D’Ormuz à Beyrouth : entre le prix du litre et le prix des larmes
Depuis quelques semaines, un nom revient en boucle dans les médias français : le détroit d’Ormuz. Trente-quatre kilomètres de large entre l’Iran et Oman, un goulot d’étranglement géographique que la plupart des Français étaient incapables de situer sur une carte il y a encore deux mois, et qui dicte aujourd’hui ce qu’ils vont payer à la pompe le week-end. Le gazole à 2,30 € le litre, un record. L’essence SP95 qui frôle les 2 €. En cinq semaines, le gazole a pris 52 centimes par litre, pulvérisant le précédent record de mars 2022.
Voilà résumée, dans toute sa brutalité, la leçon géopolitique que personne ne voulait apprendre : l’Europe, et la France en particulier, est l’otage consentant d’une route maritime qu’elle ne contrôle pas, dans un conflit qu’elle n’a pas déclenché, pour des intérêts qu’elle défend mollement.
Le révélateur d’une vassalité
Il faut poser les chiffres, parce qu’ils sont éloquents. Plus de 20 millions de barils traversaient quotidiennement le détroit en 2024, soit l’équivalent d’un cinquième de la consommation mondiale de produits pétroliers liquides. La France importe 51 % du gazole qu’elle consomme, dont 29 % en provenance directe du Proche-Orient. Autrement dit, près d’un litre de diesel sur trois dans nos camions, nos tracteurs, nos voitures vient de cette région du monde. Quand le détroit ferme, la France tousse.
Ce n’est pas une surprise, c’est une constante que nous refusons collectivement d’adresser. La même mécanique d’otage que Pékin exploite avec les terres rares, Téhéran l’exerce aujourd’hui avec un détroit : prendre en otage une économie structurellement dépendante est la tactique favorite de ceux qui savent que leurs adversaires n’ont jamais pris la peine de sécuriser leurs approvisionnements.
La réponse française à cette dépendance structurelle ? Emmanuel Macron a mobilisé 19 des 23 principaux navires de surface de la Marine nationale, incluant le porte-avions Charles de Gaulle et trois porte-hélicoptères amphibies, dans une coalition « défensive » dont l’objectif affiché est la réouverture progressive du détroit d’Ormuz. Impressionnant sur le papier. Mais que protège-t-on exactement ? Notre approvisionnement en pétrole. Notre modèle économique fondé sur la dépendance aux hydrocarbures. Notre incapacité à avoir, en cinquante ans, réduit cette servitude énergétique de façon structurelle.
Ce n’est pas une politique étrangère. C’est une politique de survie à court terme, déguisée en posture souveraine, une posture que Washington a depuis longtemps appris à décoder, et qu’il tolère tant qu’elle lui est utile.
Et pendant ce temps, depuis le fragile cessez-le-feu en Iran entré en vigueur le 8 avril, les prix des carburants en France n’ont baissé que d’un centime en moyenne. Un centime. Pour ça, on a envoyé le Charles de Gaulle.
Le pétrole passe par Ormuz. La guerre, elle, est à Beyrouth.
Il serait trop facile de cantonner ce conflit à sa dimension énergétique. Ce serait même une façon commode de ne pas regarder ce qu’il y a derrière. Car le détroit d’Ormuz n’est pas l’origine du problème : il en est le symptôme économique. La mécanique est brutalement simple : les États-Unis et Israël frappent l’Iran, l’Iran ferme son verrou maritime, le monde paie à la pompe. Mais le cœur de la guerre, lui, bat à Beyrouth.
Depuis le début du conflit le 28 février, Israël a ouvert un front au Liban en ciblant le Hezbollah, le bras armé de l’Iran sur sol libanais. Ces deux théâtres (Ormuz et le Liban) ne sont pas deux guerres parallèles : ils sont deux faces du même incendie régional. La fermeture du détroit est l’arme économique iranienne. Les bombardements sur le Liban sont la réponse israélienne à l’affaiblissement de sa chaîne proxy. L’un ne se comprend pas sans l’autre. Et le prix à la pompe que vous payez ce week-end est, d’une certaine façon, directement connecté aux ruines de Dahieh.
Le Liban, d’ailleurs, n’est pas un cas nouveau : il est l’exemple le plus documenté de ce que produit, sur la durée, l’impossibilité de construire un État autour d’une identité commune. La guerre qu’il subit aujourd’hui n’est pas un accident de l’histoire, c’est l’aboutissement d’une fragilité constitutive que personne n’a jamais vraiment voulu résoudre.
Selon le dernier bilan officiel, 2 454 personnes ont été tuées au Liban en six semaines de guerre, et plus de 50 000 logements détruits ou endommagés. Des chiffres. Derrière ces chiffres, il y a des maisons, des familles, des souvenirs d’été. Les siens, et je dis « les siens » en pensant à quelqu’un de précis.
Il n’y a pas que le prix du litre
Je voudrais parler d’autre chose. De quelque chose que les colonnes économiques ne capturent pas, que les tableaux de bord des marchés pétroliers ignorent, et que les discours depuis l’Élysée rendent parfaitement invisible.
Je veux parler de Manon Debs. Vous la connaissez peut-être sous son nom de scène, Vernis Rouge, cette artiste franco-libanaise que beaucoup ont découverte lors de The Voice saison 13, à 25 ans, en revisitant « Bande organisée » au piano avec une douceur qui a stupéfié les coachs, et dont la prestation a cumulé près de 20 millions de vues. Née à Beyrouth, évacuée en France en 2006 à cause de la guerre entre le Hezbollah et Israël, elle retourne au Liban presque chaque été pour retrouver sa famille du côté de son père.
Cette fois-ci, il n’y a pas d’été à attendre. La guerre est déjà là.
Vernis Rouge vient de sortir une chanson « On ne reviendrait plus jamais ». Pas pour faire du buzz, pas pour « capitaliser » sur l’actualité comme diraient les professionnels du marketing. Elle l’a écrite parce qu’elle a peur pour ceux qu’elle aime, parce qu’elle est loin et impuissante, parce qu’écrire est la seule façon qu’elle connaît de se sentir utile face à l’inacceptable. C’est la définition même de l’art dans ce qu’il a de plus nécessaire : donner forme à ce qui déborde.
Deux France au même moment
Ce qui frappe, dans cette séquence de plusieurs semaines, c’est la coexistence de deux regards absolument étrangers l’un à l’autre.
Il y a la France qui ouvre l’appli de son téléphone pour trouver la station-service la moins chère à 800 mètres de chez elle. Celle qui calcule combien lui coûtera le prochain plein. Celle qui attend l’hypothétique baisse de dix centimes promise par les experts. C’est une réalité concrète, légitime, et je ne la moque pas. Mais cette France-là se berce d’une illusion si elle croit en avoir fini avec Ormuz dès que les prix redescendront d’un centime. La facture n’a pas fini de tomber : les prix alimentaires suivront dans trois à six mois, portés par la perturbation des exportations d’engrais depuis le Golfe ; les billets d’avion pour l’été coûteront entre 20 et 40 % de plus qu’en 2025 ; et la chaîne d’approvisionnement industrielle encaissera des surcoûts qui se répercuteront bien au-delà de la pompe à essence. Cette France paiera ce conflit longtemps, par petites tranches invisibles, sans jamais mettre un visage dessus.
Et puis il y a l’autre France. Celle qui paie comptant, et autrement. Celle des diasporas. Celle des Manon Debs qui ont deux pays, deux familles, deux deuils possibles simultanés. Celle qui n’a pas besoin d’une carte pour situer Beyrouth, parce que Beyrouth c’est l’odeur du café de la grand-mère, c’est la voix d’un frère au téléphone qui dit « ça va, t’inquiète pas ». Cette France-là ne regarde pas le cours du Brent. Elle regarde les nouvelles en espérant ne pas y reconnaître une rue qu’elle connaît.
Ces deux France coexistent en ce moment même, sur le même territoire, avec le même conflit pour origine. Elles ne se parlent pas. La première n’a pas les outils pour comprendre la seconde. La seconde sait très bien ce que vit la première, parce qu’elle a dû l’apprendre en arrivant.
Ce que la chanson dit que la géopolitique ne peut pas dire
Je ne connais pas les guerres. Je connais les analyses économiques, et le prix du litre de carburant comme tout le monde. Ce que je sais, en revanche, c’est reconnaître quand quelqu’un dit quelque chose de vrai.
Vernis Rouge a écrit une chanson pour se sentir utile. C’est exactement ce que fait l’art quand la politique échoue à donner du sens : il comble le vide entre la statistique et le visage humain. Le détroit d’Ormuz est une abstraction géographique. Le Liban en guerre est une abstraction géopolitique. Manon Debs qui a peur pour sa famille n’est pas une abstraction. C’est une réalité que 20 millions de barils par jour ne peuvent pas raconter.
La France envoie son porte-avions. Vernis Rouge écrit une chanson. Je ne sais pas laquelle des deux actions changera quelque chose. Mais je sais laquelle mérite qu’on l’écoute vraiment.