Navier-Stokes, PISA 2025, Tondelier : la France face au choc de l’IA
Trois nouvelles sont tombées le même jour, mardi 8 septembre 2026. À San Francisco, OpenAI a annoncé qu’un essaim de 10 000 agents avait résolu en 88 heures l’un des sept problèmes du millénaire, les équations de Navier-Stokes. À San Francisco toujours, un chercheur d’Anthropic a démissionné en expliquant que son employeur et son concurrent jouent la survie de l’humanité, et son responsable de l’alignement lui a donné raison. À Paris, l’OCDE a publié PISA 2025 et la France a obtenu les pires résultats de son histoire. Et la veille au soir, sur LCI, en plus léger, une candidate à la présidentielle n’avait rien trouvé à dire sur Georges Pompidou.
Je ne crois pas aux coïncidences qui font sens, et je ne vais pas vous vendre une convergence cosmique. Mais un fil traverse ces séquences, et il mérite qu’on tire dessus : d’un bout à l’autre, tout le monde conjugue au futur, et personne ne relit le passé.
Dix mille agents et deux humains
Commençons par ce qui ressemble le plus à un exploit. Selon le communiqué d’OpenAI, un modèle interne non publié, « nettement plus capable que GPT-6 Astra », a coordonné jusqu’à 10 000 agents simultanés qui ont échangé 2,7 millions de messages et consommé quelque 130 milliards de tokens pour établir que les équations de Navier-Stokes en trois dimensions peuvent développer une singularité en temps fini. En clair : il existe des données initiales parfaitement régulières pour lesquelles la vitesse devient infinie en un temps fini. On parle d’une explosion mathématique dans le cadre de l’énoncé du problème, pas d’un tsunami dans l’évier. Les physiciens savent depuis toujours que Navier-Stokes est une approximation continue de la matière, qui cesse de valoir à l’échelle où celle-ci devient discrète ; l’enjeu de la singularité est ailleurs, dans le caractère bien posé de l’équation elle-même, c’est-à-dire de savoir si le modèle reste déterministe et continu ou s’il casse formellement. C’est cette question que la preuve prétend trancher, par la négative. Sébastien Bubeck, qui dirigeait le projet, parle de la « culmination spectaculaire » de douze mois d’IA mathématique.
Rien n’est encore validé par l’institut Clay, et l’annonce est déjà contestée sur un point autrement plus intéressant que la preuve elle-même. Deux mathématiciens, Tristan Buckmaster (NYU) et Levent Alpöge (Anthropic, à titre personnel), travaillaient depuis près d’un an sur exactement cette famille d’approches, avec l’aide de Claude et de Codex, et avaient déposé leurs résultats en août. OpenAI reconnaît n’avoir lancé son calcul qu’après avoir entendu des rumeurs sur leur avancée. La suite, telle que Buckmaster la raconte, avec les deux propositions qu’on lui a faites et la question de savoir sur quoi le modèle a été entraîné, mérite un article à part entière. Il viendra dans quelques jours, quand le contradictoire sera complet. Retenez pour l’instant une chose : la machine n’a pas ignoré le passé. Ce sont des humains qui ont décidé qu’un an de travail de deux autres humains n’existait pas.
Terence Tao a réagi avant même l’annonce, et sa formule est celle qu’il faut garder. Il compare la course des laboratoires sur les grands problèmes ouverts à une exploitation à ciel ouvert qui détruit l’écosystème d’où sortaient les techniques, les problèmes et les mathématiciens de la génération suivante. L’IA produit des réponses, dit-il, mais rarement l’idée qui explique pourquoi cette réponse et pas une autre, et jamais la liste des impasses, qui est pourtant ce qui fait progresser une discipline. C’est le même reproche que je faisais la semaine dernière aux vidéos qui font parler Napoléon : le résultat est bluffant, et il ne sait rien de ce qui l’a rendu possible.
Les prophètes salariés
Le même mardi, Jacob Coxon, 27 ans, trois ans de recherche en pré-entraînement chez OpenAI puis chez Anthropic, a publié sa lettre de démission sur X. « Aucune des deux entreprises n’agit de façon responsable. Elles foncent vers une superintelligence auto-améliorante et jouent nos vies. » Il quitte l’industrie. Quelques heures plus tard, Evan Hubinger, responsable de la science de l’alignement chez Anthropic, a répondu en son nom propre : Jacob a raison, nous croyons sincèrement que l’IA pourrait tuer tous les humains, j’estime personnellement la probabilité à plus de 10 % dans la décennie, et l’entreprise n’a pas de plan pour aligner une superintelligence et n’est pas clairement en voie d’en avoir un. Le chef scientifique d’OpenAI, Jakub Pachocki, a dit le même jour espérer que l’industrie ralentisse.
Ce ne sont pas des sceptiques. Ceux qui prédisaient l’échec des voitures électriques, des fusées réutilisables ou des robotaxis disaient « ça ne marchera pas ». Coxon et Hubinger construisent la chose et disent « ça marche trop bien ». Ce qui frappe dans leurs deux textes, c’est l’absence de toute chronologie. Pas de plan, dit Hubinger, donc pas d’étapes ; et sans étapes, il ne reste qu’un calendrier : « d’ici dix ans », « d’ici la fin de l’année prochaine », a précisé Coxon au Wall Street Journal. Une prophétie qui n’a que des dates est le contraire d’une analyse, qui a des causes. Elle est émise, de surcroît, depuis des entreprises dont les banquiers démarchent la même semaine les agences de notation pour obtenir une note investment grade avant introduction en Bourse. Une probabilité d’extinction supérieure à 10 % n’a jamais figuré dans un prospectus. J’ai décrit dans la bulle IA francophone sur X comment l’urgence fabriquée devient la marchandise ; quand l’urgence vient de l’intérieur du laboratoire, elle vaut plus cher, mais rien ne prouve qu’elle soit autre chose. Sincère ou vendue, elle a le même défaut : elle n’a pas de passé opératoire, seulement un calendrier.
Pendant ce temps, PISA
Le même mardi encore, l’OCDE publiait les résultats du test passé au printemps 2025 par 768 000 élèves de 15 ans dans 91 pays et économies, dont 6 500 Français. La note pays de l’OCDE le dit sans détour : les résultats de 2025 comptent parmi les plus faibles jamais obtenus par la France dans les trois domaines, et sont nettement inférieurs à ceux de 2015. En mathématiques, le score passe de 474 à 458 en trois ans, seize points de baisse contre neuf pour la moyenne OCDE. En 2012, la France était à 495. Trente-six pour cent des élèves sont en difficulté. L’écart entre le quart le plus favorisé et le quart le plus défavorisé atteint 100 points en sciences, contre 85 en moyenne dans l’OCDE. Nous sommes 27e, au niveau de l’Espagne et de la Croatie.
Le ministre Édouard Geffray a jugé ces résultats « préoccupants » mais « pas une surprise ». Il a raison sur le second point, et c’est bien le problème : un pays qui recule à chaque édition depuis 2012 et qui n’en est pas surpris a cessé de relire son propre passé. Le thread de Charles W., à qui j’emprunte la formule du fond qu’on touche et qu’on creuse encore, pointe une comparaison qui fait mal. Le Royaume-Uni suivait la même pente que nous jusqu’au milieu des années 2010, puis a décroché vers le haut après une série de réformes qui ont fait précisément ce qu’on apprend à ne pas faire dans nos écoles de professeurs : enseignement explicite, méthode syllabique obligatoire, silence en classe, examens finaux notés par des jurys externes. Résultat en 2025 : 13 % d’élèves très performants en mathématiques outre-Manche, contre 5 % chez nous. Une nuance s’impose, que Charles W. reprend lui-même : l’Angleterre a exclu 7,6 % de sa population cible en 2025, au-delà du plafond de 5 % fixé par l’OCDE, contre environ 3 % pour la France, et une partie de l’écart tient à cet échantillon. Pas tout, puisque l’Écosse et le pays de Galles, qui ont le même biais et n’ont pas fait les réformes, s’effondrent comme nous. Les pays qui remontent sont ceux qui acceptent de regarder ce qui marchait avant.
Rapprochez maintenant les deux chiffres du jour. D’un côté, plusieurs millions de dollars de calcul (au tarif public des tokens, l’estimation donne plutôt six ou sept) et 10 000 agents pour clore un problème que trois générations de mathématiciens n’avaient pas fermé. De l’autre, un élève français sur vingt capable d’atteindre le niveau où l’on commence, très modestement, à comprendre ce que « singularité en temps fini » veut dire. La question française n’est pas de savoir si l’IA va nous tuer. C’est de savoir qui, chez nous, saura encore lire la preuve.
La veille, sur LCI
Anecdote pour finir, et je la prends pour ce qu’elle est, mais elle prolonge PISA d’une génération. Le lundi 7 septembre, Darius Rochebin a soumis Marine Tondelier au rituel de fin du « Grand entretien » : un mot sur chaque président de la Ve République. « Pas de truc marquant à dire » sur Pompidou, Giscard qui « fait penser à Macron », « pas de souvenir » de Mitterrand au pouvoir, les pommes sans pesticides pour Chirac. Née en 1986, elle ne peut pas se souvenir de Pompidou, et ce n’est pas la question : on ne lui demandait pas un souvenir mais un avis, c’est-à-dire un travail, le même que celui qu’on cesse de demander à l’école. Un élève de 15 ans sur trois ne maîtrise plus les bases ; trente ans plus tard, une candidate à l’Élysée n’a pas ouvert un manuel sur ceux dont elle veut prendre la place, et le dit sur un plateau sans y voir de problème. Je décrivais l’an dernier l’effondrement du personnel politique comme une crise cognitive avant d’être institutionnelle ; à quarante ans, la posture des vingt ans n’est pas un regret, c’est un programme.
Ce qui reste
Je ne crois pas que l’IA va nous exterminer, et je continue de penser que ceux qui l’annoncent depuis un bureau valorisé en centaines de milliards vendent quelque chose. Mais je ne crois pas non plus que la France puisse se contenter de rire des doomers. Le 8 septembre a montré à quoi ressemble un monde où la connaissance se produit à coups de tokens et se marchande entre laboratoires, et il a montré, le même jour, un pays qui n’apprend plus à lire ni à compter et une classe politique qui ne relit rien. Les uns conjuguent au futur parce qu’ils fabriquent l’avenir. Les autres conjuguent au futur parce qu’ils n’ont plus de passé à leur disposition.
Dans quelques années, quelqu’un lira la preuve de Navier-Stokes, la comprendra, en tirera la prochaine question. Rien, dans PISA 2025, ne dit que ce quelqu’un aura été formé en France.