Sept chaises, un seul cadre : le casting présidentiel a déjà eu lieu

Fin août, à la Rencontre des Entrepreneurs de France, LCI diffusait « 2027 : sept candidats face aux patrons, le grand débat du Medef ». Sept chaises, sept ambitions, un exercice bien rodé. Les commentateurs ont disserté sur les petites phrases, les esquives et les scores de passage à l’oral. Personne, ou presque, n’a posé la seule question qui m’intéresse : qui a choisi les sept, et selon quels critères ?

Car il y a un choix. Tous les candidats déclarés n’étaient pas sur ce plateau, ni tous ceux qui préparent ouvertement leur candidature. On peine même à relier la sélection aux résultats électoraux passés des uns et des autres. Il ne s’agit pas d’un procès d’intention : une chaîne privée et une organisation patronale invitent qui elles veulent, c’est leur droit le plus strict. Le problème n’est pas l’invitation, c’est la répétition : quand la même opération se reproduit de plateau en plateau, de sondage en sondage, la liste restreinte finit par paraître naturelle. Un choix éditorial privé se présente alors aux téléspectateurs comme l’état objectif de la course. Voilà le tour de passe-passe.

Le scrutin ratifie, il ne choisit pas

En avril 2027, l’électeur trouvera une douzaine de bulletins sur la table de son bureau de vote, comme en 2022, comme en 2017. Il aura le sentiment de choisir. En réalité, il ratifiera une liste restreinte, produite très en amont par un empilement de filtres dont aucun ne porte son nom.

Le premier filtre, c’est l’invitation. Être sur le plateau du Medef, c’est exister ; ne pas y être, c’est devoir prouver qu’on existe. Le deuxième, c’est le sondage : les instituts ne testent que les noms déjà installés, et l’installation se mesure… à la présence médiatique. La boucle est parfaite. Le troisième, c’est le temps de parole, distribué « avec équité » hors période de campagne officielle, c’est-à-dire au prorata d’une représentativité elle-même largement fabriquée par l’exposition antérieure. J’ai déjà dit ce que je pensais de la dérive de l’autorité censée garantir ce pluralisme, je n’y reviens pas. Le quatrième, ce sont les cinq cents parrainages, rendus publics intégralement depuis 2016 : un maire qui parraine un candidat clivant sait désormais que son nom sera affiché, et beaucoup préfèrent ne parrainer personne. Chaque filtre, pris isolément, se défend. Empilés, ils constituent un tour de scrutin invisible, sans urne, sans isoloir et sans recours.

À ces filtres structurels s’ajoutent parfois des verrous plus brutaux, et j’ai déjà écrit ce qu’il fallait penser d’une inéligibilité exécutée avant l’épuisement des recours. Le sujet du jour est ailleurs : même sans juge, le tamis fonctionne très bien tout seul.

Des désaccords réels, un cadre unique

Soyons honnêtes avec les sept, car la caricature serait trop facile. Sur la dette, les retraites, le nucléaire, l’immigration, le rapport aux entreprises, ils ne racontent pas la même histoire, et les électeurs ont raison de tenir ces désaccords pour décisifs : selon le bulletin glissé dans l’urne, la vie des Français ne sera pas la même. Réduire ce plateau à sept clones serait une paresse d’éditorialiste, et je m’y refuse.

Ce que je constate est autre chose : ces désaccords, aussi réels soient-ils, se déploient intégralement à l’intérieur d’un cadre que personne, sur le plateau, ne songe à discuter. On reste dans l’Union européenne, on garde l’euro, on conserve l’architecture institutionnelle. Le débat est vif, mais il est intramural : on s’affronte sur l’ameublement, jamais sur les murs. Or ces murs ont été explicitement refusés une fois par le suffrage universel, en 2005, avant d’être réinstallés par voie parlementaire trois ans plus tard. Vingt ans après, la seule idée de rupture qui ait jamais gagné un vote national ne trouve toujours pas de porteur dans le premier cercle des candidats « présentables ». Ce n’est pas un hasard de casting, c’est le casting.

Les absents de la carte : trois ordres de grandeur

Regardons maintenant qui manque, en évitant le piège inverse : tout mettre dans le même sac. Les absents ne pèsent pas tous le même poids, et la nature du scandale change avec l’échelle.

Premier ordre de grandeur : la demande massive sans porteur. Le rétablissement de la peine de mort recueille, sondage après sondage, l’assentiment de près d’un Français sur deux, avec une constance qui traverse les décennies. Le dernier à l’assumer frontalement en première ligne fut Jean-Marie Le Pen ; sa fille l’a d’abord ramenée à une promesse de référendum, avant de la remplacer discrètement par la perpétuité réelle. Qu’une opinion de cette ampleur n’ait plus, depuis, aucun porteur de premier plan n’est pas un détail : c’est un déficit de représentation à l’état chimiquement pur.

Deuxième ordre : l’idée minoritaire abandonnée par ses porteurs. La sortie sèche de l’Union européenne reste minoritaire dans l’opinion, soit. Mais le plus instructif n’est pas son score, c’est son abandon : ceux qui pouvaient la porter l’ont rangée au placard, entre autres parce que le système de filtres décrit plus haut leur a enseigné que la porter coûtait l’existence médiatique. Le coût visible du Brexit, le piège technique de l’euro, les calculs électoraux d’après 2017 et la mue interne du RN ont fait le reste ; je ne prétends pas isoler une cause unique. Mais les filtres ont pesé, et quand les candidats ajustent leur programme non pas à leurs électeurs mais aux conditions d’accès au plateau, le casting ne sélectionne plus seulement des personnes : il réécrit les programmes.

Troisième ordre : les niches. La restauration monarchique, cette nostalgie marginale mais persistante que j’évoquais l’an dernier, ou l’abrogation du mariage homosexuel. Je ne prétendrai pas qu’une opinion à deux pour cent vaut une opinion à quarante-cinq : ce serait affaiblir mon propre argument. Mais une carte se juge aussi à ses marges, et l’on nous propose régulièrement des candidats pesant un pour cent des intentions de vote lorsqu’ils cochent les bonnes cases idéologiques, pendant que d’autres niches ne franchissent jamais la porte. À l’autre bout du spectre, une politique migratoire de rupture nette ou la remise en cause du droit du sol ne sont pas des niches : elles disposent d’un électorat considérable, et n’accèdent pourtant au débat que par ses marges, portées par des candidats aussitôt rangés au rayon des infréquentables, jamais au centre « présentable » du plateau. Le critère n’est donc pas le poids électoral. C’est la compatibilité avec le cadre.

Qu’on me lise bien : je ne défends pas ce catalogue, et l’on trouvera dans ces colonnes de quoi me situer sur plusieurs de ces sujets. Certaines de ces idées me semblent datées, d’autres dangereuses, d’autres simplement folkloriques. Là n’est pas la question. Une démocratie ne se mesure pas au raffinement des plats qu’elle sert, mais à la largeur de sa carte.

Le cas qui teste la thèse : Dieu et la République

Il y a enfin un exemple que je veux traiter à part, parce qu’il est le plus exigeant pour ma propre thèse : la remise en discussion du régime de 1905, cette séparation de l’Église et de l’État dont la révision tient très probablement à cœur à une partie des croyants.

Les signaux d’une demande spirituelle ne manquent pas. Aux États-Unis, le catholicisme progresse spectaculairement sur les campus : d’après les données compilées par l’application Hallow auprès d’une soixantaine d’universités, la participation aux parcours de conversion pour adultes a bondi de 115 % en un an, au point que Fox News en faisait un sujet national fin août. Gardons la tête froide : c’est une poussée chez les jeunes et les étudiants, pas un basculement national, et en faire « la conversion des États-Unis au catholicisme » serait une hyperbole. Mais le phénomène touche aussi la France, et là, les chiffres sont officiels : 13 234 adultes ont été baptisés à Pâques 2026, en hausse de 28 % sur un an, un nombre qui a plus que triplé en dix ans selon l’enquête annuelle de la Conférence des évêques.

Faut-il en conclure qu’un candidat « concordataire » manque au casting ? Honnêtement, non, pas si vite. La laïcité de 1905 n’est pas absente des plateaux par accident de casting : c’est un consensus dur, profond, partagé y compris par une large partie des croyants eux-mêmes. On peut le regretter, on ne peut pas le traiter comme un oubli de production. Et c’est précisément ce cas limite qui permet d’affiner la thèse. La question n’est pas de savoir si une absence résulte d’un verrouillage ou d’un consensus sincère. La question est de savoir si le consensus reste réexaminable. Un consensus qui accepte de redescendre dans l’arène de temps en temps, et d’y gagner, est une conviction collective. Un consensus qui ne peut même plus être posé comme question est un dogme, quelle que soit sa popularité.

Des choix devenus dogmes

Voilà, au fond, l’idée que je défends, et elle ne dépend d’aucun des exemples ci-dessus. Une démocratie qui ne laisse jamais certaines questions arriver jusqu’au bulletin transforme des choix politiques en dogmes. Le test n’est pas « ces idées sont-elles bonnes ». Le test est : peuvent-elles être battues à la loyale, ou seulement écartées en amont ? Une idée mauvaise qui perd une élection est réfutée. Une idée écartée avant l’élection est seulement censurée, et elle conserve intact le prestige des causes interdites.

Ce test vaut dans tous les sens. Il vaut pour l’Union européenne, que le bloc central voudrait soustraire définitivement au débat. Il vaudrait tout autant pour une droite radicale qui rêverait de verrouiller ses propres acquis, ou pour une gauche radicale qui voudrait rendre certains de ses totems irréversibles. Celui qui refuse que ses convictions redescendent un jour dans l’arène avoue qu’il ne croit pas pouvoir les y défendre.

Et il y a un prix à refuser cet exercice. Une idée privée de bulletin ne disparaît pas : elle s’aigrit, se radicalise, finit par contester non plus telle politique mais la légitimité du système entier. Je me garderai d’expliquer les records d’abstention par la seule étroitesse de l’offre : la conviction que le vote ne change rien, la complexité des enjeux, l’usure des visages déjà là y contribuent tout autant. Mais l’offre restreinte alimente chacune de ces causes, car un menu qui ne propose que des déclinaisons du cadre confirme, précisément, que le vote ne changera pas le cadre. Les candidats qu’on nous met en valeur concourent ainsi, chacun à sa manière, à entretenir un système corrodé et à bout de souffle, non par ce qu’ils proposent, mais par tout ce qu’ils s’accordent tacitement à ne jamais proposer.

Ce que j’attends d’ici avril

Je ne demande pas la lune. Je demande trois choses, et elles ne coûtent rien.

Que les organisateurs de débats publient leurs critères de sélection avant l’émission, et s’y tiennent. Un seuil de sondage, un nombre de parlementaires, un tirage au sort parmi les candidats déclarés, peu importe : un critère affiché est critiquable, donc honnête ; un critère secret est un pouvoir, donc suspect.

Que les instituts de sondage testent l’adhésion aux idées, et pas seulement aux visages qu’on leur fournit. On découvrirait peut-être que la demande politique française ressemble assez peu à l’offre qu’on lui présente.

Que chacun d’entre nous, enfin, cesse de commenter le match pour commencer à commenter la convocation des joueurs. J’ai déjà exposé ailleurs pourquoi les partis verrouillent la compétition et comment d’autres modes de scrutin désarmeraient le vote utile ; le casting médiatique est le troisième étage de la même fusée, et c’est le seul dont personne ne parle.

En avril 2027, on nous répétera que l’élection présidentielle est le grand rendez-vous entre un homme, ou une femme, et le peuple français. Ce sera vrai. Mais le rendez-vous aura été pris par d’autres, dans des bureaux où le peuple n’entre pas, des mois avant le premier bulletin. Le scandale n’est pas que LCI et le Medef aient composé leur plateau. Le scandale est que nous ayons cessé de demander la feuille de casting.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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