Condamnation de Louis Rivail pour blasphème (1679)
- Date : le
- Source du texte : E. Arnaud, Histoire des protestants du Dauphiné, t. II, f° 94.
Sept ans avant la révocation de l’édit de Nantes, une discussion d’auberge vaut à Louis Rivail des poursuites pour blasphème. Le vibailli de Saint-Marcellin le condamne le 30 janvier 1679, et le Parlement de Grenoble confirme la sentence le 24 mars, sur appel du procureur général qui la jugeait trop douce. Le récit et la sentence sont rapportés par l’historien du protestantisme dauphinois Eugène Arnaud.
Le récit
« Le lundi 17 décembre 1678, Louis Rivail ayant soupé dans le logement de Claude Rey, hôte1 de Saint-Marcellin en Dauphiné, avec sieurs François Manel, Valentin Brunel, Jean Jouvel et Guillaume Pachet, faisant profession de la religion catholique, apostolique et romaine, il entra en discussion avec eux si la sainte et bienheureuse Vierge avait eu des autres enfants que N.S. J.-C., sur quoi Rivail donnant un sens littéral à quelques passages de la Sainte-Ecriture qui parle des frères de N.S. J.-C. et qui disent que la sainte Vierge enfanta son premier né2, il s’oublia de dire qu’il croyait qu’après la naissance de N.S. J.-C. la sainte Vierge avait été mariée à saint Joseph et avait eu de lui des autres enfants, ce qu’il soutint même plusieurs fois, offrir de gager de l’argent, de prouver cela par des passages du Nouveau Testament et d’en être à ce que dirait le sieur Brosson, prêtre de Saint-Marcellin.
« Après quoi, étant sorti de ce cabaret et étant allé dans sa maison, il ne trouva pas les passages de la Sainte-Ecriture, sur lesquels il fondait son erreur, aussi exprès comme il pensait et commença de douter, ce qui l’obligea de ne plus retourner au cabaret et de quitter la gageure.
« Le procureur du roi de Saint-Marcellin ayant eu vent de cette discussion, déposa immédiatement une plainte contre Rivail auprès du vibailli. L’inculpé avoua ingénument les faits et se rétracta ; mais il n’en fut pas moins décrété de prise de corps3, le 28 décembre 1678, et le vibailli condamna Rivail comme blasphémateur (30 janvier 1679).
La sentence
« Le procureur général de Grenoble, ému de cette affaire et trouvant le jugement du vibailli trop modéré, en appela au Parlement. Le Parlement se borna à confirmer la sentence prononcée par le vibailli (24 mars 1679). En conséquence, Rivail fut condamné « à être mené et conduit dans la salle de l’auditoire royal de justice de ladite ville de Saint-Marcellin, les plaids tenant4, et là, étant à genoux, tête nue et tenant à la main une torche du poids de deux livres, déclarer à haute et intelligible voix qu’avec opiniâtreté, scandaleusement, faussement et contre la vérité, il a dit et soutenu qu’après la naissance de N.S. J.-C. la sainte Vierge avait été mariée à saint Joseph et avait eu de lui d’autres enfants, et en demander pardon à Dieu, au Roi et à la justice ; et ensuite, le jour de la plus prochaine fête de Notre-Dame5, étant conduit et mené par des archers et sergents, tête nue et portant ladite torche allumée à la main, au-devant de la grande porte de l’église paroissiale de ladite ville, à l’issue de la grand’messe de la paroisse, et là, étant à genoux, après que lecture lui aura été faite de ladite sentence, en présence du vibailli de ladite ville, réciter, à haute et intelligible voix, les mêmes déclarations et demandes de pardon ci-dessus ordonnées ; comme aussi ledit Rivail est condamné par ladite sentence à l’amende de soixante livres, applicable le tiers au Roi et les deux tiers à l’église de la paroisse, pour être lesdits deux tiers employés à l’achat d’une statue de la sainte Vierge qui sera mise dans une niche au-dessus et au-devant de la grande porte de l’église, avec cette inscription : « Post partum virgo inviolata permansisti6 », et au bas seront mises les armes du Roi. Lequel, en outre, est condamné aux dépens et frais de justice, et de tenir en prison jusques à satisfaction de la forme de l’ordonnance. »
Le Parlement fit enfin à Rivail « inhibitions et défenses de récidiver à semblables blasphèmes à peine de vie ».
Ce que révèle l’affaire
Rivail était très probablement protestant. Le récit prend soin de préciser que ses compagnons de table étaient catholiques ; sa thèse, tirée d’une lecture littérale des Évangiles, est celle de nombreux réformés ; et l’affaire nous est connue par une histoire des protestants du Dauphiné. Or, en 1678, l’édit de Nantes protège encore le culte réformé. On ne poursuit donc pas Rivail pour hérésie, mais pour blasphème contre la Vierge, un crime que la loi permet de punir chez tous.
La peine est faite pour être vue. Rivail ne fait pas seulement amende honorable devant la justice ; il doit recommencer, torche allumée, devant la porte de l’église, à la sortie de la grand-messe, sous les yeux de toute la paroisse. Et son amende doit payer une statue qui proclamera, au-dessus de cette même porte et des armes du roi, le dogme qu’il a contesté.
La statue fut-elle jamais posée ? Aucune source connue ne le dit. La façade de l’église porte bien, au-dessus de chacune de ses deux portes, une niche ancienne munie d’une console, et celle qui surmonte la porte principale correspond exactement à l’emplacement prescrit par la sentence. Mais sur les cartes postales du début du XXe siècle, ces niches sont déjà vides. Si la Vierge de Rivail y a pris place, elle a disparu, peut-être à la Révolution, comme tant d’images de façade.
Sept ans plus tard, la révocation de l’édit de Nantes généralisera la contrainte.
Aubergiste. ↩
Les Évangiles nomment des « frères » de Jésus (Matthieu 13, 55 ; Marc 6, 3) et disent que Marie « enfanta son fils premier-né » (Luc 2, 7). L’Église catholique y voit des cousins et défend la virginité perpétuelle de Marie. ↩
Ordre d’arrestation. ↩
Pendant l’audience, devant les juges et le public. ↩
Après la confirmation du 24 mars 1679, la prochaine fête de la Vierge était l’Annonciation, le lendemain 25 mars. Si la sentence fut exécutée sans délai, c’est ce jour-là que Rivail dut s’agenouiller devant l’église. ↩
« Après l’enfantement, Vierge, tu es demeurée inviolée », verset d’une antienne mariale. ↩
Sources
- Eugène Arnaud, Histoire des protestants du Dauphiné aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, 1875-1876, t. II, p. 94
- Jean Sorrel, Histoire de Saint-Marcellin, chapitre VII
Dans le récit : Robe, couvents et misère : la ville sous l’Ancien Régime
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