est une attention que quelqu’un a décidé de garder

Culture

Le japonais a un mot pour la lumière qui filtre entre les feuilles, l’anglais emprunte terroir faute de mieux, et le français a dû attendre les Francs et les Arabes pour nommer le bleu. Ces mots ne sont pas des curiosités de voyage : chacun est une distinction que des générations ont jugé bon de garder, et le vocabulaire d’une langue est l’archive de ce que ses locuteurs ont pris la peine de remarquer. Car les mots ne servent pas seulement à décrire ce qu’on voit, ils apprennent quoi regarder. C’est ce qui rend si étrange la simplification des textes donnés aux élèves : remplacer un mot rare par un mot vague n’allège pas une phrase, cela retire à un enfant une nuance qu’il ne fera peut-être jamais.

Drogue au sommet : on teste Matignon, pas l’Assemblée

Politique

Un majordome de Matignon en garde à vue pour une transaction de cocaïne, un conseiller du Premier ministre ramassé par les pompiers en overdose, un ex-communicant d’Attal qui raconte s’être « fait péter la couscoussière » à Bercy, et un journaliste de France Télévisions qui décrit des livraisons jusqu’aux abords des ministères. En juin 2026, Sébastien Lecornu a fait tester ses ministres, ses cabinets, ses préfets et ses ambassadeurs, puis a refusé d’en publier le moindre chiffre. Le Parlement, lui, qui vote les lois narcotrafic, a jugé « ridicule » l’idée d’être testé à son tour. Ce billet n’affirme rien et ne prouve rien ; il aligne trois ans de faits publics et pose la seule question qu’ils laissent ouverte : depuis quand une institution refuse-t-elle un examen qu’elle est certaine de réussir ?

Navier-Stokes, PISA 2025, Tondelier : la France face au choc de l’IA

Intelligence artificielle

Le 8 septembre 2026, OpenAI a annoncé qu’un essaim de 10 000 agents avait résolu Navier-Stokes en 88 heures, un chercheur d’Anthropic a démissionné en accusant les laboratoires de jouer nos vies, et l’OCDE a publié le pire PISA de l’histoire française. La veille, sur LCI, une candidate à l’Élysée n’avait rien trouvé à dire sur Pompidou. Un fil traverse ces séquences : tout le monde conjugue au futur, personne ne relit le passé. Les uns parce qu’ils fabriquent l’avenir à coups de tokens, les autres parce qu’ils n’ont plus de passé à leur disposition. La question française n’est pas de savoir si l’IA va nous tuer, mais qui, chez nous, saura encore lire la preuve.

Vous conduirez encore dix ans, peut-être quinze. Ensuite ce sera interdit.

Automobile

Dans un futur pas si lointain, conduire une automobile à la main sera interdit comme moyen de transport ordinaire, au même titre qu’on a fini par interdire de fumer dans un avion. Pas par décret d’abord, mais par l’assurance : le jour où les actuaires disposeront de millions de kilomètres prouvant qu’un humain fatigué, distrait ou bourré est plusieurs fois moins fiable qu’un algorithme, la prime du conducteur fera le reste. Le lancement du Cybercab à Austin, les 200 millions de miles sans conducteur de Waymo et le revirement français sur le FSD de Tesla en six semaines montrent que la mécanique est déjà enclenchée. Ce billet défend cette prédiction, en assume les limites et se termine par un aveu : rédiger tout ça m’a surtout donné envie d’aller rouler.

AT 102 : le mouchard était sous la mousse

Surveillance et libertés

J’ai loué un objectif photo, et trente minutes après la livraison, mon téléphone m’a prévenu qu’un AirTag inconnu se déplaçait avec moi. Sous la mousse de calage, un traceur portant un numéro d’inventaire écrit au feutre : AT 102. Protéger un actif confié à des inconnus est parfaitement légitime, mais un traceur qui dort chez moi pendant cinq jours n’enregistre pas les déplacements d’un objectif, il enregistre les miens. Ce que je n’ai découvert que grâce au dispositif anti-pistage d’Apple, à défaut d’une ligne dans les conditions de location. Le dossier ne se joue pas sur le principe du traçage, mais sur le silence qui l’entoure.