Une chaussure à la fois
Il y a quelques jours, je me suis réveillé avec la ferme intention d’aller faire un peu de shopping. Ceux qui me connaissent mesureront l’ampleur du sacrifice : arpenter des zones commerciales sous néons ne figure nulle part dans ma liste des plaisirs terrestres. Mais il faut parfois se faire violence, ne serait-ce que pour renouveler des chaussures qui commençaient à raconter leur propre histoire.
Le café n’était pas encore avalé que l’actualité m’offrait déjà le décor. Ce jeudi 2 juillet, Lidl mettait en vente 200 000 ventilateurs et climatiseurs sur l’ensemble de son réseau, à quelques jours d’une nouvelle vague de canicule annoncée. Résultat : des magasins pris d’assaut dès l’aube, des files d’attente formées à quatre heures du matin, des portes coulissantes arrachées à Nanterre, des bagarres, des interventions de police et de gendarmerie un peu partout, et même du gaz lacrymogène pulvérisé dans un magasin parisien où quelque 400 personnes se disputaient deux climatiseurs. Deux. Certains magasins ont dû fermer, d’autres ont annulé la vente. Une femme s’est accrochée à son carton en se faisant piétiner par la foule.
Quelle société, quelle époque. Je me suis habillé en me disant que la journée commençait fort.
L’émeute du ventilateur
Reprenons froidement, c’est le cas de le dire. Lidl a fait ce que Lidl sait faire : une opération commerciale calibrée, des prix cassés, un climatiseur mobile à 179 euros, un arrivage annoncé publiquement 24 heures à l’avance, en pleine pénurie nationale d’appareils de rafraîchissement. Avec environ 125 unités par magasin pour des centaines de clients massés devant les portes, l’arithmétique de la cohue était écrite d’avance. Le PDG de FnacDarty confirmait le même jour que des clients attendaient devant ses propres magasins dès quatre heures du matin, et Carrefour revendiquait 30 000 appareils vendus en une seule journée fin juin, mille fois le volume habituel.
On pourrait s’arrêter au spectacle, il est déjà édifiant. Des citoyens d’un pays développé, septième économie mondiale, se battant physiquement pour un ventilateur de table à 13 euros, pendant que d’autres repartaient les bras chargés de quatre ou cinq exemplaires dont on devine sans grand effort la destination sur Leboncoin avant le pic de chaleur. La file d’attente nocturne, la porte enfoncée, la rareté administrée par arrivage hebdomadaire : il fallait le talent très particulier de notre époque pour reconstituer une ambiance de Gosplan dans un supermarché allemand discount.
Car c’est bien cela qui frappe. Quand le prix ne peut plus jouer son rôle de signal, parce qu’il est fixé bas et à l’avance sur une quantité dérisoire face à la demande, le rationnement ne disparaît pas : il change simplement de forme. Il se paie en heures de queue, en coups de coude, en gaz lacrymogène. Les économistes appellent cela une dissipation de rente, les caméras de BFM appellent cela une émeute. C’est la même chose, filmée sous deux angles différents.
Et j’ajouterai, pour ceux qui découvriraient le sujet avec la canicule, que cette pénurie n’est pas tombée du ciel. Cela fait des années que la climatisation est traitée dans ce pays comme un vice moral plutôt que comme un équipement de confort, voire de survie pour les plus fragiles, pendant que le chauffage, autrement plus énergivore, échappe à toute remise en question. J’avais remis les pendules thermiques à l’heure ici même : on récolte en juillet 2026 ce qu’on a semé en culpabilisation depuis dix ans. Un marché qu’on décourage n’investit pas, ne stocke pas, ne s’équipe pas. Puis vient la chaleur, et l’on s’étonne que la France se batte pour des cartons.
Une chaussure à la fois
C’est donc l’esprit déjà passablement égayé que je pousse, quelques heures plus tard, la porte d’un magasin de chaussures. Mon choix est fait assez vite, miracle en soi. Je saisis le carton, je m’assois, je l’ouvre, et là, stupeur du néophyte : une seule chaussure. La droite, pour être précis. J’inspecte le carton voisin. Une seule chaussure également. Toute l’allée est ainsi : des dizaines de boîtes contenant chacune la moitié d’une paire, la seconde étant tenue en otage à l’accueil, où il convient d’aller la réclamer poliment, ticket du modèle en main, comme on retire un colis en poste restante.

Je découvre certainement très tardivement une pratique que les habitués du secteur connaissent depuis longtemps. Mais laissez-moi savourer ma naïveté : je pensais benoîtement pouvoir essayer, à ma guise, les paires tant convoitées. N’exagérons rien sur la convoitise, il s’agissait de chaussures raisonnables. Il n’en fut rien. Le magasin, lui, avait fait ses calculs : le vol à l’étalage représente en moyenne 1 à 2 % du chiffre d’affaires du commerce, et jusqu’à 3 % dans l’habillement, la chaussure figurant parmi les articles les plus dérobés parce que les plus faciles à revendre. Face à cela, la parade est d’une simplicité biblique : on ne vole pas une chaussure gauche.
Techniquement, c’est imparable. Humainement, c’est fascinant. Voilà un commerce qui, pour se protéger d’une minorité de voleurs, impose à la totalité de ses clients honnêtes le statut de suspect par défaut. Chaque essayage devient une transaction supervisée. Chaque paire complète est une faveur accordée par le personnel. Le client n’est plus quelqu’un à qui l’on vend, c’est quelqu’un que l’on surveille en espérant accessoirement lui vendre quelque chose. Et le plus beau, c’est que je comprends parfaitement le commerçant. C’est bien ça, le problème.
Ce que cela révèle
On me dira que je fais beaucoup de bruit pour une chaussure gauche et quelques ventilateurs. C’est précisément parce que ce sont des détails qu’ils sont intéressants. Les grandes ruptures se lisent rarement dans les grandes déclarations ; elles se lisent dans les cartons.
Ces deux scènes du même jour racontent la même histoire par ses deux bouts. En amont, une société qui a suffisamment désappris la modération pour transformer une promotion de supermarché en scène de pillage, où la perspective de trente degrés à l’ombre suffit à faire céder des portes et des dignités. En aval, des commerçants qui ont suffisamment intégré la prédation ordinaire pour réorganiser physiquement leurs rayons autour de la présomption de vol. Les deux phénomènes se nourrissent : plus la confiance recule, plus les protections prolifèrent, et plus les protections prolifèrent, plus chacun se comporte en adversaire du système plutôt qu’en participant.
Or la confiance n’est pas un supplément d’âme. C’est un capital, le plus invisible et le plus productif de tous. Une société à haute confiance essaie ses deux chaussures sans escorte, laisse ses arrivages en rayon sans vigile et n’a pas besoin de lacrymogène pour distribuer des ventilateurs. Une société à basse confiance paie, elle, une taxe permanente : portiques, badges, vigiles, chaussures séquestrées, temps perdu à l’accueil, employés transformés en gardiens. Cette taxe ne figure dans aucune loi de finances, mais chacun de nous l’acquitte à chaque passage en caisse, en prix, en friction et en petites humiliations réciproques. Le vol coûte des milliards au commerce européen ; la défiance qu’il installe coûte bien davantage, car elle, on ne l’inventorie jamais.
Honnêteté
Soyons juste avec chacun. Lidl n’a rien fait d’illégal ni même d’anormal : annoncer un arrivage est du marketing élémentaire, et l’enseigne rappelle que ses produits sont commandés un an à l’avance, à prix fixe. Le tumulte tient moins à la promotion qu’à la pénurie qu’elle est venue percuter, et à une météo qui, sans céder à l’hystérie climatique, rend le besoin bien réel, notamment pour des gens modestes qui n’ont pas les moyens d’une installation fixe. Se lever à quatre heures du matin pour rafraîchir la chambre de ses enfants n’a rien de ridicule ; c’est la bousculade qui l’est, pas le besoin.
De même, mon marchand de chaussures n’est pas un paranoïaque : c’est un agent rationnel qui répond à des incitations. Si la chaussure unique par carton s’est généralisée, c’est que la démarque inconnue a rendu l’ancienne organisation intenable. Je ne lui reproche pas sa parade, je constate le monde qui l’a rendue nécessaire. Et j’admets volontiers que des sociétés à haute confiance ont existé avec leurs propres angles morts, et que la mienne, celle de ma jeunesse, bénéficiait aussi d’une homogénéité et d’une prospérité qui facilitaient la vertu.
Mais admettre tout cela ne dissout pas le constat, il le durcit : quand tous les acteurs se comportent rationnellement et que le résultat collectif est une émeute le matin et une chaussure séquestrée l’après-midi, c’est que quelque chose s’est dégradé en profondeur dans les règles non écrites qui nous tenaient ensemble.
Repartir du bon pied
Je suis finalement reparti avec ma paire, complète, après le pèlerinage réglementaire à l’accueil. La vendeuse était charmante, le système absurde, et les deux cohabitaient sans que personne n’y trouve plus rien à redire. C’est peut-être cela, le plus inquiétant : non pas la dégradation elle-même, mais la vitesse à laquelle nous la métabolisons en normalité.
Une civilisation ne s’effondre pas un mardi à 15 heures dans un fracas de colonnes. Elle s’effrite un jeudi matin devant un Lidl, puis un peu plus l’après-midi dans un rayon de chaussures, pendant que chacun s’adapte, hausse les épaules et fait la queue à l’accueil. On ne nous confisque pas la confiance d’un coup. On nous la retire comme le reste, une chaussure à la fois.