Le diplôme ne vote pas — le portefeuille, si

Il y a une statistique que la gauche cultive avec un soin jaloux : les diplômés voteraient pour elle. Sous-entendu, les gens bien éduqués auraient naturellement embrassé les valeurs du progrès, tandis que les autres — les sans-grade, les incultes du marché — s’obstineraient dans leurs préjugés archaïques. C’est une lecture flatteuse. C’est aussi une lecture fausse.

On trouve d’ailleurs dans le débat public une version « officielle » de ce vote de classe, qui oublie commodément la question de qui paye, et pour qui.

ÉLECTIONS EUROPÉENNES : UN VOTE DE CLASSE AVANT TOUT

Sociologie du vote : Une catégorie statistique taillée sur mesure

L’astuce commence dans la définition même de ce qu’on mesure. « Les diplômés » est une catégorie aussi creuse qu’un tonneau vide si on n’y regarde pas de plus près. Agréger un ingénieur de Centrale, un chargé de mission dans une association financée par le Conseil régional et un doctorant en études de genre sous le même label de « diplômé du supérieur », c’est produire une moyenne qui ne décrit personne — et qui arrange tout le monde.

Dès qu’on désagrège les données, le tableau change. Les législatives de juin 2024 l’illustrent parfaitement : selon l’enquête Ipsos Talan pour France Télévisions et Radio France, 49 % des non-bacheliers ont voté RN au premier tour, contre seulement 22 % des bac+3 et plus — qui ont eux accordé 37 % de leurs voix au NFP.

Dans le débat public, cette fracture entre vote populaire et vote diplômé est souvent lue comme une opposition « RN / gauche » sur fond de précarité.

RN / GAUCHE : POUR QUI VOTENT VRAIMENT LES CLASSES POPULAIRES ?

Ce clivage est réel. Mais il dit quelque chose de beaucoup plus prosaïque que la sagesse comparée des uns et des autres : il dit qui signe votre bulletin de salaire.

Dans la littérature académique, cette grille « classe sociale / diplôme » est abondamment commentée, souvent sans jamais poser frontalement la question du payeur.

La classe sociale toujours déterminante pour expliquer le vote ? Jérôme Sainte-Marie x Julia Cagé

Public ou privé : La variable du financement de l’emploi

La corrélation réelle n’est pas entre le diplôme et le vote. Elle est entre le financeur de l’emploi et le vote. Et cette variable-là, les commentateurs ne s’y attardent guère, parce qu’elle ramène le débat sur un terrain embarrassant.

Quelqu’un dont le poste est créé, garanti et rémunéré par la dépense publique — qu’il soit fonctionnaire d’État, agent territorial, salarié d’une association subventionnée ou enseignant — a un intérêt économique objectif à voter pour des partis qui défendent et étendent ce périmètre. Ce n’est pas une critique morale : c’est simplement la description d’un comportement rationnel. On vote pour son horizon économique, pas pour une abstraction idéologique. Et ce comportement n’est ni stupide ni cynique : dans une démocratie, chacun défend les conditions de sa propre existence. Le problème n’est pas dans l’intention des individus, mais dans la structure qui génère cette divergence d’intérêts vitaux entre ceux qui financent l’État et ceux qu’il finance — une fracture que j’ai déjà explorée sous un autre angle dans La France des ordres : derrière le racket fiscal, le dérèglement social.

Cette asymétrie entre ceux qui dépendent directement de la dépense publique et les autres apparaît parfois en creux dans des débats grand public sur les fonctionnaires.

Fonctionnaires: quels droits et devoirs face au pouvoir ?

Le problème, c’est que cet horizon est aujourd’hui massivement surreprésenté dans les amphithéâtres universitaires. L’université publique française produit depuis des décennies des cohortes entières de diplômés dont le débouché naturel est l’État, la collectivité, le tissu associatif, l’enseignement — autant de structures où la valeur marchande du travail n’est jamais confrontée à un test de réalité. Le marché n’y fixe rien, ni le salaire ni la survie de la structure. C’est un environnement intellectuellement confortable, qui permet de se constituer des convictions économiques dans une bulle parfaitement imperméable aux conséquences de ces convictions.

Pourquoi l’entrepreneur et le fonctionnaire divergent économiquement

Il existe une expérience que très peu d’économistes de gauche ont vécue : recevoir les charges sociales d’un mois d’embauche, lire le détail ligne par ligne, et comprendre ce que coûte réellement un salarié à l’employeur par rapport à ce que ce salarié perçoit en net. C’est une lecture politique à elle seule. Et même pour le salarié du privé qui n’embauche personne, le simple écart entre ce que l’entreprise débourse réellement — le « super-brut » — et le net après prélèvements qui atterrit sur son compte constitue déjà un choc de réalité que le statut de la fonction publique, où les cotisations sont largement invisibles et le traitement perçu comme un droit acquis, tend à occulter durablement.

Pour mesurer ce fossé entre le salaire vécu par le salarié et la facture réelle pour l’employeur, il suffit de regarder comment se décompose un salaire en net, brut et « super‑brut ».

Expliquez-nous... les cotisations sociales

L’entrepreneur, le professionnel libéral, le chef de PME — quel que soit son parcours académique — vit en contact direct avec le coût réel des politiques publiques. Chaque réforme sociale, chaque nouvelle cotisation, chaque couche de réglementation supplémentaire atterrit directement sur son compte de résultat. J’en ai donné un exemple concret avec le cas de l’URSSAF et la guillotine fiscale du troisième trimestre, qui illustre mieux que tout discours ce que signifie concrètement « payer la facture ». Il ne vote pas à droite parce qu’il serait moins éclairé qu’un maître de conférences en sociologie : il vote à droite parce qu’il paye la facture que l’autre signe.

Cette asymétrie est le cœur du problème. Dans un débat démocratique sain, ceux qui décident d’une dépense et ceux qui la financent devraient avoir un poids comparable. En France, le déséquilibre est structurel : les emplois publics et para-publics représentent une fraction de l’électorat suffisamment massive pour orienter durablement les majorités — indépendamment de toute considération sur la qualité de l’argument ou la solidité du programme économique. C’est précisément ce mécanisme que j’analyse dans Redistribution : pour en finir avec l’infantilisation française, où j’avance que la France a construit 1,5 million de trappes à inactivité en croyant construire de la protection sociale.

Diplôme vs Intelligence pratique : Un clivage sous-estimé

Il y a une forme d’arrogance discrète dans le postulat initial — l’idée que le vote « éclairé » serait nécessairement celui qui sort de dix ans de formation théorique. Cette hiérarchie implicite mérite d’être contestée.

Gérer une exploitation agricole en 2026, c’est combiner de la gestion financière, du droit rural, de la météorologie appliquée, de la mécanique et une lecture permanente des marchés internationaux. J’ai vu de près ce que cela représente lors des mobilisations agricoles à Saint-Marcellin : des hommes et des femmes qui maîtrisent une complexité réelle, confrontés à des décisions bruxelloises prises par des gens qui n’ont jamais tenu un bilan d’exploitation. Reprendre une PME industrielle, c’est faire tenir ensemble des contraintes réglementaires, des chaînes d’approvisionnement, des équipes et des marges comprimées. Ces formes d’intelligence — concrètes, confrontées quotidiennement à la réalité — ne débouchent pas sur un brevet d’études supérieures. Elles n’en produisent pas moins une compréhension du monde souvent plus fine que celle qui se construit derrière un bureau de recherche. Là où la théorie postule, le terrain tranche.

Le mépris des classes productives par une certaine intelligentsia est une constante assez bien documentée de la vie politique française. Il a surtout l’inconvénient de se retourner contre ses auteurs : on ne convainc personne en commençant par le mépriser.

Les chiffres de 2024 : La fin de la « gauche d’État » selon le Cevipof

Si l’on accepte de regarder les chiffres sans les arranger, ce qu’on observe n’est pas la démonstration que la gauche a raison parce que les gens instruits la choisissent. C’est la démonstration que le poids de l’emploi public dans l’économie française est devenu assez considérable pour peser de façon autonome sur le résultat électoral. Un phénomène que la Cour des comptes documente régulièrement sans que personne n’en tire les conséquences politiques qui s’imposent.

Même certains analystes politiques finissent par reconnaître, parfois sans le nommer ainsi, que la clef du comportement électoral reste la dépendance à l’argent public.

Sociologie électorale : qui sont vraiment les électeurs et pour qui votent-ils ?

Et ce poids lui-même se fissure. Le Cevipof a publié en septembre 2024 une note au titre éloquent : « Le vote des fonctionnaires aux élections de 2024 ou la fin de la gauche d’État ». Son auteur, Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS, y documente qu’au second tour des législatives, le RN a obtenu 36 % dans la fonction publique d’État, 39 % dans la territoriale, 41 % dans l’hospitalière — et même 20 % chez les enseignants, contre moins de 5 % en 2017. Ce basculement illustre ce que j’analysais dans Chronique d’une social-démocratie en phase terminale : le modèle qui tenait ensemble fonctionnaires, syndicats et partis de gauche s’effondre sous le poids de ses propres contradictions. La « gauche d’État » qui servait de socle électoral à la gauche depuis les années 1980 s’effrite. Ce que la thèse du « vote diplômé » était censé expliquer devient de moins en moins opératoire.

Ce n’est ni scandaleux ni illégal. Mais c’est une donnée structurelle que n’importe quelle analyse honnête du paysage politique français devrait intégrer — avant de tirer des conclusions sur la sagesse comparée des uns et des autres.

Le diplôme ne vote pas. Le portefeuille, si. Et tant qu’on refusera de nommer cette mécanique clairement, on continuera de produire des commentaires électoraux qui flattent les uns et déconcertent les autres — sans expliquer grand-chose à quiconque.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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