Robe, couvents et misère : la ville sous l’Ancien Régime
XVIIe et XVIIIe siècles, jusqu'à la veille de la Révolution
Au sortir des guerres de Religion, Saint-Marcellin est une ville vidée. La peste de 1586 et quarante ans de combats ont emporté une bonne part de ses habitants. Pendant deux siècles, la petite cité va vivre de ce qui la distingue de ses voisines : son tribunal, ses gens de loi et ses couvents. C’est une ville de robe, qui plaide, prie et compte ses sous, sous le poids des impôts et des soldats de passage.
Repeupler la ville
Les consuls doivent d’abord faire revenir des habitants. Ils promettent aux familles des communes voisines un an d’exemption de taille personnelle, deux ans sans logement de soldats, un toit et du travail ; les droits d’entrée sur les vins sont abolis. Le roi s’en mêle. Par lettres patentes données à Fontainebleau en octobre 1606 (1603 selon une autre source), Henri IV confirme le marché du samedi et les foires du 1er mai et de la Saint-Michel, que la ville tenait du dauphin Humbert, et en ajoute de nouveaux : un marché le mercredi (le mardi selon une autre source), jour où les marchands de grains de Romans, du Pont-en-Royans et de Saint-Jean-en-Royans s’y retrouvaient déjà, une foire à la Saint-Hilaire, en janvier, et une autre à la Sainte-Madeleine, le 22 juillet. Le roi dit agir en considération de la fidélité des habitants, « lors même que son lieutenant général au pays de Dauphiné n’y put trouver aulcune autre assurée retraite que ledit lieu » : d’Ornano, en 1589.
Le relèvement est lent. En 1630, le Lyonnais Gueston installe les premiers moulins à soie ; la même année, la peste revient aux portes. Il faudra un siècle pour que la ville retrouve une certaine aisance.
Le grand combat fiscal ouvert à Saint-Marcellin en 1595, le procès des tailles, s’achève enfin. Les arrêts de 1634 et 1639 rendent la taille « réelle » en Dauphiné : elle pèse sur la terre et non plus sur la personne. L’inégalité demeure pourtant. Au XVIIIe siècle encore, à Saint-Marcellin, une même valeur de terre paie environ cinq fois plus d’impôt quand elle est roturière que lorsqu’elle est noble.
Garder le bailliage
La fortune de la ville tient à sa cour de justice, et Romans ne cesse de la réclamer. En 1606, l’avocat Antoine Brenier est député à Paris pour la défendre. En mai 1609, une soixantaine de seigneurs du bailliage signent une supplique à Henri IV : la justice doit rester à Saint-Marcellin, « au milieu du ressort », faute de quoi la ville serait « déshabitée ». En 1628, Romans est sur le point de l’emporter ; la ville dépêche au camp de La Rochelle, où se trouve Louis XIII, deux députés, Antoine Brenier, fils du précédent, et Payn du Perron, qui suivent ensuite la Cour à Paris et obtiennent un sursis. En janvier 1639, l’assemblée des notables rappelle que la ville « ne subsiste que par le moyen de ce bailliage ». Romans perd encore.
La menace change de forme au siècle suivant. En 1728, plusieurs justices seigneuriales du ressort sont transférées ailleurs. La ville réagit : l’assemblée des trois ordres du 8 juillet 1731 députe trois avocats, et la requête au Parlement décrit une cité en déclin, avec douze procureurs au lieu de vingt-cinq et plus de soixante maisons en ruine. Elle obtient le retour des justices. Un dernier épisode, l’affaire de Mantaille, se règle en faveur de Saint-Marcellin au début de 1788.
La cour siège dans la maison du 1 rue Jean-Baillet, avec sa prison. À la veille de la Révolution, le bailliage compte vingt-sept avocats, quinze procureurs et six notaires, et s’étend sur quelque deux cent trente paroisses.
Une ville de couvents
Le XVIIe siècle couvre la ville de maisons religieuses. En 1618, les Récollets s’établissent sur le coteau de Joud, au 4 rue des Récollets ; Jean du Vache, président à la Chambre des comptes, qui mène à bien la construction du couvent, en est tenu pour le fondateur. Les Récollets fournissent presque chaque année le prédicateur du Carême. En 1643, leur voisin du Mollard, Louis de Maugiron, leur offre un fragment de la Vraie Croix sauvé du pillage lors des combats de Tortone, en Italie ; la relique disparaîtra à la Révolution.
En 1630, Marie Petit-la-Touche, protestante convertie en 1617, fonde les Ursulines pour instruire les jeunes filles, « qui n’avaient alors que des maîtresses huguenotes », à l’emplacement de l’actuel collège. En 1645, les Visitandines de Romans achètent la maison du vibailli Henri de Garagnol, au 46 Grand’rue. Les Pénitents blancs, reconstitués en 1642, ont leur chapelle au 9 rue Jean-Baillet.
Les Carmes, installés depuis le XVe siècle près de la porte de Romans, retrouvent un bienfaiteur en Guichard Déagent. En 1642, il leur fait ouvrir un collège de trois classes, pour que la jeunesse de la ville soit « élevée à la piété et aux bonnes lettres ». En 1698, la ville compte douze Carmes, vingt Récollets et quinze Visitandines : une part considérable du sol intra-muros appartient aux couvents.
La figure la plus marquante de ce monde est une ursuline, Marie Bon, la Mère de l’Incarnation, née à Poliénas en 1636. Ses écrits mystiques, attaqués en chaire par un prédicateur, sont approuvés à Turin, imprimés en italien et reconnus orthodoxes par des docteurs de Sorbonne. Quand la peste menace en 1664, elle compose une prière pour en préserver la ville. À sa mort, le 19 mars 1680, la foule est telle qu’il faut fermer les portes de l’église.
Les protestants, de l’édit à la révocation
L’édit de Nantes laisse aux réformés leur place. En avril 1606, le synode protestant du Dauphiné se tient à Saint-Marcellin et donne à la ville un pasteur, Josué Barbier. Le temple s’élève au faubourg de Romans. La coexistence reste tendue : en 1632, les protestants installent une cloche sur la maison où ils se réunissent, rue de Chevrières ; les notables catholiques leur interdisent de la sonner.
Le climat se durcit avant même la révocation. Le 17 décembre 1678, un habitant, Louis Rivail, soutient dans une auberge que la Vierge eut d’autres enfants ; il est condamné comme blasphémateur à faire amende honorable, à genoux et torche à la main, et à payer une statue de la Vierge pour le portail de l’église. Le procureur général, qui trouvait la peine trop douce, en a appelé au Parlement, qui la confirme en mars 1679. Le temple disparaît en 1684. Après la révocation de l’édit de Nantes, le 18 octobre 1685, des familles de la ville partent pour Genève, la Suisse ou le Brandebourg. En 1688, ce sont des ouvriers de Saint-Marcellin qui vont démolir le temple de Pont-en-Royans, aucun habitant du lieu n’ayant voulu s’en charger.
Pestes, soldats et hivers
La peste revient à plusieurs reprises. En 1630, les consuls ferment les quatre portes, expulsent les pauvres étrangers, isolent les malades dans des cabanes à la Maladière et créent une commission de santé ; la ville est épargnée et se rend en procession à Saint-Antoine. Le fléau menace encore en 1640, 1651 et 1664.
Les soldats sont une autre plaie. Saint-Marcellin est ville d’étape : en 1634, plusieurs régiments y séjournent six jours ; l’habitant doit au soldat logé le pain, le vin, la viande, le lit et le feu. En 1635, les habitants consentent une nouvelle taxe en rappelant que « partie des familles » a déjà quitté le pays. À partir de 1688, la milice tire au sort, sur la terrasse de l’église, les jeunes gens qui partiront servir le roi.
Les grands passages coûtent cher. En 1701, les ducs de Bourgogne et de Berry, petits-fils de Louis XIV, font étape avec plus de cinq cents chevaux qu’il faut loger jusque dans les rez-de-chaussée des maisons ; la fête coûte plus de 1 500 livres. Puis vient le grand hiver de 1709 : le vin gèle dans les tonneaux, la famine tue, et le régiment de Cotentin prend ses quartiers dans la ville. Le cimetière, devant l’église, déborde ; on en ouvre un nouveau hors les murs, sur la place Château-Bayard.
En 1754, la menace vient des contrebandiers de Louis Mandrin, enfant de Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs, le bourg dont la charte avait servi de modèle à celle de Saint-Marcellin. L’intendant fait réparer les portes et envoie quatre compagnies en garnison, avant que le commandant de la province n’impose une garde bourgeoise. Mandrin est roué à Valence l’année suivante.
Gouverner la communauté
La communauté se dote en 1635 d’armoiries : d’azur à la fasce d’or chargée de deux dauphins d’azur et d’une fleur de lys de gueules, une rose d’argent en pointe. Le pouvoir municipal se transforme sous Louis XIV, qui multiplie les offices pour remplir ses caisses. En 1690, un procureur du roi doit assister à toutes les assemblées ; quand les consuls en réunissent une sans lui, leur réponse ironique reste consignée au registre. En 1692, un office de maire héréditaire est créé, puis revendu. À partir de 1693, un conseil de vingt-quatre membres des trois ordres remplace l’assemblée générale.
Les privilégiés défendent pied à pied leurs exemptions. En 1717, la communauté veut répartir sur tous les habitants ses 300 livres de dépenses ordinaires ; le syndic de la noblesse s’y oppose dans une protestation où l’école de la ville devient « une arche de Noé, où l’on ne vit jamais gentilhomme ». L’intendant donne en partie raison aux nobles.
La ville s’équipe pourtant. En 1722, elle obtient une brigade de maréchaussée. En 1723, l’hôpital s’installe hors les murs, dans l’ancienne maison du Colombier ; l’ancien hospice de la rue de Beauvoir devient école en 1725. Le collège des Carmes, ravagé par un incendie le 14 février 1739, donne lieu à un long procès entre la ville et les religieux ; en 1753, le premier consul Pachot refuse qu’ils fassent payer les collégiens, au nom des enfants pauvres qui montent « aux dignités de la robe et de l’Église ».
Les réformes de 1766-1768 réorganisent le corps de ville autour d’un maire, de deux échevins et de notables élus. En 1769, un arrêt du Conseil fixe le budget : 116 livres pour le maître d’école, 50 pour le maire, 16 pour les processions votives, 6 pour le feu de la Saint-Jean.
La ville au milieu du siècle
En 1745, le réseau d’eau est refait : la source est captée à Plan, une citerne bâtie montée du Calvaire, et deux conduites desservent les fontaines. Pour ce chantier, l’arpenteur Peyret dresse en février 1746 un plan qui nomme une centaine de propriétaires : c’est la meilleure image de la ville à cette date. Les fossés du rempart, comblés depuis la fin du XVIIe siècle, se couvrent de maisons adossées à la muraille, concédées par la ville contre redevance.
Le recensement de 1748 compte 314 familles et 1 357 habitants. Les rues sont étroites, sans numéros, traversées d’une rigole où coule le sang des boucheries ; les porcs font la voirie. Les boucheries ouvrent selon le rang : aux nobles, au clergé et aux gros bourgeois le matin, aux petits bourgeois et aux aubergistes ensuite, aux artisans et aux manants le reste du jour.
La seconde moitié du siècle apporte un peu d’aisance. La manufacture de soie fondée en 1705 par François-Étienne Jubié à La Sône, future manufacture royale, paie les cocons presque deux fois plus cher qu’auparavant et couvre les campagnes de mûriers ; les marchés de Saint-Marcellin en profitent. Le commerce des noix s’étend : en 1768, les consuls font faire une mesure-étalon égale à celle de Romans pour faciliter les ventes. La même année, la halle de la place d’Armes est entièrement reconstruite pour 3 385 livres ; en 1769, le pont de pierre de Saint-Sauveur franchit la Cumane sur la grande route de Grenoble à Valence. La ville compte alors quatre hôtels, cinq cabarets, vingt-sept cordonniers et sept tanneurs. À la veille de la Révolution, les marchés du mercredi et du samedi se tiennent toujours ; les foires, réduites à trois, ont lieu le 2 mai, le 10 août et le 30 septembre. La fabrication des draps-ratines et des toiles reste modeste, faute de chanvre et de bras.
Au seuil de la Révolution
Les dernières années de l’Ancien Régime ferment une époque. En 1777, l’ordre de Saint-Antoine, qui desservait la paroisse depuis le Moyen Âge, est supprimé et uni à l’ordre de Malte. En 1788, le Dauphiné ouvre la voie à la Révolution : après l’assemblée de Vizille, en juillet, la ville envoie l’avocat Jean-François Robin-Descombes la représenter aux États de la province, réunis à Romans. Saint-Marcellin, attachée à sa justice et à ses couvents, va voir son bailliage supprimé et ses couvents fermés dans les années qui suivent. Mais elle aborde la Révolution plus peuplée et plus prospère qu’elle ne l’était au sortir des guerres de Religion.
À vérifier
- la date de la manufacture royale de La Sône (Doyon et Liaigre)
- la source de la date alternative de 1606 pour les foires.
Sources
- Jean Sorrel, Histoire de Saint-Marcellin, chapitres III, IV, VII à XIII et XV à XVII
- A. Lacroix, Saint-Marcellin, Grenoble, Xavier Drevet (Bibliothèque historique du Dauphiné), p. 6, 14-15, 23-25, 28, 36 et 40,
- R. Bonnat, Histoire de Saint-Marcellin,
- Lettres patentes d’Henri IV, Fontainebleau, octobre 1603 (original aux archives communales)
- Jean Maillard, Vie de la Mère Marie Bon de l’Incarnation, Paris,
- Eugène Arnaud, Histoire des protestants du Dauphiné
- André Doyon et Lucien Liaigre, Jacques Vaucanson, PUF,
- Humbert de Terrebasse, Histoire et généalogie de la famille de Maugiron en Viennois (1257-1767), Lyon,
- Plan de Saint-Marcellin par Peyret, février 1746 (archives communales)
- Archives départementales de l’Isère, B 3266, B 3283, H 904
- Ville de Saint-Marcellin, Patrimoine de Saint-Marcellin, circuits,
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