Après le SCAF : qui va payer le futur Rafale ?

Le 22 septembre 2026, Dassault Aviation a annoncé avoir fait voler sur Rafale deux algorithmes d’intelligence artificielle « souverains » : l’un conçu par ses propres ingénieurs, l’autre avec Thales et son centre cortAIx. Le communiqué tient en quatre paragraphes et ne dit presque rien. Mais mis bout à bout avec ce que la DGA a confirmé dix jours plus tôt, il raconte quelque chose de considérable : la France a repris les commandes de son aviation de combat. Seule.

J’en suis heureux, sincèrement. Et c’est précisément pour cela que je refuse de m’arrêter à l’applaudissement.

Ce que j’écrivais en février, et ce qui a changé

En février, j’écrivais que Dassault défendait la France mieux que l’Élysée en bloquant le SCAF, et qu’un plan B existait, mais qu’il avait un prix. Nous y sommes. Les négociations franco-allemandes se sont soldées par un échec, et le ministère des Armées ne change rien à sa trajectoire : l’argent identifié pour le futur chasseur servira à un successeur national du Rafale. Éric Trappier l’avait d’ailleurs acté devant la commission de la Défense du Sénat, le 1er juillet 2026 : « Le plan B, c’est un super-Rafale. » Un Rafale F5 de transition, épaulé par un drone de combat, qui ferait selon lui mieux que le F-35 pour un coût moindre.

Entre-temps, les briques s’empilent. Cinq contrats ont été notifiés pour préparer le Rafale F5, attendu au mieux en 2033 : un nouveau radar, une liaison de données résistante au brouillage, une suite de guerre électronique entièrement numérique et la conception préliminaire du moteur M88 T-REX, 20 % plus puissant que l’actuel dans la même enveloppe. En juillet, un Rafale F4 a mené un premier essai de combat collaboratif avec un drone de guerre électronique développé avec la jeune pousse française Harmattan AI. Et voici maintenant l’IA dans le cockpit.

Les maîtres d’œuvre sont français, et ça avance. Tout ce qu’il y a dessous ne l’est pas encore : une partie des puces, des outils de conception et de l’électronique vient d’ailleurs, comme les processeurs Nvidia sur lesquels repose même notre champion de l’IA. C’est précisément ce qui rend le reste si précieux. Et il manque encore une chose.

Un avion qui pense, à condition de pouvoir le nourrir

La seule phrase technique du communiqué de Dassault est aussi la plus intéressante : la maîtrise de ces algorithmes suppose la frugalité des ressources sur une plate-forme embarquée soumise à de fortes contraintes. Traduisez : pas de ChatGPT dans le Rafale, et c’est une excellente nouvelle.

Un avion de combat en zone contestée ne peut pas compter sur le cloud. Ce n’est pas un hasard si le F5 reçoit une liaison conçue pour résister au brouillage : là où il ira, les communications seront dégradées, voire coupées. Toute intelligence utile au pilote doit donc tourner à bord, avec l’électricité que produisent les moteurs et le refroidissement que permet la cellule. Chaque watt de calcul se paie en poussée, en autonomie, en signature infrarouge. Les Américains le savent : la gestion thermique et électrique du F-35 est l’un de ses casse-tête les plus coûteux.

C’est le seul terrain de l’IA où la puissance financière américaine ne suffit pas. Les datacenters de plusieurs gigawatts ne volent pas. Dans un cockpit, la question n’est plus « qui a le plus gros modèle ? » mais « qui tire le plus d’intelligence de chaque watt ? ». J’ai montré ailleurs que le « suffisamment bon, cinquante fois moins cher » était en train de broyer l’économie de l’IA américaine, et qu’Apple triomphait sur l’IA embarquée au prix de renoncements assumés. Le militaire, lui, n’a jamais cru au gigantisme.

Or faire plus avec moins, c’est l’histoire de l’aéronautique française. Le Rafale est compact, ses M88 sont modestes face aux moteurs américains, et c’est l’aérodynamique et la polyvalence qui compensent. Cette culture de la contrainte est exactement celle qu’exige l’IA embarquée. Je ne prétends pas que la France ait de l’avance : personne ne sait ce que font réellement ces deux algorithmes, et les Américains font aussi voler des pilotes autonomes. Je dis que sur ce terrain-là, nous jouons enfin à armes égales.

Encore faut-il avoir un avion pour les embarquer. Et un moteur pour produire les watts.

Le chèque que personne n’a signé

C’est ici que l’enthousiasme se heurte au réel. La loi de programmation militaire actualisée évoque un démonstrateur d’avion de chasse de 6e génération national à l’horizon 2035. Elle n’en prévoit pas le financement.

Il faut distinguer deux moteurs, que la DGA a évoqués à quelques phrases d’intervalle. Le T-REX prépare le F5, et ses études sont déjà notifiées. Le milliard dont je parle est pour ce qui vient après : un moteur d’architecture nouvelle, visant quelque 11 tonnes de poussée, pour le chasseur de 6e génération. Pour celui-là, la DGA a chiffré le besoin d’études à un milliard d’euros. Safran propose d’en assumer entre 100 et 150 millions, et le délégué général pour l’armement reconnaît lui-même une négociation difficile avec le motoriste.

Pendant ce temps, Éric Trappier presse l’État de se lancer tout de suite, pour ne pas subir les développements américains et ne pas perdre les compétences. Il a raison. Mais une présidentielle arrive en 2027, les finances publiques sont exsangues, et l’histoire récente nous a appris que les grandes ambitions françaises meurent rarement d’un veto : elles meurent d’un report.

J’ai déjà écrit que la France préférait réguler son déclin plutôt que de construire son futur. Nous avons enfin quitté le SCAF. Reste à savoir si nous en avons les moyens, ou seulement l’orgueil.

Pourquoi on ne marchande pas

Avant de parler d’argent, il faut dire pourquoi cette dépense-là ne se négocie pas comme une autre.

La dissuasion ne se sous-traite pas. Le délégué général pour l’armement l’a dit devant le Sénat : un futur chasseur furtif est indispensable, car « nous en avons besoin pour la dissuasion nucléaire ». La composante aéroportée de notre arme ultime repose sur un avion. Si une seule pièce critique de cet avion dépend d’un autre pays, ce pays détient un droit de regard sur la dernière garantie de notre existence.

Une seule pièce étrangère suffit. En 2018, Washington a bloqué l’exportation de missiles SCALP vers l’Égypte à cause d’un composant américain soumis à la réglementation ITAR. Un fournisseur étranger a décidé à notre place à qui nous pouvions vendre nos propres armes. Maîtriser la chaîne n’est pas du chauvinisme, c’est la condition pour rester maître de ses exportations, donc de sa diplomatie.

Les compétences meurent en silence. Le dernier avion de combat français conçu d’une feuille blanche a pris son envol en 1986. Ironie de l’histoire : ce démonstrateur Rafale volait avec deux réacteurs américains General Electric. L’indépendance ne tombe pas du ciel, elle se construit pièce par pièce, et elle se perd de la même façon. Dans dix ans, les ingénieurs qui savent concevoir un chasseur seront à la retraite. Un savoir-faire éteint ne se rachète à aucun prix.

Ce n’est pas une dépense, c’est un placement. Le Rafale, que l’on disait invendable, s’est exporté à des centaines d’exemplaires, de l’Inde aux Émirats en passant par la Grèce et l’Indonésie. Il fait vivre des centaines d’entreprises françaises et rapporte des devises qu’aucune autre industrie ne rapporte avec un tel effet d’entraînement.

Le quart de pour cent

Alors, où trouver l’argent ? Je fais un choix, et je le présente comme tel : prendre sur ce que nous dépensons pour le passé afin de financer le futur.

La France consacre près de 14 % de sa richesse nationale aux retraites, soit environ 400 milliards d’euros par an. Le milliard d’études du moteur de 6e génération représente un quart de pour cent d’une seule année de pensions.

Je sais ce que vaut cet argument : c’est celui de quiconque veut un milliard pour sa cause. Pourquoi ce milliard-là plutôt que l’hôpital, le nucléaire civil ou les munitions ? Pas parce que l’avion serait plus noble. Parce qu’il est irréversible. Un hôpital sous-financé une année peut être rattrapé l’année suivante. Une filière moteur qui laisse partir sa génération d’ingénieurs ne se reconstitue pas en dix ans, ni avec dix fois plus d’argent. Et ce milliard n’est pas une dépense récurrente : ce sont des études, payées une fois, pour un produit qui rapportera à l’export pendant quarante ans. Chacun peut préférer d’autres priorités. Je dis simplement que celle-ci est la seule dont on ne pourra pas se rattraper.

Le système par répartition, dont j’ai déjà décrit l’impasse, est un contrat entre générations. Il est légitime d’en consacrer une part infime à celle qui paiera toutes les suivantes.

Concrètement : une contribution des pensions les plus élevées, plafonnée, affectée au programme et affichée comme telle. Je ne défends pas un gel général des pensions : c’est un tour de passe-passe comptable qui frappe tout le monde pour boucher n’importe quel trou. Une contribution ciblée, plafonnée et affectée est autre chose, et je la distingue sciemment.

Et pour les actifs, une seconde voie, volontaire celle-là. Des millions de Français placent leur épargne dans des ETF sur le S&P 500 et financent ainsi, sans le savoir, Lockheed Martin. J’ai expliqué comment votre PEA achète l’Amérique sans jamais la posséder et comment la France vend des actions pendant que la Chine fabrique des machines. Il faut réorienter cette épargne, et l’outil existe déjà. Pas les bons du Trésor classiques : leur produit se fond dans le budget général, et personne ne saurait jamais qu’il a servi à un avion. Pas les actions non plus : acheter des titres Dassault ou Safran en Bourse enrichit le vendeur, pas le programme. Le modèle, c’est l’OAT verte. Depuis 2017, l’État émet des obligations dont le produit est adossé à des dépenses identifiées, avec un rapport public annuel sur leur usage. Rien n’empêche de créer demain une « OAT souveraineté » sur le même principe, avec une tranche réservée aux particuliers, dans l’esprit des emprunts Pinay de 1952 ou Balladur de 1993. Chaque souscripteur saurait où va son argent, et le verrait voler.

Ce qu’on m’opposera

La première objection, je l’ai prise de front : chaque milliard donné à la défense est pris ailleurs. C’est vrai, et c’est pourquoi je parle d’un choix, pas d’une évidence.

La seconde est plus redoutable : pourquoi le contribuable ou l’épargnant financerait-il la recherche d’entreprises cotées très rentables, dont les bénéfices partiront en dividendes ? Avec l’OAT souveraineté, l’épargnant ne subventionne personne : il prête à l’État, qui le rembourse avec intérêts. Reste l’argent public versé aux industriels pour les études. Celui-là ne doit pas être un cadeau : l’État doit en tirer des contreparties sur les ventes à l’export des technologies qu’il a financées. Si le risque est partagé, le gain doit l’être aussi.

Mon avis

Nous avons fait le plus dur : dire non. Non au partage industriel qui aurait livré nos commandes de vol, non à la cogestion d’un avion dont dépend notre dissuasion. Il reste le plus ingrat : payer.

L’IA qui vient de voler sur Rafale est une promesse. Le moteur de 6e génération en est la condition. Et entre les deux, il y a un milliard d’euros que personne n’a encore trouvé, dans un pays qui en dépense quatre cents chaque année pour ses retraites.

Je ne demande pas à la France de choisir entre ses anciens et ses enfants. Je lui demande de se souvenir que les premiers ont vécu à l’abri d’un ciel que d’autres avaient payé pour eux. À leur tour de payer celui de demain.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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