Géopolitique

La géopolitique se lit mieux dans les contrats que dans les communiqués : qui fournit les terres rares, qui possède les brevets, qui détient l’accès aux données de facturation d’un pays entier, qui finance un programme d’armement et qui décide, in fine, de ce qu’il embarquera. Cette catégorie applique ce filtre aux dossiers du moment plutôt que d’en commenter la mise en scène : Ukraine et OTAN sans les récits de camp, tarifs douaniers examinés pour ce qu’ils font aux chaînes de valeur, SCAF et industrie de défense européenne, Groenland, Ormuz, dépendances industrielles qui deviennent des leviers dès qu’un fournisseur le décide. Vous y trouverez une lecture qui accorde plus d’importance aux capacités qu’aux intentions, et qui part d’un constat désagréable : la France a rarement été aussi présente dans les déclarations et aussi absente dans les rapports de force. Écrit sans alignement automatique sur aucune capitale, avec l’idée que la puissance se mesure à ce qu’on peut refuser, pas à ce qu’on peut annoncer.

Après le SCAF : qui va payer le futur Rafale ?

Géopolitique

Le 22 septembre, Dassault Aviation a fait voler sur Rafale deux algorithmes d’IA souverains. Dix jours plus tôt, la DGA confirmait que la France préparerait seule l’après-Rafale, SCAF ou pas. Nous avons enfin repris les rênes. Reste une question que personne ne pose : qui paie ? Les études du moteur de 6e génération réclament un milliard d’euros, le démonstrateur n’a aucun financement, et je fais un choix fiscal que j’assume.

Allocution du 18 septembre : la France subit, mais qui a choisi ?

Géopolitique

Le 18 septembre, Emmanuel Macron réunit à l’Élysée les candidats à sa succession et martèle que la flambée des prix n’est pas la conséquence de décisions gouvernementales. Le verbatim publié par la présidence lui donne raison sur les faits immédiats : Ormuz a été fermé par la riposte iranienne à des frappes américano-israéliennes, la Russie mène bien une campagne hybride en Europe, et la France n’a choisi aucune de ces guerres. Reste le mot qui revient comme un refrain, subir, et c’est là que le récit se fissure. On subit un séisme, pas quatre ans de bifurcations qui ont remplacé le gaz russe par du GNL américain trois fois plus cher, indexé un parc nucléaire amorti sur le prix de ce gaz, et laissé l’Europe financer l’industrie d’armement de son allié. La France ne manque pas de politique énergétique, elle en a une, tactique, réactive, jamais agrégée en doctrine, et c’est exactement ce qui la condamne à découvrir ses dépendances le jour où quelqu’un les actionne.

Ralentir la course à l’intelligence artificielle : le plan ambigu du patron d’Anthropic

Souveraineté numérique

Dario Amodei propose de ralentir la course aux capacités de l’IA : évaluateurs tiers installés dans les laboratoires, coordination des entreprises « des pays démocratiques » sous dérogation antitrust, négociation avec la Chine. Le mot Europe n’apparaît pas une seule fois dans l’essai. Derrière le vocabulaire de la prudence, les trois mesures concrètes, embargo sur les puces, répression de la distillation, sécurité des poids, dessinent un régime où la capacité de pointe devient une denrée contingentée par Washington. Il y a pourtant une idée à prendre intégralement, celle des évaluateurs embarqués, et une question à poser avant de l’applaudir : qui tient la pédale.

La Chine fabrique des machines, la France vend des actions

Souveraineté numérique

Le 28 juillet 2026, la Chine a commencé à produire en série ses propres scanners à immersion, ces machines à 60 millions d’euros qui impriment les circuits sur le silicium et que seul ASML sait vraiment construire : cinq unités cette année, une vingtaine en 2027, face aux 130 systèmes annuels du Néerlandais. Un contre vingt-cinq : le rapport paraît dérisoire, mais Séoul a perdu 10 % et Tokyo 4 % dans la foulée, parce qu’un embargo technologique n’a pas de valeur proportionnelle. Il a une valeur binaire, et il vient de cesser d’être un mur pour devenir un délai, ce qui se calcule, s’amortit et se planifie. En supprimant l’alternative, les contrôles à l’exportation ont fait naître le concurrent qu’ils devaient étouffer, exactement comme ils avaient appris la frugalité à l’IA chinoise. Trois jours plus tard, Bpifrance cédait 2,5 % d’Orange pour 1,1 milliard d’euros en appelant cela une rotation d’actifs : à somme identique, l’un a acheté un capital productif, l’autre trois mois de trésorerie.

Jensen Huang plaide pour les modèles d’IA ouverts… et pour notre souveraineté

Souveraineté numérique

Pour son tout premier post sur X, Jensen Huang n’a pas parlé de GPU : il a partagé une lettre défendant les modèles ouverts, signée par NVIDIA, Meta, Mistral et Hugging Face, mais boudée par OpenAI et Anthropic. Cette liste d’absents en dit long : la frontière entre ceux qui signent et ceux qui s’abstiennent épouse celle qui sépare l’économie de l’ouverture de la rente du péage. Le texte parle de « leadership américain », mais chacun de ses arguments plaide, malgré lui, pour la souveraineté de tous les autres. Car un modèle ouvert ne connaît pas les frontières : le fichier qui diffuse l’IA dans les usines de l’Ohio permet aussi de faire tourner l’inférence chez soi, hors de portée du Cloud Act.

Facturation électronique : le gisement de renseignement que la France offre à ses rivaux

Géopolitique

Avril 2013 : un cadre d’Alstom est arrêté à JFK, et la branche énergie du groupe finira chez General Electric. Treize ans plus tard, la France impose à ses entreprises de faire transiter l’intégralité de leurs flux de facturation par une centaine de plateformes privées : clients, fournisseurs, prix réels, volumes, dépendances, soit la cartographie en temps réel de son économie. Nul besoin de pirater quand une réquisition extraterritoriale, un rachat de plateforme ou une source bien placée suffit. Le plus piquant : les données les plus sensibles ne dorment pas dans la forteresse de l’administration, mais chez le maillon le moins protégé. Au nom de la TVA, la France vient de constituer le gisement de renseignement économique le plus complet d’Europe, sans doctrine pour le protéger.

Musk n’achète pas du code, il achète le droit de dire ce qui est vrai

Intelligence artificielle

Le 12 juin, SpaceX réalisait la plus grosse introduction en bourse de l’histoire; quatre jours plus tard, l’entreprise rachetait Cursor pour 60 milliards, puis dévoilait Origin, une forge Git pensée pour les agents. La presse a résumé tout ça à l’achat d’un éditeur d’IDE, et a manqué l’essentiel: un homme est en train d’acheter, couche par couche, le droit de décider ce qui compte comme vrai, d’abord dans le code, bientôt dans le savoir. Car le vrai goulot n’est plus de produire du code, c’est d’arbitrer ce qui mérite d’être mergé, et cette couche de validation vaut, pour entraîner des agents, plus que tout le corpus public de GitHub réuni. Reste une fissure dans le récit d’inéluctabilité: la pièce maîtresse, Anthropic, est précisément celle que Musk ne peut pas racheter, même s’il en fournit déjà une part de l’oxygène. La vraie question n’est plus de comprendre son plan, mais de décider combien de temps on accepte encore de lui louer l’avenir.

D’Ormuz à Beyrouth : entre le prix du litre et le prix des larmes

Géopolitique

Le détroit d’Ormuz a beau être à six mille kilomètres, il dicte depuis deux mois le prix du carburant à la pompe et promet de peser longtemps encore sur les prix alimentaires et les billets d’avion : la France, qui importe 29 % de son gazole du Proche-Orient, est l’otage consentant d’une dépendance qu’elle refuse depuis cinquante ans de réduire. Macron y a envoyé le Charles de Gaulle, une posture souveraine qui masque mal une politique de survie à court terme. Mais réduire ce conflit à une question de barils serait une façon commode de ne pas regarder ce qu’il y a derrière : Ormuz est le symptôme économique, Beyrouth est le cœur de la guerre, et les 2 454 morts libanais en six semaines ne sont pas une abstraction géopolitique. Manon Debs, Vernis Rouge, artiste franco-libanaise évacuée du Liban en 2006, vient de sortir une chanson parce qu’elle a peur pour les siens et qu’écrire est la seule façon qu’elle connaît de se sentir utile. Deux France face au même conflit : l’une regarde le prix du litre, l’autre attend des nouvelles d’une rue qu’elle connaît par cœur.

L’angle mort du FMI : pourquoi nous ne sommes pas prêts pour le choc énergétique de 2026

Économie

Le FMI table sur -0,2 % de croissance en 2026. Les données réelles (raffineries détruites, terminaux hors service, pénuries sectorielles) dessinent un scénario à -1,5 % pour les pays développés. Les modèles standards raisonnent en prix, pas en volumes, et ignorent les effets de seuil : une perte de 10 % d’énergie provoque une chute de 15 % dans l’industrie lourde. Entre les prévisions rassurantes et la crise qui vient, personne ne prépare l’opinion et chaque jour perdu est un jour de moins pour organiser la résilience collective.