Sans ciel, pas de peuple : pour une laïcité qui assume la France chrétienne
Le 15 avril 2019, des dizaines de milliers de Français se sont retrouvés sur les quais de la Seine, debout, silencieux, certains à genoux, pour regarder brûler une cathédrale. Beaucoup n’avaient pas mis les pieds dans une église depuis leur communion. Personne, ce soir-là, n’a parlé de patrimoine. On pleurait autre chose, et on ne savait plus le nommer.
Cet article est une tentative de le nommer. Et d’en tirer les conséquences.
Un peuple n’est pas une addition d’individus
Commençons par ce que l’histoire suggère avec insistance. Fustel de Coulanges l’a montré dès 1864 dans La Cité antique : avant les lois, avant les murailles, avant le commerce, il y a le foyer et les morts. La cité grecque ou romaine n’est pas née d’un contrat entre individus rationnels, elle est née d’un culte. Durkheim, athée et fondateur de la sociologie française, arrive à la même conclusion en 1912 : toute société repose sur un sacré, c’est-à-dire sur quelque chose qu’elle met à part, qu’elle interdit de toucher et devant quoi elle s’incline. Pour lui, une société sans sacré n’est pas une société laïque, c’est une contradiction dans les termes. Je ne prétends pas en faire une loi démontrée ; je constate simplement que je n’en connais aucune qui ait duré.
Posons alors la question que personne ne pose : qu’est-ce qui tient les Français ensemble en 2026 ? La Sécurité sociale ? Le code de la route ? Un PIB à partager ? Un contrat d’intérêts tient tant que les intérêts convergent. Le jour où ils divergent, et ils divergent déjà entre générations, entre territoires, entre communautés, le contrat est renégocié par le plus fort ou le plus nombreux. La démocratie exige un « nous », je l’ai déjà écrit. Reste à savoir de quoi ce « nous » est fait.
Le contrat ne fait pas mourir
Renan, en 1882, définissait la nation comme « une âme, un principe spirituel ». Pas un territoire, pas une langue, pas une race : une âme. Et il ajoutait que cette âme se nourrit de sacrifices consentis et de la volonté d’en consentir encore.
Voilà le point aveugle de toute pensée purement contractuelle. Qui consent à mourir pour un contrat ? Le soldat de Verdun, la mère de quatre enfants, le fondateur qui travaille soixante-dix heures par semaine pour une entreprise qui lui survivra : tous agissent pour quelque chose qui excède leur propre vie. Une société purement horizontale sait compenser, assurer, redistribuer. Elle ne sait pas demander. Sur nos monuments aux morts, il est écrit « Morts pour la France », pas « Morts pour le contrat social ».
La République l’avait parfaitement compris. Elle a transformé l’église Sainte-Geneviève en Panthéon, elle a inventé Marianne, elle a envoyé ses hussards noirs porter la bonne parole dans les villages avec une ferveur de missionnaires. Elle a organisé le culte des morts de 14-18 avec une liturgie que n’aurait pas reniée un évêque. Péguy l’a résumé en une phrase : « Tout commence en mystique et finit en politique. » La mystique républicaine a existé, elle a fonctionné, elle a fait tenir le pays pendant un siècle.
Puis elle s’est éteinte. Et rien ne l’a remplacée.
Les religions sans ciel
Nietzsche annonçait en 1882 la mort de Dieu et demandait aussitôt quelles fêtes il nous faudrait inventer pour nous en consoler. Le XXe siècle a répondu avec un zèle terrifiant. La nation en 1914, la classe en 1917, la race en 1933, le progrès partout : chacune de ces religions de substitution a fédéré des millions d’hommes et obtenu d’eux des sacrifices que l’Église n’aurait jamais osé demander.
Elles avaient toutes le même défaut de fabrication : pas de ciel. Quand le collectif est la chose la plus haute qui existe, plus rien ne se tient au-dessus de lui pour le juger. Le collectif devient dieu, et un dieu sans miséricorde dévore ses enfants. Les tranchées, le goulag et les camps ne sont pas des accidents de la sécularisation, ils en sont la conséquence logique : une transcendance sans transcendant.
Puis est venue la version douce, celle que nous vivons : le confort, la croissance, la consommation, le swipe. Une religion qui ne fédère personne et ne transcende rien. Les bals de village ont disparu, les églises se vident, les berceaux aussi, et l’on s’étonne que les jeunes ne trouvent pas de raison de se lever le matin.
C’est ici que la dimension céleste cesse d’être un ornement pour devenir une nécessité structurelle. « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » : cette phrase est la première limitation du pouvoir politique dans l’histoire de l’Occident. Elle dit qu’il existe quelque chose que l’État ne possède pas et ne possédera jamais. Une foi verticale fédère un peuple et, dans le même mouvement, interdit à ce peuple de se prendre pour Dieu. C’est précisément ce qui manquait aux totalitarismes du siècle dernier, et c’est précisément ce qui manque au nôtre.
Böckenförde, juriste allemand et catholique, l’a formulé dans les années 1960 : l’État libéral vit de présupposés qu’il est incapable de garantir lui-même. Tocqueville l’avait dit un siècle plus tôt : le despotisme peut se passer de la foi, la liberté ne le peut pas. Deux hommes que tout sépare, une seule conclusion. Un peuple libre a besoin d’un ciel. Pas d’un ciel métaphorique, d’un ciel qu’il croit habité.
Ce qui est remonté ce soir-là
On m’objectera que je décris un besoin que personne ne ressent plus. Regardez les chiffres avant de répondre.
Notre-Dame a réuni près de 850 millions d’euros de dons en quelques mois, venus du monde entier, de gens qui n’y mettront jamais les pieds. Sa réouverture en décembre 2024 a été suivie comme un événement planétaire, et j’y ai vu le triomphe du travail et de la foi bien plus que celui d’un président. À Pâques 2025, l’Église de France a baptisé plus de dix mille adultes, un record historique, en hausse de près de moitié sur un an, et des milliers d’adolescents avec eux. Le pèlerinage de Chartres affiche complet des semaines à l’avance. Les chemins de Compostelle n’ont jamais été aussi fréquentés.
Ce n’est pas un retour de la pratique dominicale. C’est autre chose, de plus profond et de plus inquiet : une génération qui a grandi sans ciel et qui vient voir s’il en reste un morceau. La demande existe. Ce qui manque, c’est une République qui cesse de faire semblant de ne pas la voir.
Chrétienne : un choix identitaire, et je l’assume
Soyons honnêtes, puisque c’est le seul moyen d’être pris au sérieux. Rien dans l’anthropologie n’impose le christianisme. Le Japon a son shintoïsme, Israël son judaïsme, la Grèce inscrit l’orthodoxie dans sa Constitution et paie ses popes. Si je défends un ciel chrétien pour la France, ce n’est pas parce qu’une loi de la nature l’exige. C’est un choix. Un choix identitaire.
Le mot fait peur, il ne devrait pas. Toute nation fait des choix identitaires : parler français plutôt que plusieurs langues officielles, célébrer le 14 Juillet plutôt que le 21 janvier, enterrer Victor Hugo au Panthéon plutôt qu’ailleurs. La seule question est de savoir si on les fait les yeux ouverts ou en prétendant ne pas en faire. Je préfère les yeux ouverts.
Ce choix n’est pas arbitraire pour autant. L’histoire, elle, n’est pas une opinion. Clovis est baptisé vers 496. Jeanne d’Arc mène ses armées avec pour seule devise « Messire Dieu premier servi ». Saint Louis rend la justice sous un chêne au nom de l’Évangile. Les abbayes ont défriché, enseigné et soigné pendant mille ans avant que l’État-providence ne vienne nationaliser ce qu’il n’avait pas bâti. Nos jours fériés sont des fêtes chrétiennes, nos villages portent des noms de saints, nos clochers dessinent l’horizon de chaque vallée. L’expression « fille aînée de l’Église » est tardive, popularisée par Lacordaire en 1841, mais elle ne fait que nommer quinze siècles d’évidence.
Même le triptyque républicain est un christianisme sécularisé. La liberté suppose le libre arbitre. L’égalité suppose que tous les hommes sont enfants d’un même Père. Et la fraternité, sans Père, ne veut strictement rien dire : on ne décrète pas des frères, on les reconnaît.
La France a été façonnée par le christianisme comme un fleuve par son lit. Que la République en fasse sa référence n’en découle pas mécaniquement : c’est une décision. D’autres Français, tout aussi attachés à leur pays, en prendront une autre. Je dis simplement laquelle est la mienne, et pourquoi elle me paraît la plus fidèle à ce que nous sommes.
1905 : la République a pris les églises, pas la charge
Venons-en au concret, car c’est là que l’hypocrisie actuelle éclate.
La loi de 1905 dispose que la République « ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ». Dans le même mouvement, elle a fait des communes les propriétaires des églises paroissiales et de l’État celui des cathédrales. Quarante mille églises communales, quatre-vingt-sept cathédrales d’État. Mais l’obligation qui accompagne cette propriété est minimale : le juge administratif n’impose aux communes qu’un entretien de conservation, le « clos et couvert », et rien ne les contraint à financer une restauration.
Le résultat est sous nos yeux. Une commune de trois cents habitants hérite d’une église du XVe siècle et d’un budget qui ne permet pas d’en refaire la toiture. Le Sénat estimait en 2022 qu’entre deux mille cinq cents et cinq mille édifices religieux pourraient être vendus, abandonnés ou démolis d’ici 2030. Le Loto du patrimoine est un pansement sur une hémorragie. Et Notre-Dame elle-même a brûlé sous la responsabilité directe de l’État, en plein chantier de restauration sous-financé.
La laïcité de 1905 a transféré la propriété sans assumer la charge. La République s’est déclarée propriétaire et se comporte en propriétaire absent. Ce n’est pas de la neutralité, c’est de l’abandon.
Ma laïcité : assumer un passé et un présent chrétiens
Voici ce que je propose. Ce n’est pas un programme électoral, c’est une vision, et j’ai le droit de n’avoir pas tranché chaque détail.
La liberté de culte reste totale. Toute religion se pratique librement. L’édification de lieux de culte non chrétiens reste libre, et non subventionnée, exactement comme aujourd’hui.
Les édifices chrétiens sont entretenus par la Nation. Catholiques, protestants, orthodoxes : les temples des Cévennes et d’Alsace font partie de la France autant que les cathédrales gothiques. Pour les édifices d’avant 1905, l’État et les communes assument enfin ce qu’ils possèdent. Pour ceux d’après 1905, la propriété reste aux diocèses et aux unions cultuelles, mais l’entretien cesse d’être à leur charge exclusive. Je sais que c’est ici que je m’écarte le plus de 1905, qui a séparé ce que l’État possède de ce que les cultes possèdent. Je ne nie pas cette distinction, je la dépasse volontairement : si la Nation reconnaît le christianisme comme son socle, elle ne peut pas l’honorer dans les églises gothiques et s’en désintéresser dans l’église de quartier construite en 1930. La participation publique ne vaut pas titre de propriété et ne donne aucun droit sur le culte ; elle traduit une reconnaissance, pas une appropriation.
La visibilité chrétienne est protégée explicitement. Crèches dans les mairies, croix sur les monuments, processions, sonneries de cloches, calendrier des fêtes : tout cela est inscrit dans la loi, et non plus laissé au cas par cas du Conseil d’État qui, depuis 2016, découpe la nativité au scalpel selon le « caractère culturel ou festif » d’une crèche.
La non-neutralité est assumée. La République dit qui elle est. L’article 1er de la Constitution affirme qu’elle « respecte toutes les croyances » : cette phrase reste entière. Respecter n’est pas niveler. On peut respecter tous ses voisins et savoir de quelle maison on vient.
Ce modèle n’a rien d’exotique. Le Danemark a une Église d’État, l’Angleterre aussi, la Grèce inscrit l’orthodoxie dans sa loi fondamentale, et aucun de ces pays n’a jamais été condamné par la Cour européenne des droits de l’homme pour cela. Plus près de nous, le Concordat d’Alsace-Moselle rémunère prêtres, pasteurs et rabbins sur fonds publics depuis 1801, et le Conseil constitutionnel a jugé en 2013 qu’il ne violait pas la laïcité. La République vit avec des cultes reconnus dans trois départements depuis plus de deux siècles. Elle ne s’en porte pas plus mal.
Le financement : l’État contrôle la pierre, jamais la foi
Comment on paie, et surtout comment on ne contrôle pas.
Le financement prend la forme d’une dotation annuelle versée aux Églises elles-mêmes, associations diocésaines pour les catholiques, unions cultuelles pour les protestants et les orthodoxes, ou d’un fonds national pérenne alimenté par une ressource affectée. Pas un centime ne part à Rome : les églises de France sont françaises, et une dotation « au Vatican » reviendrait à financer un État étranger pour entretenir nos propres murs.
Sur le contrôle, je connais le réflexe français : cinq mille fonctionnaires pour surveiller des clochers. Non. L’État ne lit pas les homélies, n’agrée pas les curés, ne visite pas les sacristies. Il vérifie que l’argent de la toiture est allé dans la toiture, et il le fait sans créer un seul poste : un commissaire aux comptes privé, déjà obligatoire pour toute association recevant plus de 153 000 euros de fonds publics ; un contrôle a posteriori par sondage des chambres régionales des comptes, qui existent déjà ; une publication annuelle des travaux réalisés, église par église, lisible par n’importe quel contribuable et n’importe quel fidèle.
C’est plus transparent et moins bureaucratique que le bricolage communal actuel, où chaque mairie négocie seule avec l’architecte des Bâtiments de France. L’État contrôle la pierre. Il ne touche jamais à la foi.
Les objections, et pourquoi elles ne tiennent pas
« L’État doit être neutre. » Il ne l’a jamais été. Il finance la langue française et pas le breton, le Louvre et pas les mangas, le Panthéon et pas le Père-Lachaise. Il a choisi ses jours fériés et ses monuments. La neutralité absolue est une fiction commode qui permet de ne pas dire laquelle des non-neutralités on assume. Je dis la mienne.
« C’est contraire à l’égalité. » L’article 1er garantit l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction de religion. Il parle des citoyens, pas des institutions. Un Français musulman, juif ou athée ne perd pas un seul droit dans mon modèle : il prie où il veut, construit ce qu’il veut, vote, enseigne, dirige. L’égalité entre les personnes est intacte. L’égalité entre les histoires n’existe pas, et aucune loi ne la créera.
« C’est de l’identitarisme. » Oui, au sens propre : c’est une politique qui dit qui nous sommes. Toutes le font, la seule différence est que la mienne l’avoue. Ce qui disqualifierait ce choix, ce serait de retirer un droit à quiconque ne le partage pas. Il n’en retire aucun.
« Vous instrumentalisez la foi. » C’est le vrai danger, et c’est exactement pourquoi je refuse tout contrôle de l’État sur le contenu de la foi. L’Église garde son indépendance entière, ses nominations, sa doctrine, sa parole. L’État sert, il ne dirige pas. Dieu reste au-dessus de César : c’est la seule garantie qu’aucun César ne se prenne pour Dieu.
« C’est illégal. » Aujourd’hui, oui. Le droit est fait pour évoluer, et la Constitution prévoit elle-même comment on la révise. Ce n’est pas une question technique, c’est une question de volonté.
Une nation a besoin d’un ciel
Revenons sur les quais. Ce que ces Français pleuraient en avril 2019, ce n’était pas une charpente. C’était la preuve, soudain, qu’il existait encore quelque chose au-dessus d’eux, quelque chose qui les précédait et qui leur survivrait, et qu’ils étaient en train de le perdre.
Ce que je propose n’est pas de convertir la République. C’est qu’elle cesse de faire semblant de ne pas savoir d’où elle vient. Je crois qu’une nation a besoin d’un ciel : pas d’un ciel décrété, d’un ciel reconnu. Je choisis celui qui couvre la France depuis quinze siècles, et je le choisis en sachant que c’est un choix. Il ne demande qu’une chose, et ce n’est pas d’être cru par décret. C’est de ne plus être laissé à s’effondrer, une toiture à la fois.