La France des ordres : derrière le racket fiscal, le dérèglement social

Le symptôme du propriétaire « taillable »

Il y a quelques semaines, j’évoquais ici la taxe foncière pour ce qu’elle est : une boîte noire fiscale, une arnaque méthodique que personne ne peut vraiment contester parce que personne ne comprend vraiment comment elle se calcule. Mais à force de regarder le symptôme, on risque de manquer la maladie.

Le propriétaire qui reçoit son avis d’imposition et qui serre les dents n’est pas simplement victime d’une mauvaise gestion budgétaire. Il incarne quelque chose de plus ancien et de plus structurel : il est le « vilain » des temps modernes. Celui qui possède sans statut protecteur, qui produit sans corps pour le défendre, qui paie sans guichet pour le représenter. Dans la France médiévale, le vilain était taillable et corvéable à merci parce qu’il n’appartenait à aucun ordre. En 2025, le propriétaire-contribuable exposé remplit exactement la même fonction sociale : il finance le maintien des autres.

Ce constat n’est pas une métaphore rhétorique. C’est une grille de lecture. Nous ne vivons pas dans une démocratie libérale où des citoyens égaux débattent librement du contrat social. Nous vivons dans une néo-féodalité de statuts, où ce qui détermine votre rapport à l’État n’est pas votre mérite, votre travail ou votre propriété, mais l’ordre auquel vous appartenez.

L’architecture du blocage : une société d’ordres

La tentation intellectuelle dominante est de lire la France à travers Marx : d’un côté les riches, de l’autre les pauvres, et entre les deux une lutte de classes qui expliquerait tout. C’est une erreur de diagnostic qui produit des remèdes inutiles depuis deux siècles.

La France ne se divise pas entre riches et pauvres. Elle se divise entre statutaires et exposés.

D’un côté, ceux qui ont décroché un statut : le fonctionnaire titulaire, le notaire en monopole territorial, le médecin sous numerus clausus, le cheminot sous régime spécial, le haut fonctionnaire sorti d’une grande école qui pantouflera en douceur, l’élu local avec ses indemnités et sa future retraite majorée. Ces individus ne sont pas nécessairement riches. Certains sont même modestes. Mais ils sont protégés. Entre eux et la réalité économique brute, il y a une épaisseur de droit, de jurisprudence, de convention collective et de corps d’appartenance qui amortit tous les chocs.

De l’autre côté, les exposés : l’artisan, le commerçant, le propriétaire bailleur, le travailleur indépendant, le chef de PME. Ceux-là n’ont aucun ordre pour défendre leur « loi privée » — et le terme est historiquement juste, puisque « privilège » vient précisément de privata lex, la loi particulière. Ils subissent la loi universelle dans toute sa brutalité, pendant que les autres négocient leurs exceptions.

La cartographie de cette France des ordres est vertigineuse. Les régimes spéciaux de retraite — on en compte encore des dizaines après une réforme censée les unifier — en sont l’illustration la plus lisible. Les grands corps de l’État (Conseil d’État, Cour des comptes, Inspection des finances) constituent une aristocratie administrative qui se coopte, se protège et s’exonère du jugement ordinaire. Les professions réglementées forment des bastions où l’entrée est contingentée non par la compétence, mais par la capacité à obtenir une autorisation d’exercice. Chaque groupe défend farouchement sa « loi privée », et l’addition de toutes ces lois privées produit un monstre : une société où la règle générale est l’exception.

Le système de retraites par répartition est la cathédrale de cet esprit d’ordre. On le présente comme un mécanisme de solidarité intergénérationnelle. C’est en réalité un système de prélèvement sur le travail des exposés pour sanctuariser la rente des statutaires. Le cheminot qui prend sa retraite à 52 ans avec un calcul avantageux n’est pas financé par « la société » : il est financé par l’artisan qui travaillera jusqu’à 67 ans et touchera bien moins. La répartition n’est pas une solidarité entre générations, c’est une solidarité forcée des exposés vers les statutaires, habillée d’un vocabulaire républicain qui en dissimule la nature profondément inégalitaire — un mécanisme que j’avais déjà disséqué dans mon article sur la redistribution et l’infantilisation française.

Et c’est pourquoi l’aspiration nationale dominante n’est plus l’indépendance économique. C’est l’abri administratif. La grande ambition française n’est pas de créer une entreprise, de bâtir quelque chose, d’assumer le risque d’exister par soi-même. C’est de décrocher un poste de fonctionnaire de catégorie A, ou à défaut un CDI dans une grande entreprise publique, ou à défaut encore un contrat dans une collectivité territoriale. L’horizon du rêve français est un statut. C’est une civilisation qui s’est retournée contre l’idéal qu’elle prétend incarner.

La pathologie du système : de l’assistanat à l’anomie

Il faut ici éviter un piège : celui de la psychologie facile qui ferait de l’individu désœuvré un paresseux, un mauvais bougre, un cas social à moraliser. Ce n’est pas l’angle. Le constat est mécanique avant d’être moral.

Quand le statut et l’aide d’État remplacent structurellement l’effort et la propriété, quelque chose se brise dans la chaîne de causalité qui structure l’existence humaine : le lien entre l’action et sa conséquence. Travaillez davantage, vous paierez davantage de cotisations sans que votre retraite augmente proportionnellement. Prenez des risques, vous serez moins protégé que celui qui n’en a pris aucun. Épargnez, vous financerez par la fiscalité ceux qui n’ont pas épargné. Le signal est constant et cohérent : l’effort individuel ne paie pas, ou moins bien que la position statutaire.

Émile Durkheim a nommé ce phénomène l’anomie — et il serait dommage de laisser ce concept aux sociologues de l’État-providence qui l’ont retourné contre son sens originel. L’anomie n’est pas un état d’âme, ni un sentiment d’exclusion à traiter par des politiques d’insertion. C’est une désynchronisation sociale : le moment où les règles collectives perdent leur pouvoir régulateur parce qu’elles ne récompensent plus rien de ce qu’elles prétendent valoriser. Une société qui dit valoriser le travail et punit fiscalement celui qui travaille. Une société qui dit valoriser la responsabilité et subventionne ceux qui s’en dispensent. Une société qui dit valoriser la propriété et fait du propriétaire le vilain taillable de service. Les règles existent, les formulaires existent, les discours existent — mais ils sont déconnectés de la réalité des incitations réelles. C’est cela, l’anomie.

L’individu qui émerge de ce système n’est pas un paresseux. C’est un homme ou une femme à qui la société a progressivement retiré sa boussole de responsabilité. À force de dresser le peuple à la laisse — pour reprendre une formulation que j’avais employée dans mon analyse du revenu universel —, on ne produit pas des citoyens reconnaissants et disciplinés. On produit des individus sans horizon propre, dont l’existence est entièrement médiatisée par des dispositifs administratifs qui pensent à leur place, décident à leur place, et assurent à leur place.

Ce que certains appellent « l’ensauvagement » — et le mot mérite d’être assumé sans euphémisme — n’est pas une crise morale importée de nulle part. Ce n’est pas davantage le produit d’une « fracture sociale » qu’il suffirait de recoudre avec quelques milliards supplémentaires. C’est le sous-produit logique d’une société qui a méthodiquement remplacé le citoyen responsable par l’administré passif. Retirez à un individu la possibilité réelle d’agir sur son propre destin, substituez à la propriété et à la responsabilité un flux de droits acquis et de formulaires, et vous obtenez exactement ce que vous méritez : une population fractionnée entre des corporatismes qui défendent leurs rentes et des individus sans projet qui n’ont plus de cadre dans lequel inscrire leur existence.

L’agression absurde, le vandalisme gratuit, la violence sans mobile compréhensible : ce sont les symptômes d’une existence sans architecture. Non par essence, non par culture, mais par construction systémique. On a fabriqué ce résultat avec beaucoup de soin et beaucoup de bonne conscience.

Conclusion : achever 1789

Il ne s’agit pas ici de nostalgie. Pas de fantasme d’un XIXe siècle idéalisé où les rentiers vivaient bien et les ouvriers mouraient jeunes. L’argument est l’inverse : un constat de trahison.

La Révolution française a posé un principe qui n’a jamais été pleinement appliqué. L’universalité de la loi. L’égalité réelle devant la règle commune, sans corps intermédiaire, sans statut particulier, sans loi privée pour les uns que les autres n’auraient pas. Elle a aboli les ordres de l’Ancien Régime dans la nuit du 4 août 1789. Mais elle n’a pas supprimé l’esprit des ordres — elle l’a seulement rebaptisé, redistribué, institutionnalisé sous d’autres formes. La Ve République a achevé ce travail de reconstitution : elle a multiplié les exceptions de corps, sanctuarisé les statuts, fabriqué de nouvelles noblesses administratives avec le vocabulaire de la méritocratie républicaine.

Le vrai radicalisme n’est donc pas à gauche ni à droite, au sens où ces termes ont perdu tout sens opérationnel. Il est dans ce projet simple et renversant : abolir les ordres pour retrouver des citoyens. Remplacer la société de statuts par une société où la loi est réellement la même pour tous — où le fonctionnaire est licenciable comme l’artisan, où la retraite du cheminot obéit aux mêmes règles que celle du commerçant, où le médecin installe son cabinet sans autorisation administrative, où le propriétaire n’est plus le taillable désigné d’un système qui vit sur son dos.

La rupture n’est pas budgétaire. Les débats sur le taux de la taxe foncière, sur le niveau du déficit, sur le pourcentage des dépenses publiques dans le PIB sont des débats de gestion à l’intérieur d’un système dont on ne remet pas en cause la nature. Ce sont des conversations sur la hauteur des murs d’une prison dont personne ne discute le principe.

Pour supprimer l’arbitraire de la taxe foncière, il faut supprimer l’arbitraire des statuts. Ce n’est pas une question de comptabilité publique. C’est une question de modèle de société. Et tant que la France n’aura pas tranché celle-là, elle continuera à décorer les murs de sa prison avec les couleurs de la République.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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