Sur les portions d’autoroute à « flux libre », il n’y a plus de barrière, mais un compte à rebours de soixante-douze heures que personne ne vous a annoncé. Passé ce délai, la note grimpe à 10 euros, puis 90, puis 375, pour un péage qui en valait six. Les sociétés d’autoroutes peuvent obtenir votre adresse postale, mais elles ne vous écrivent qu’une fois la pénalité acquise. L’article 529-6 du code de procédure pénale leur permet en effet de constater elles-mêmes l’infraction et d’en encaisser le produit. Un modèle économique qui ne prospère que grâce à l’ignorance de l’usager n’est pas un progrès, c’est un piège.
Des consommateurs racontent par centaines la même histoire sur les réseaux sociaux : un « CBD » acheté en boutique légale, puis des hallucinations, une tachycardie, parfois les urgences. La raison est documentée par les Douanes : des fleurs de chanvre pulvérisées de cannabinoïdes de synthèse comme l’EDMB-4en-PINACA, cent fois plus puissant que le CBD et indétectable aux dépistages standards. Contrairement à l’intuition complotiste, l’État n’a pas voulu ces boutiques : il a tenté de les interdire et a perdu deux fois devant les juges. Mais depuis, il n’a construit ni contrôle, ni traçabilité, ni obligation d’analyse, parce que ce marché gris arrange toutes les strates de la société. Enquête sur la troisième drogue de France, celle que personne n’assume.
À Los Angeles, un décor reconstituant l’intérieur d’un jet privé se loue moins de 55 dollars de l’heure, et il est réservé jour et nuit. Autour de lui s’est construite une chaîne d’approvisionnement complète du train de vie : châteaux à la journée, Lamborghini à la demi-heure, croisière-shooting sur la Seine, Rolex remise en main propre dans un hôtel de luxe. Aucune de ces sociétés ne trompe qui que ce soit, elles affichent leurs tarifs en ligne, et c’est précisément ce qui rend l’opération impunissable. Reste à comprendre pourquoi ces profils déclarent toujours les mêmes activités, celles que personne ne peut auditer, et comment ils se garantissent mutuellement une réussite dont aucun n’a le capital. Une enquête sur les influenceurs Potemkine, et sur ce que dit d’un pays le fait que la réussite s’y loue à l’heure.
Bruno Le Maire est passé chez Thinkerview, et les commentaires ont surtout retenu le tutoiement et la vulgarité : la fonction, paraît-il, exigerait le respect. C’est un énoncé d’Ancien Régime, car dans une république la déférence circule du mandataire vers le souverain, et ce que la charge ajoute n’est pas une immunité au ton mais une obligation de rendre des comptes. Reste que ces critiques tiennent un bon argument qu’ils n’utilisent jamais : ce qui a manqué n’était pas le respect, c’était la relance. Derrière l’entretien se devine d’ailleurs la même liturgie accusatoire que sur les plateaux télé, procureur inversé mais métier identique. Et tant que la reddition de comptes n’existe ni aux urnes, ni au Parlement, ni devant un juge, même les meilleures interviews resteront des ersatz.
Le discours techno-optimiste ne promet plus des outils, il promet une délivrance : la fin des maladies, puis du vieillissement lui-même. Cet article n’essaie pas de dire si cette promesse tiendra, mais examine sa forme, qui emprunte la grammaire des eschatologies religieuses. Constater cette ressemblance ne suffit pourtant pas à disqualifier une thèse, sous peine de sophisme génétique. Ce qui distingue ici la science de la croyance n’est pas le contenu de la promesse, c’est le rapport à la preuve : quel résultat, quel échec ferait renoncer ? Une des grandes formes de foi de notre époque se constitue sous nos yeux, et elle s’écrit entièrement ailleurs.
Au retour d’un séjour sur la Nordschleife du Nürburgring, j’ai fait halte dans la vallée de la Fensch pour visiter le haut-fourneau U4 d’Uckange, seul survivant des six installations d’une usine à fonte éteinte en décembre 1991 et unique haut-fourneau visitable en France. Douze hectares de friche, une cheminée de 82 mètres, une halle de coulée figée telle qu’elle était le soir de la dernière coulée : le lieu doit sa survie à des anciens ouvriers qui se sont battus dix ans pour obtenir son inscription aux monuments historiques. Entre la benne Staehler, le tableau de production tracé à la craie et les affiches syndicales de 1991, on comprend ce que produisaient réellement 1200 personnes travaillant 24 heures sur 24. Mais un pays qui met ses hauts-fourneaux sous vitrine a déjà répondu à la question de sa souveraineté industrielle, et la visite, aussi passionnante soit-elle, ressemble à un constat de décès très bien éclairé.
Le 1er juillet 2026, Sony enterre le disque physique et encaisse la colère de ses joueurs sans ciller, comme l’Élysée encaisse les manifestations depuis huit ans. Cette indifférence n’est pas un accident : les Français continuent de croire que leurs élus leur doivent des comptes comme des employés à leur patron, alors que le système a méthodiquement désamorcé ce rapport de force, des accords de Matignon à la réforme des retraites en passant par le référendum trahi de 2005. Verrous constitutionnels, doctrine policière durcie, discrédit des contestations, jusqu’au QR code exigé pour commémorer la prise de la Bastille : chaque crise a servi de séance de musculation au pouvoir. Le client roi et le citoyen employeur sont morts de la même mort, celle du pouvoir de faire plier. Reste à reconstruire les leviers, dans les institutions comme dans nos usages numériques.
Quand un constructeur découvre un composant défectueux, il publie un avis de rappel. Pour ses produits intellectuels, la France ne l’a jamais fait. Foucault, Derrida et Deleuze ont pourtant fourni les mécanismes que les campus américains ont assemblés en machine de guerre identitaire, sans notice ni garde-fous, sous le regard flatté de leurs auteurs. Quarante ans plus tard, le produit nous revient par containers entiers et le réquisitoire ne suffit plus. Voici l’avis de rappel, et le service après-vente commence ici.
En France, près de 50 milliards d’euros de financements publics sont versés chaque année au monde associatif. Derrière la gestion légitime des services publics se cache pourtant une dérive démocratique majeure : le financement d’organisations dont la seule activité est de fabriquer de la norme et d’influencer les politiques. Subventionnées par l’État qu’elles prétendent surveiller, ces structures utilisent l’argent du contribuable pour mener des guerres juridiques permanentes, paralysant les projets et remplaçant le vote des électeurs par le contentieux. En perdant leur indépendance financière, ces précieux contre-pouvoirs ont changé de nature. Le chien de garde de notre démocratie s’est ainsi transformé en animal de compagnie de l’administration.
Le même jour, la France s’est battue pour des ventilateurs chez Lidl et m’a confié une chaussure à la fois dans un magasin du coin. En amont, une pénurie transformée en émeute, portes arrachées et gaz lacrymogène pour deux climatiseurs ; en aval, des cartons amputés de leur moitié, la seconde chaussure étant séquestrée à l’accueil par présomption de vol. Deux scènes anodines, deux symptômes du même mal : l’effondrement silencieux de la confiance, ce capital invisible dont la disparition se paie en portiques, en vigiles et en petites humiliations réciproques. Chacun agit rationnellement, et le résultat collectif est absurde. Une civilisation ne s’effondre pas dans un fracas de colonnes : elle s’effrite un jeudi matin devant un supermarché, une chaussure à la fois.