Les Thermopyles : Saint-Marcellin dans la Révolution

De la veille de la Révolution au Consulat

En 1788, Saint-Marcellin est une ville de robe qui vit de son bailliage. Treize ans plus tard, elle a perdu ses juges royaux, ses couvents et même, un temps, son nom, mais elle est devenue chef-lieu de district puis d’arrondissement. Entre-temps, elle a connu l’enthousiasme de 1789, la querelle des prêtres, la Terreur, la famine et la visite d’un pape prisonnier.

Défendre le bailliage

La Révolution commence, à Saint-Marcellin, par une inquiétude de gens de loi. En décembre 1787, la ville a encore dû défendre devant le Parlement la justice de Mantaille ; au printemps 1788, les édits de Lamoignon menacent cette fois les parlements et jusqu’au tribunal du bailliage. Le 31 mai, le corps municipal, réuni devant le maire Jean-Baptiste Berruyer du Brusset, décide d’adresser un mémoire au garde des sceaux, au principal ministre Brienne, à l’intendant et au commandant de la province pour conserver le siège. Le 15 juin, les trois ordres approuvent la résistance des Grenoblois et élisent le chevalier de Reynaud, pour la noblesse et le clergé, et François Guilhermet, pour le tiers état, à l’assemblée à laquelle Grenoble invite les villes ; malgré la défense du commandant, Clermont-Tonnerre, les deux députés maintiennent leur mandat.

Le Dauphiné prend alors la tête du mouvement. Le 21 juillet, l’assemblée de Vizille, présidée par le comte de Morges, un Roux Déageant, réclame le rétablissement des parlements, les états généraux, le doublement du tiers et le vote par tête. En septembre, l’assemblée réunie à Romans rédige une constitution pour la province ; le 19 novembre, Saint-Marcellin élit l’avocat Jean-François Robin-Descombes aux nouveaux états du Dauphiné, qui siègent à Romans jusqu’au 16 janvier 1789 et désignent eux-mêmes les députés aux états généraux, dont Mounier et Barnave. L’hiver est terrible : le 1er janvier 1789, l’Isère gèle au point qu’on la traverse sur la glace à Beauvoir et à Romans. Le 5 avril, dans une assemblée particulière, les propriétaires de fonds nobles de la ville renoncent sans indemnité à l’exemption d’impôt attachée à leurs terres ; la commission intermédiaire des états les en félicite par deux lettres de Mounier.

L’été 1789

Le 17 juillet, les trois ordres, réunis dans l’église des Carmes, adhèrent aux actes de l’Assemblée nationale et réclament le rappel des ministres renvoyés par le roi. Quand arrive la nouvelle de la prise de la Bastille, on la fête sur la place d’Armes : après un discours du maire, on ouvre une cage pleine d’oiseaux figurant les prisonniers. Le 20 juillet, Grenoble demande à la ville d’arrêter les convois d’artillerie envoyés secrètement de Valence ; la municipalité lève aussitôt une milice bourgeoise, que commande le chevalier de Reynaud.

Elle vient à point. Le 28 juillet, la Grande Peur gagne la région : la municipalité signale l’arrivée de « brigands » à Romans et prévient les villages voisins. Grâce à la milice, les violences qui frappent les châteaux autour de Vienne et de La Tour-du-Pin épargnent Saint-Marcellin. Le 6 septembre, ses drapeaux sont bénis aux Carmes ; l’un d’eux, offert par Reynaud, porte la devise Libertas et amor patriae. Suivent le serment sur la grande place et un grand feu de joie.

En octobre, Mounier, hostile au tour pris par la Révolution, fait convoquer de nouveau les états du Dauphiné à Romans. Saint-Marcellin, qui tient la route de Grenoble à Romans, dénonce la manœuvre à l’Assemblée et fait savoir qu’elle arrêtera au passage ceux qui voudraient s’y rendre ; la réunion n’a pas lieu. Le 26 octobre, l’Assemblée constituante interdit ces convocations et, le lendemain, son président Fréteau félicite la ville. C’est ce défilé tenu contre les états que la commune invoquera en 1794 pour prendre le nom des Thermopyles.

Une ville neuve

L’année 1790 refait la carte. Le 2 février, sous les murs, mille gardes nationaux de la ville et des environs, de Vinay, Tullins, Roybon ou Saint-Romans, représentant 19 147 hommes, prêtent genou en terre le serment fédératif. Le 13 juin, même les enfants de dix à quatorze ans, réunis en bataillon scolaire, font bénir aux Carmes leur drapeau, qui porte : « La valeur n’attend pas le nombre des années ».

Saint-Marcellin perd son bailliage mais devient chef-lieu de district, grâce notamment à Antoine Brenier de Montmorand. Les 27 et 28 juillet, les électeurs, réunis aux Carmes sous la présidence de Berruyer du Brusset, élisent le conseil du district, qui s’installe dans le couvent des Grands Carmes et y réserve une pièce aux archives. La nouvelle municipalité choisit pour maire Brenier de Montmorand, alors en mission à Paris ; le 11 août, il remercie le corps municipal par une lettre qu’il dicte à son fils, le futur général. Fêté à son retour le 13 septembre, il est installé le 17. Sa municipalité réclame aussitôt les couvents : celui des Carmes pour une imprimerie, celui des Récollets ou des Ursulines pour le collège.

Son mandat est bref. Du 12 au 14 octobre, les électeurs du district choisissent les cinq juges du nouveau tribunal, tous du pays : Brenier de Montmorand, l’ancien vibailli Michel Reynaud-Vallier, qui le préside, Vincendon-Dumoulin, Robin-Descombes et Cattier. Brenier quitte la mairie et Payn fils lui succède. Avec la réunion de Plan-lès-Saint-Marcellin, la ville dépasse trois mille habitants. Endettée, elle emprunte le 29 novembre 4 000 livres pour apaiser ses créanciers.

Les prêtres divisent la ville

L’année 1791 est celle de la discorde religieuse. Les biens du clergé du district sont vendus dans la salle basse des anciens Carmes. Le 11 mars, des opposants coupent des arbres dans la ville et autour des remparts ; un bataillon de chasseurs corses vient tenir la ville. Du 13 au 17 mars, l’assemblée électorale du district, présidée par le médecin Antoine Sablière de La Condamine, maire de Saint-Romans, remplace douze prêtres réfractaires : le 14, le curé Jean-François De Lagrée, dont Sablière lui-même loue les vertus, cède la place à Barre, curé de Saint-Gervais, qui reçoit bientôt des lettres de menaces. Fin juin, deux anciens carmes, aumôniers des ursulines et des visitandines, prêchent contre les curés assermentés ; le 29, le maire fait fermer les chapelles des deux couvents et y poste des sentinelles. Le 14 juillet, la fête de la Fédération est boudée : hors la garde nationale et les amis de la Constitution, pas soixante spectateurs, et beaucoup quittent leurs fenêtres pendant la messe du curé constitutionnel.

Le 30 août, Sablière de La Condamine est élu à Grenoble député à l’Assemblée législative ; le conseil, lui, désavoue le comte Falcoz de La Blache, député de la noblesse, qui invite les municipalités à rejeter la Constitution. Le 15 octobre, malgré les démarches du maire, les chasseurs corses quittent la ville ; Payn démissionne et Vallier-Colombier devient maire. L’ancien curé De Lagrée, qui continue de combattre les constitutionnels, est enfermé dans une dépendance des Ursulines.

La patrie en danger

En 1792, la guerre et la crise des assignats pèsent sur la ville. Le 11 mai, la garde nationale est organisée en deux compagnies. Le 28 mai, le conseil émet 12 000 francs de billets de confiance1 pour suppléer aux assignats, dont le crédit baisse. En juillet naît une Société populaire, qui pèsera lourd sous la Terreur. Le 14 juillet, cette fois avec toute la population, un arbre de la Liberté est planté sur la grande place, rebaptisée place de la Liberté ; le 19, un Bureau permanent de vingt-quatre membres s’installe dans la salle d’école des Ursulines, où il siégera tant que la patrie sera en danger.

En septembre, l’assemblée électorale réunie à Vienne envoie à la Convention Pierre-Joseph-Didier de Boissieu, avocat né à Saint-Marcellin, qui siégera à droite puis dans le Marais ; c’est lui qui porte à l’Assemblée l’adresse du 9 octobre par laquelle la municipalité salue la République. Dans les campagnes voisines, la colère éclate : début septembre, le château du marquis de La Roque, à Chatte, est pillé jusqu’à l’intervention de la garde nationale, et le 11, Beauvoir demande de la poudre pour abattre les restes du palais des dauphins. Le 4 novembre, la ville fête l’abolition de la royauté. Le 17, une assemblée réunie à Saint-Marcellin élit Henri Reymond, curé de Saint-Georges de Vienne, évêque constitutionnel de l’Isère ; le 19, le maire devient officier d’état civil et reçoit le lendemain les registres tenus jusque-là par le curé.

La Terreur aux Thermopyles

Au procès de Louis XVI, Boissieu vote la détention pendant la guerre et le bannissement à la paix ; l’exécution du roi est pourtant accueillie avec joie par beaucoup de Saint-Marcellinois. Dès le 14 mars 1793, le chirurgien jacobin Dufort affiche des placards menaçant les « suspects » de la potence. Le 30 avril, les représentants en mission Amar et Merlino font prêter serment à tous les citoyens au pied de l’arbre de la Liberté ; ils invitent le conseil à ne pas s’émouvoir de la liste d’« aristocrates » que Dufort leur remet, mais les suspects du district sont recensés : trente-six « notoirement suspects », dont l’ancien lieutenant au bailliage Étienne Boisset, et vingt-deux « simplement suspects ». Les couvents de la Visitation et des Ursulines deviennent maisons de détention ; prêtres insermentés et parents d’émigrés s’y succèdent. Le 31 juillet, une foule menée par des amis de Dufort force la maison d’arrêt pour libérer l’un des leurs.

En septembre, devant l’approche de l’armée sarde, Barnave, l’ancien chef de file de la Constituante, est transféré du fort Barraux à la prison de la ville. Il y reste deux mois, refuse les offres d’évasion de plusieurs habitants, part pour Paris le 3 novembre et y est guillotiné le 29. Le 2 décembre, le couvent des Récollets devient magasin militaire et grenier d’abondance ; le 26, arrivent 187 prisonniers autrichiens, autant de bouches à nourrir quand le district manque déjà de 65 000 quintaux de grains.

Le 14 janvier 1794, la Société populaire demande à la Convention de proscrire le nom « que les prêtres avaient donné à la commune » : la ville veut s’appeler les Thermopyles, car elle a tenu en 1789 le défilé de la route de Romans contre les états de Mounier, comme les Spartiates de Léonidas contre Xerxès. Boissieu annonce que la Convention a renvoyé l’adresse à ses comités ; début février, la commune adopte le nouveau nom, et le district le prend à son tour le 14 février2.

Au district, Pierre-Antoine Duc et Alexandre Robin-Boisclos, qui signent tour à tour comme agent national3, font régner la vigilance : rassemblements religieux dénoncés, arrestations, réquisitions de toiles à sac, de chanvre et de marcs de raisin. Le 13 février, le curé constitutionnel Barre démissionne : l’église devient Temple de la Raison, le presbytère abrite la municipalité, les vases sacrés sont remis à l’État en « don patriotique », et un atelier de salpêtre s’installe entre le jardin des Carmes et le rempart. Les biens du marquis de La Roque, déclaré émigré bien qu’il n’ait pas quitté la France, sont vendus aux Carmes en quatre-vingt-six lots, pour 834 860 livres en assignats ; le château de Chatte, acquis par six habitants sans fortune, devient le « château des Pauvres ». Le 7 avril, à la demande de la Société populaire, le district fonde une bibliothèque publique avec les livres des couvents et des émigrés.

Le 3 juin 1794, Dufort enferme une bande dans l’église des Carmes et lui fait signer une liste de proscription contre le maire Vallier-Colombier, le procureur Lantelme et Giroud ; dès le lendemain, les signataires se rétractent. Emprisonné, Dufort s’évade et se réfugie vers Vinay, d’où il continue d’agiter le peuple. En août, on brûle solennellement les titres féodaux de la commune ; quelques semaines plus tard, la ville paie 1 664 livres de contribution de guerre, et les cloches de l’église et de l’hôpital partent pour la fonderie de canons.

La faim, puis l’ordre

La chute de Robespierre n’apporte pas le pain. Le 8 mars 1795, la ville crée un bureau de bienfaisance ; le 4 avril, le blé vaut 600 livres le sétier. Les 6 et 7 avril, des femmes affamées assiègent la municipalité, qui vote le 2 juin un emprunt de 50 000 livres pour nourrir les indigents ; le 26 juin, le conseil, de nouveau insulté, réclame cent hommes de troupe à Grenoble. Le 5 juillet, puis le lendemain, la foule envahit la salle du conseil pour exiger que l’église, toujours Temple de la Raison, soit rendue au seul culte catholique. Sous le Directoire, les fêtes civiques se succèdent : serment de haine à la royauté, fêtes des époux, des vieillards et de la jeunesse, avec chants, banquets et danses.

En juillet 1799, un prisonnier inattendu traverse la ville : le pape Pie VI, que le Directoire fait conduire de Grenoble à Valence. Le 11 juillet, son cortège remonte la Grande Rue noire de monde jusqu’à la maison Falcoz de La Blache, hors des remparts, entre l’actuelle rue Saint-Laurent et le boulevard du Champ-de-Mars ; vingt gardes nationaux ont ordre de n’y laisser entrer personne, « surtout aucun ecclésiastique et aucune femme ». Le 12 au soir, devant quelque trois mille personnes, le commissaire Robin-Boisclos doit céder et laisser le pape bénir la foule d’une fenêtre. Pie VI repart le 13 à quatre heures du matin et meurt à Valence le 29 août.

Le Consulat ramène l’ordre. En 1800, Saint-Marcellin devient le siège d’une sous-préfecture, confiée d’abord à l’ancien conventionnel André Réal, puis aux Jubié, père et fils. La liste des notabilités de l’an IX réunit les hommes qui ont traversé la tourmente : le sous-préfet Noël-Joseph Jubié, Pierre-Auguste Vallier, Berruyer, Duc, Boissieu, Robin-Boisclos, Clerc. La ville de robe a survécu à la Révolution en se faisant ville d’administration.


  1. Petites coupures émises localement et échangées contre des assignats, pour pallier le manque de petite monnaie. Ceux de Saint-Marcellin sont signés par les officiers municipaux Reymarquet et Marret. ↩

  2. Le livre date la décision municipale du 15 pluviôse an II (3 février 1794). Le procès-verbal du district, qu’il publie en annexe, la place au 19 pluviôse (7 février), après une pétition de la Société populaire du 16, et date son propre arrêté du 26 pluviôse (14 février). Le nom figure pourtant déjà en tête de lettres du district des 11 et 14 pluviôse. ↩

  3. Créé par la loi du 14 frimaire an II (4 décembre 1793), l’agent national représente le gouvernement révolutionnaire auprès du district. Le livre présente Duc comme agent national, mais sa liste des administrateurs de l’an II donne ce titre à Robin-Boisclos et fait de Duc le « chargé de la police ». ↩

Sources

  • Jean Sorrel, Histoire de Saint-Marcellin, chapitres XIV, XV et XVI
  • Archives départementales de l’Isère, L 203, L 215, L 635, L 645, L 646, L 649, L 656 à L 666, L 707, Q 221 à 229, Q 356, Q 357, Q 576
  • Archives nationales, Adresse de la Société populaire, enregistrée par le Comité d’instruction publique, F17 A 1009, n° 1952
  • Procès-verbal imprimé du conseil général du district des Thermopyles, 26 pluviôse an II (collection particulière)
  • R. Bonnat, Histoire de Saint-Marcellin,
  • A. Favot, Saint-Romans-en-Royans et Chatte
  • A.-M. de Franclieu, Pie VI dans les prisons du Dauphiné,
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