Le revenu universel, ou comment dresser un peuple à la laisse
Quand la même main supprime votre emploi et signe votre chèque de survie, ça ne s’appelle pas du progrès, ça s’appelle de la servitude.
Sam Altman dénonce les entreprises qui se cachent derrière l’IA pour licencier. Le Royaume-Uni envisage un revenu universel pour amortir le choc. Elon Musk promet que personne n’aura plus d’emploi, et que ce sera formidable. Les trois ont raison. Les trois mentent. Derrière ce triple discours se dessine non pas un risque, mais un projet : les mêmes qui suppriment votre emploi vous proposent de signer votre chèque de survie.
Le 12 février, j’écrivais qu’Anthropic n’avait pas sorti un modèle mais publié un avis de liquidation : 285 milliards de capitalisation SaaS évaporés en trois semaines, gel des embauches juniors, dépendance cognitive envers la Californie. Je décrivais la bombe. Aujourd’hui, je m’intéresse à ce qu’on propose aux victimes du souffle : une allocation. Un chèque. Un collier avec une médaille « citoyen nourri ». Je n’achète pas.
L’IA washing, ou l’art d’accuser la machine pour protéger le patron
Le 19 février 2026, au sommet India AI Impact Summit, Sam Altman a lâché une petite bombe rhétorique. Le patron d’OpenAI a dénoncé ce qu’il appelle l’« AI washing » : des entreprises qui blâment l’intelligence artificielle pour des licenciements qu’elles auraient de toute façon effectués. Les chiffres lui donnent partiellement raison. Sur les 1,2 million de suppressions de postes annoncées par les entreprises américaines en 2025, l’IA n’a été citée comme cause que pour 55 000 d’entre elles, soit 4,5 %. Une étude du National Bureau of Economic Research enfonce le clou : sur des milliers de dirigeants interrogés aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne et en Australie, près de 90 % déclarent que l’IA n’a eu aucun impact sur l’emploi en trois ans. Forrester est plus cinglant encore : beaucoup d’entreprises qui annoncent des licenciements « liés à l’IA » ne disposent même pas d’applications opérationnelles capables de remplir les postes supprimés. Amazon en est l’exemple parfait : 14 000 emplois coupés au printemps 2025 au nom de l’IA, puis rétropédalage discret à l’automne : ce n’était finalement pas l’IA. Morgan Stanley résume l’affaire : l’IA sert désormais de « licence pour réduire les effectifs ».
Sauf que l’aveu d’Altman est aussi savoureux qu’un renard qui dénonce le braconnage. Le patron d’OpenAI dédouane l’IA quand elle est accusée, mais la vend aux entreprises comme la machine à remplacer l’humain. C’est le pitch, c’est le business model, c’est la raison pour laquelle les investisseurs empilent 258 milliards de dollars de capital-risque sur cette technologie. Choisis ton camp, Sam : sauveur de jobs ou fossoyeur ? T’as 258 milliards de capital-risque empilés sur ta promesse de remplacement : il va falloir trancher.
Pendant qu’Altman fait de la diplomatie sémantique, Elon Musk ne nuance rien : il accélère. À VivaTech 2024, le patron de Tesla et xAI tranchait sans trembler : l’IA est la disruption la plus importante de l’histoire humaine, le travail deviendra un loisir, aucun emploi ne sera nécessaire d’ici dix à vingt ans. Et pendant qu’Altman rédige des communiqués prudents, Musk met Tesla Optimus en production série en 2026. Musk ne prédit pas l’apocalypse emploi : il monte la chaîne Optimus H24 à Shanghai. Il ne prophétise pas l’avenir, il le livre en caisses de douze.
L’AI washing est un rideau de fumée. Le vrai sujet n’est pas de savoir si les entreprises mentent aujourd’hui sur l’IA : bien sûr qu’elles mentent, elles mentent sur tout depuis toujours. Le vrai sujet, c’est ce qui se passe quand elles n’auront plus besoin de mentir. Forrester prévoit 10 millions d’emplois perdus dans le monde à mesure que l’adoption s’accélère. Mustafa Suleyman, patron de l’IA chez Microsoft, annonce que les cols blancs seront touchés dans les dix-huit prochains mois. Gartner projette 32 millions de postes reconfigurés par an dès 2028. La question n’est plus « si » mais « qu’est-ce qu’on fait de vous après ».
L’homo travaillus va s’éteindre, et ce n’est peut-être pas un drame
En 1930, John Maynard Keynes publiait Perspectives économiques pour nos petits-enfants et prédisait que nous travaillerions quinze heures par semaine d’ici 2030. On a fait exactement l’inverse. Les heures de travail ont augmenté au Royaume-Uni et aux États-Unis depuis les années 1970. On produit plus, on consomme plus, on travaille plus, et on vit moins. Métro-boulot-dodo n’est pas un projet de civilisation, c’est une impasse existentielle.
Alors, soyons honnêtes, et je m’y engage, car un billet d’humeur qui refuse la nuance n’est qu’un tract. L’intelligence artificielle combinée à la robotique peut libérer l’humain de tâches aliénantes, répétitives, destructrices. Le travail sous sa forme actuelle consomme trop : de temps, de corps, de sens. Quand on en arrive à déguiser de la main-d’œuvre jetable à 4,50 € de l’heure en « recrutement », c’est que le modèle est déjà en décomposition. Sa disparition partielle n’est pas forcément une catastrophe. C’est potentiellement le plus grand progrès civilisationnel depuis l’imprimerie. Il faut être de mauvaise foi pour le nier.
Musk embrasse cette vision avec une emphase messianique : l’abondance par la productivité IA, plus de pénurie, des biens et des services pour tous, le travail humain réduit au « sens donné à l’IA ». L’humain crée, l’IA exécute. Sur un slide de keynote, devant un parterre de milliardaires en col roulé, ça a de l’allure. Mais Musk, dans un éclair de lucidité involontaire, a posé lui-même la question qui fait tout basculer. En 2023, interrogé sur le futur post-travail, il a admis ne pas savoir quel sens donner à une vie sans emploi. « C’est un peu effrayant », a-t-il concédé, avant de reprendre sa présentation PowerPoint.
Cette question est un gouffre. Et c’est précisément dans ce vide existentiel, ce vertige collectif d’une humanité soudain privée de sa fonction première, que s’engouffre la proposition la plus dangereuse de notre époque.
Le revenu universel : pas un filet de sécurité, un filet de pêche
Et vous êtes le poisson.
Au Royaume-Uni, le débat a quitté les amphithéâtres universitaires pour entrer dans les couloirs du pouvoir. Jason Stockwood, ministre de l’Investissement, propose l’instauration d’un revenu de base universel (RBU) pour protéger les travailleurs dont les emplois vont être balayés par l’IA. Il parle d’« atterrissage en douceur ». Sadiq Khan, maire de Londres, est plus brutal : l’IA pourrait « inaugurer une nouvelle ère de chômage de masse ». L’idée traverse les clivages politiques. Elle semble raisonnable. Elle semble humaine. C’est exactement là qu’il faut se méfier.
Car Musk surenchérit. Pas un UBI « de base », un « revenu universel élevé ». Un gouvernement qui « maximise le bonheur ». Savourez la formulation : c’est l’État qui décide de votre dose de bonheur, qui calibre votre ration de satisfaction, qui tourne le robinet du contentement. Un libertarien autoproclamé qui propose le plus grand programme étatique de l’histoire humaine : la contradiction devrait faire hurler. Elle ne fait que séduire.
Le néo-féodalisme numérique
Appelons la bête par son nom. Le revenu universel financé par les GAFAM, ce n’est pas du socialisme, c’est du néo-féodalisme. Les seigneurs tech remplacent l’État-providence. Vous ne dépendez plus d’un gouvernement élu (même imparfaitement démocratique) mais d’entreprises privées qui n’ont de comptes à rendre qu’à leurs actionnaires et à la prochaine earnings call. On croyait avoir acheté un outil, on a reçu une laisse : j’écrivais ça en parlant du smartphone, mais la formule vaut désormais pour votre revenu.
Stockwood dit : « les entreprises tech doivent financer le RBU ». Traduction : les GAFAM deviennent votre employeur universel. Sauf que vous n’avez plus ni contrat, ni syndicat, ni recours, ni droit de grève, ni entretien annuel. Juste un virement. Musk ne propose pas un filet de sécurité : il propose un fief numérique dont il serait le seigneur.
Et les mêmes qui suppriment les emplois (OpenAI, Tesla, Microsoft, Meta) sont ceux qui proposent la solution. Ils créent le problème, vendent le remède, et au passage récupèrent le contrôle sur des populations entières rendues dépendantes de leur écosystème. Ce n’est pas de la conspiration, c’est un modèle économique. Le dealer qui offre la première dose.
Il faut d’ailleurs retourner l’argument « progressiste » du RBU. Le revenu universel tel que le dessine la Silicon Valley est la plus grande opération de déresponsabilisation patronale de l’histoire. Vous licenciez des millions de gens, vous faites financer leur survie par l’impôt (que vous ne payez pas vous-même, nous y reviendrons) et vous présentez ça comme du progrès social. Benoît Hamon, en 2017, voulait taxer les robots pour émanciper les travailleurs. Musk, en 2026, veut un UBI « high » pour les anesthésier. Le même mot, deux projets diamétralement opposés.
La mécanique de la soumission
J’en avais déjà esquissé les contours en septembre 2025, quand j’écrivais que la révolution suprême d’Huxley était déjà là : un contrôle insidieux de l’esprit et du corps, bien plus subtil que la botte orwellienne, où nous finissons par aimer nos chaînes. Le revenu universel, dans sa version Silicon Valley, est la traduction économique de cette prophétie : une servitude consentie, matérialisée par un virement mensuel.
L’histoire ne manque pas de précédents. L’annone romaine (ces distributions gratuites de blé, puis de pain, d’huile et de vin) a nourri la plèbe pendant des siècles. Du pain et des jeux. Le résultat ? Une population docile, manipulable, incapable de se révolter, dépendante de la générosité du prince. La République est morte, l’Empire a prospéré sur l’apathie des ventres pleins. En novembre, j’alertais déjà sur le fait que la France, avec ses 45 % de redistribution, produisait 1,5 million de trappes à inactivité et traitait ses citoyens en éternels mineurs. Le RBU, c’est cette logique portée à son terme : plus besoin de prétendre que le citoyen est acteur, on l’assume bénéficiaire.
Et le crédit social chinois ? La note comportementale, l’accès modulé aux services, la sanction algorithmique ? Ce n’est pas de la science-fiction, c’est la suite logique d’un revenu conditionné. Vous n’avez pas voté ? Moins 10 %. Vous avez manifesté ? Suspension temporaire. Vous avez critiqué le gouvernement en ligne ? Révision de votre allocation. Ce n’est même pas un scénario hypothétique : la France a déjà sous-traité la censure du discours en ligne à Bruxelles via le DSA. Il suffit d’y brancher un robinet financier. La programmabilité de l’euro numérique (que j’ai dénoncée à plusieurs reprises) offre le véhicule technique parfait pour ce contrôle. Un RBU versé en monnaie programmable, c’est une laisse avec un compteur.
Le visage réel de l’abondance promise
Mais n’allons pas chercher si loin dans le futur. Le visage du contrôle par ceux qui promettent l’émancipation, il est déjà là : chez Musk lui-même. En 2025, xAI impose Hubstaff à ses employés : un logiciel qui traque chaque frappe clavier et chaque mouvement de souris, sur leur PC personnel. Les keystrokes trackées sur PC perso, c’est ça, l’abondance promise. C’est ça, le futur radieux de l’homme libéré du travail : surveillance totale pour ceux qui travaillent encore, dépendance totale pour ceux qui ne travailleront plus.
Le Big Brother du futur ne sera pas un État. Ce sera un Musk, un Altman, un Zuckerberg : celui qui contrôle à la fois l’outil qui vous a rendu inutile et l’allocation qui vous maintient en vie. J’écrivais qu’Epstein n’était pas un bug mais un organe de gouvernance informel où le chantage servait d’assurance mutuelle. Demain, le chantage ne passera plus par la chair : il passera par le virement. Musk promet l’émancipation en construisant, brique par brique, l’infrastructure de la servitude.
Le paradoxe terminal
Voilà le nœud gordien de notre époque, et il est d’une ironie cruelle. Le travail, même imparfait, même aliénant dans sa forme actuelle, même ce métro-boulot-dodo que je dénonçais deux paragraphes plus haut, reste peut-être la dernière garantie de liberté individuelle. Un salaire qui tombe parce que vous avez vendu votre compétence (pas votre docilité), c’est un revenu qui ne dépend ni du bon vouloir d’un État, ni de l’humeur d’un milliardaire, ni de votre score de conformité sociale.
Très paradoxalement, conserver un emploi pourrait devenir le dernier acte de résistance dans un monde où la soumission se déguise en émancipation. Je l’écrivais déjà en janvier dans L’IA est une commodité : ce qui compte, ce n’est pas la technologie, c’est votre savoir-faire unique, celui que personne ne peut remplacer. Ceux qui conserveront ce savoir-faire conserveront leur liberté. Les autres recevront un chèque.
Encore faut-il que ce savoir-faire ait le temps de se former. Un enseignant de bac+2/3 témoignait récemment : ses copies de devoirs maison vont désormais du « 100 % généré par IA » au « vaguement réécrit ». La note est correcte, mais l’étudiant n’a rien appris. Ce qui forge une compétence, ce n’est pas le résultat, c’est le processus de pensée qui y mène. Déléguez le processus, il ne reste rien. On est en train de fabriquer une génération qui ne sait pas réfléchir, pas conceptualiser, pas anticiper, et qui ne voit même plus l’intérêt d’apprendre puisqu’un clic suffit. Le paradoxe se boucle : le savoir-faire, dernière garantie de liberté, est en train de disparaître avant même d’être acquis. Le revenu universel n’arrivera pas pour compenser la perte d’emplois : il arrivera parce qu’une génération entière sera incapable d’en occuper un.
L’impôt fantôme : quand l’IA ne paie pas sa part
Reste la question que personne ne veut poser à haute voix, parce qu’elle fait sauter tout le modèle : qui paie ?
Le trou silencieux
Les recettes fiscales françaises reposent massivement sur le travail humain. Impôt sur le revenu, cotisations sociales, CSG : l’essentiel de l’argent public provient de gens qui se lèvent le matin pour aller travailler. Quand Claude remplace un comptable, quand GPT remplace un rédacteur, quand Midjourney remplace un graphiste, qui paie les cotisations retraite ? Qui finance l’assurance maladie ? Qui alimente les caisses de l’Unédic ? Personne. Et quand ces outils sont tous californiens (à l’exception notable d’un Mistral qui tente de bâtir une alternative souveraine), le trou fiscal se double d’une fuite de valeur hors de nos frontières.
Le problème de fond est vertigineux : on ne sait même pas définir fiscalement ce qu’est une IA. Un algorithme n’a pas de fiche de paie, pas de numéro de sécurité sociale, pas de domicile fiscal. La valeur qu’il crée est diffuse, transfrontalière, insaisissable. Faut-il taxer le propriétaire de l’IA, l’entreprise qui l’utilise, ou l’IA elle-même ? Faut-il calculer un « salaire théorique » du robot, comme le propose le professeur Oberson à Genève ? Personne ne sait. Et pendant qu’on débat, le trou se creuse.
Neuf ans de néant
Benoît Hamon proposait de taxer les robots en 2017. Neuf ans d’avance, toujours dans le vide. Le Parlement européen a rejeté la taxe robot la même année. La Corée du Sud, pionnière en 2017, n’a toujours pas de dispositif global. En France, la taxe GAFAM a été doublée à 6 % dans le projet de loi de finances 2026, adoptée par 207 voix contre 89, contre l’avis du gouvernement. Le ministre de l’Économie Lescure a prévenu : « Si la taxe est disproportionnée, on aura une réaction disproportionnée » de Washington. On taxe en tremblant. On légifère en s’excusant.
Ceux qui écrivent les règles ne paient jamais l’addition
Mais le plus obscène, c’est que ceux qui devraient payer sont précisément ceux qui écrivent les règles. Tesla : taux d’imposition effectif de 1,2 % sur les bénéfices américains en 2025. Les entreprises qui bénéficient le plus de l’automatisation sont celles qui optimisent le plus agressivement leur fiscalité. Ce sont les mêmes qui financent les campagnes, les lobbys, les think tanks qui rédigent la doctrine fiscale. En France, quand Bercy veut élargir son assiette, il instrumentalise les kidnappings crypto plutôt que de s’attaquer aux vrais optimisateurs. L’idée que ces acteurs financent généreusement un revenu universel est une fable pour éditorialistes crédules. Ils ne paient déjà pas leur juste part sur les revenus du travail humain qu’ils suppriment, pourquoi commenceraient-ils à payer pour les revenus du non-travail qu’ils créent ?
L’impôt sur l’IA est inévitable. Il arrivera trop tard, trop mal, trop timidement. Et dans l’intervalle, le contribuable humain (vous, moi) continuera de payer pour tout le monde. Y compris pour la machine qui l’a remplacé. L’UBI de la Silicon Valley, c’est le RSA avec un logo Apple : financé par vos impôts, pas les leurs.
Le vrai choix
La question n’est pas « pour ou contre le revenu universel ». Poser le débat ainsi, c’est déjà accepter le cadre imposé par ceux qui en profiteront. La vraie question est : quel prix êtes-vous prêt à payer pour ne plus travailler ?
Si ce prix est votre autonomie, votre capacité à dire non, votre dignité de citoyen libre, alors le revenu universel tel que le dessine la Silicon Valley est la pire des solutions déguisée en la meilleure.
Si vous acceptez de vivre d’un chèque signé par ceux qui vous ont rendu inutile, ne vous plaignez pas quand ils décideront aussi de ce que vous avez le droit de penser, de dire et de faire. L’appareil est déjà en place : Macron veut faire taire la colère française sur les réseaux sociaux, il ne lui manque que le levier économique pour la rendre docile.
La seule issue acceptable est une transition où le travail se transforme (pas disparaît), où l’impôt suit la valeur (pas le salaire), et où le citoyen reste acteur de sa propre existence. Pas spectateur nourri au biberon numérique par des milliardaires qui le méprisent. J’écrivais en janvier que la social-démocratie était en phase terminale, écrasée par une dette infinançable et une jeunesse trop rare. Le revenu universel version Silicon Valley n’est pas le successeur de ce modèle, c’est son accélérateur de décès.
Musk veut que l’humain donne du « sens » à l’IA. Mais un zombie assisté ne donne de sens à rien : il scanne des QR codes pour sa muselière mensuelle.