L’abondance aura des propriétaires, ou elle aura des maîtres
En mars, je dénonçais le revenu universel promis par la Silicon Valley. En avril, je défendais l’abondance par l’intelligence. Un lecteur pressé y verrait une contradiction ; la dernière prophétie de Musk m’offre l’occasion de montrer que ces deux billets décrivaient le même phénomène, vu de ses deux côtés.
Ce que Musk a dit
En juillet 2026, dans un long entretien accordé à The Economist et enregistré à la Gigafactory de Tesla, Musk a prédit que l’argent ne compterait plus guère d’ici 2036, l’humanité recevant à la place un revenu élevé et universel. L’idée n’est pas neuve : il opposait déjà à VivaTech ce « revenu élevé universel » au simple revenu de base. L’extrait qui circule ces jours-ci sur X en résume le raisonnement.
Son raisonnement tient en deux temps. Si la production de biens et de services dépasse de très loin ce que l’humanité peut consommer, nous entrons dans un âge d’abondance. Nous peinons à le concevoir parce que toute notre histoire évolutive est une histoire de contraintes : pas assez de nourriture, pas assez de chaleur.
Le second temps est juste. Le premier mérite qu’on le démonte pièce par pièce, parce que la conclusion qu’il en tire, la fin de l’argent, ne suit pas.
Là où il a raison
Je ne vais pas renier ce que j’écrivais en avril dans L’illusion du monde fini : la croissance moderne est intensive, elle crée davantage d’utilité avec de moins en moins de matière. La ressource n’est pas un stock, c’est une connaissance.
L’intelligence artificielle accélère exactement ce mouvement. À qualité constante, le coût d’un token est divisé par dix chaque année, je le rappelais dans Les LLM sont une architecture de transition. Ce qui coûtait une journée d’ingénieur coûte quelques centimes de calcul. L’IA est déjà une commodité, et une commodité, par définition, tend vers son coût marginal.
Sur ce point, Musk et moi sommes d’accord : l’abondance des biens et des services n’est pas une utopie, c’est une trajectoire. Le désaccord commence au moment où il en déduit que l’argent deviendra inutile.
La rareté ne meurt pas, elle déménage
En 1930, Keynes publiait Perspectives économiques pour nos petits-enfants. Il y prédisait qu’un siècle plus tard, la productivité aurait résolu le « problème économique » et que nous travaillerions quinze heures par semaine. La productivité est venue, au-delà même de ses calculs. La semaine de quinze heures, non. La rareté n’a pas disparu, elle a changé d’adresse.
Quatre raretés résistent à n’importe quelle usine robotisée :
- Le sol. On peut produire mille fois plus de maisons, pas mille fois plus de bord de mer, de centre-ville ou de vue sur le Vercors.
- L’énergie. Chaque token, chaque robot, chaque datacenter consomme des électrons, et ces électrons passent par des réseaux, des sites et des autorisations qui ne se multiplient pas au rythme du logiciel.
- L’attention et le temps humains. Une heure d’un bon médecin, d’un artisan, d’un ami ne se duplique pas. Plus les machines produisent, plus ce qui reste humain devient cher.
- Les biens positionnels. L’économiste Fred Hirsch l’a montré en 1976 : une part croissante de ce que nous désirons vaut parce que tout le monde ne l’a pas. La meilleure place, la meilleure école, la voiture que le voisin n’a pas. Aucune abondance ne les rend abondants, puisque leur valeur est leur rareté.
Le robot qui fabrique la maison ne fabrique pas le terrain. Musk décrit une abondance de choses. Il ne dit rien de l’abondance de places.
L’argent n’est pas une ration, c’est un langage
Musk raisonne comme si l’argent servait à rationner la pénurie de biens : plus de pénurie, plus besoin d’argent. C’est une erreur de fonction. L’argent est d’abord un langage qui permet à des millions de gens qui ne se connaissent pas d’arbitrer entre des désirs incompatibles. Hayek l’a décrit mieux que personne : le prix est une information que nul planificateur ne pourrait rassembler.
Tant qu’il reste une seule chose que deux personnes veulent et qu’une seule peut avoir, il faut un moyen de trancher. Il n’en existe que trois :
- Le prix, c’est-à-dire l’argent.
- La file d’attente ou le tirage au sort.
- La décision d’une autorité.
Supprimer l’argent ne supprime pas l’arbitrage, cela le confie aux deux autres. Et nous savons assez bien à quoi ressemble une société où l’on obtient un logement par le guichet ou par la relation. La fin de l’argent n’est pas la fin de la rareté : c’est la fin du langage neutre qui permettait de la négocier sans demander la permission à personne.
La vraie question : qui possède les machines
« Revenu élevé universel » est une expression qui contient sa propre faille. Un revenu se verse. Quelqu’un le verse, quelqu’un le fixe, quelqu’un peut le suspendre. L’abondance décrite par Musk n’est pas une abondance qui appartient à tous, c’est une abondance produite par quelques-uns et distribuée aux autres.
La distinction paraît théorique, elle est politique. Celui qui possède un champ mange même si le marché ferme. Celui qui reçoit une allocation mange tant que le guichet reste ouvert. Le premier est propriétaire, le second est ayant droit, et un ayant droit n’a que les droits qu’on lui laisse.
C’était le cœur de Le revenu universel, ou comment dresser un peuple à la laisse : ceux qui suppriment les emplois par l’IA proposent de signer le chèque de survie. Couplez ce chèque à une monnaie programmable, et le versement peut être conditionné, plafonné, fléché. L’abondance devient une ration de luxe, mais une ration.
Je ne me contredisais pas
Un lecteur attentif m’aurait objecté ceci : en mars, je dénonçais le revenu universel promis par Musk ; en avril, je défendais l’abondance par l’intelligence. Les deux billets semblaient tirer en sens contraire.
Ils décrivaient en réalité les deux moitiés du même phénomène. L’abondance est plausible, c’est la thèse d’avril. La dépendance qu’elle organise est le danger, c’est la thèse de mars. Musk ne voit que la première moitié, ses critiques ne voient souvent que la seconde et en concluent qu’il faut freiner la croissance. Les deux se trompent de cible.
Le problème n’a jamais été la quantité de richesse produite. C’est la forme sous laquelle elle arrive chez vous : un titre de propriété ou un virement révocable.
Mon avis : distribuer la propriété, pas le revenu
Si l’abondance arrive, la seule question qui vaille est de savoir combien de gens posséderont une part des machines qui la produisent. Un peuple de petits propriétaires du capital traverse l’automatisation debout. Un peuple d’allocataires la traverse à genoux, aussi bien nourri soit-il.
Cela se prépare maintenant, et à petite échelle :
- Posséder ses outils. Faire tourner un modèle chez soi plutôt que louer un accès révocable, même si l’IA locale se paie trois fois. La troisième facture, la souveraineté, est celle qu’on ne regrette jamais.
- Posséder du capital productif. Une épargne investie dans les entreprises qui automatisent vaut mieux qu’une épargne qui dort à 0,04 %. L’automatisation enrichira ceux qui en détiennent les titres.
- Posséder sa dette publique. C’était l’esprit de mon emprunt national réservé aux particuliers : un État qui doit à ses citoyens dépend d’eux, un État qui doit aux marchés dépend des marchés.
Musk a raison de dire que notre esprit, façonné par la pénurie, peine à concevoir l’abondance. Il oublie que le même esprit a appris autre chose au fil des millénaires : celui qui distribue la nourriture finit toujours par décider qui mange. L’âge de l’abondance ne sera un âge de liberté que si l’abondance a des propriétaires nombreux.
Métadonnées (à ne pas publier)
| Champ | Proposition |
|---|---|
| Slug | |
| Mot-clé principal | |
| Catégories | Économie, Intelligence artificielle, Philosophie et existentialisme, Souveraineté numérique |
| Meta description | |
| Liens internes | limites-croissance-monde-fini, revenu-universel-ia-piege-emploi-silicon-valley, llm-architecture-transition-avenir-ia, ia-est-une-commodite-savoir-faire-unique-avantage, euro-numerique-programmabilite-surveillance-controle, ia-en-local-vrai-cout-souverainete, emprunt-national-dette-publique-epargnants |