Le siècle des guerres de Religion

XVIe siècle

Le XVIe siècle commence à Saint-Marcellin comme le précédent s’était achevé : une petite ville de juges, attachée à sa cour et à son église. Il s’achève dans les ruines de quarante ans de guerre civile, après un massacre, une peste qui emporte une bonne partie de la population et cinq changements de maître. Entre-temps, la ville aura servi de capitale de repli au représentant du roi.

Une ville qui défend son siège

Les premières décennies sont paisibles. L’église est entretenue : en 1501, sa toiture est adjugée, le cimetière clos, le sol dallé de pierre de Chevrières ; un inventaire de 1508 décrit calices dorés, ornements de soie et reliques. Les consuls continuent d’être élus chaque 24 juin, et la règle veut que le second soit un homme de métier : en 1549, Ennemond Périer finit par accepter la charge après qu’on la lui a rappelée. Le vingtain, qui finance l’entretien des remparts, rapporte 310 florins en 1528.

La communauté veille aussi sur les plus faibles. En 1504, le syndic présente au vicaire un nouveau régent des écoles, Jean Ferrand, maître ès arts, engagé pour un an avec gages et logement. En 1513, la ville place un enfant abandonné chez une nourrice de Saint-Vérand, à ses frais ; en 1515, les époux Blanc deviennent hospitaliers. L’hôpital s’installe au cours du siècle dans la rue de Beauvoir, près de la porte du même nom, dans la maison qui deviendra au XVIIIe siècle l’école et la maréchaussée.

La vraie menace vient de Romans, qui réclame le siège du bailliage. Portée en 1501 devant le Parlement, sa demande y reste pendante jusqu’en 1511 ; reprise alors et plaidée, elle n’est tranchée que le 17 décembre 1538 (selon une autre source, une première demande est rejetée dès 1511), quand le Conseil privé de François Ier maintient la cour à Saint-Marcellin, « sans lequel elle serait totalement ruynée ». En 1558, la couronne, à court d’argent, vend à des particuliers les revenus du greffe et du sceau ; parmi les acquéreurs figurent le vibailli Joachim d’Arzac et l’avocat Pierre de Frize, deux hommes que la guerre opposera bientôt.

La Réforme et le sac de 1562

La Réforme gagne la ville sans que l’on sache bien comment. Vers 1560, une chaîne d’églises réformées traverse la province, de Barraux à Saint-Marcellin, et la ville a un pasteur dès 1562. Pont-en-Royans, Saint-Antoine et Beauvoir sont touchés eux aussi. En janvier 1562, l’édit de Saint-Germain autorise le culte protestant hors des villes. Le 4 mars, le Parlement de Grenoble interdit aux protestants les enterrements dans les églises et les cortèges de plus de dix personnes. Trois jours plus tôt, en Champagne, le massacre de Wassy a ouvert la guerre.

Elle éclate en Dauphiné au printemps. Le baron des Adrets, chef protestant, prend Valence le 25 avril, puis Lyon et Grenoble. Le 14 mai, Pierre de Frize, devenu huguenot, lui remet l’inventaire des trésors des églises de Saint-Antoine et de Saint-Marcellin ; le 9 juin, des Adrets ordonne de porter tous ces reliquaires à Romans pour les fondre. En face, le catholique Laurent de Maugiron, rétabli lieutenant général par lettres du 2 mai 1562 après l’assassinat de La Motte-Gondrin à Valence, reprend Grenoble le 14 juin. Repoussé à la Côte-Saint-André, il se présente devant Saint-Marcellin, qui lui ouvre ses portes à l’instance du grand prieur des Carmes et du procureur du roi, Charles de Lacombe-Maloc.

Des Adrets revient aussitôt. Le mercredi 24 juin 1562, son armée prend position devant le rempart, du faubourg Saint-Laurent au couvent des Carmes. Trois des quatre portes sont murées, les femmes et les enfants se réfugient à Chevrières. Dans la nuit, Maugiron, qui ne dispose que de 1 500 hommes, s’éclipse par la porte de Vinay, en laissant 300 hommes défendre la ville.

Le jeudi 25 juin, les protestants forcent la porte de Romans et emportent la place d’assaut. La garnison est passée au fil de l’épée. Un petit nombre de survivants se réfugie dans la tour qui domine la Cumane, qu’on appellera tour Bayard ou tour Saint-Jean ; selon le récit transmis, des Adrets les force à sauter du haut de la terrasse sur les piques de ses soldats. Le grand prieur des Carmes est pendu sous la porte de Romans. Lacombe-Maloc, la corde au cou, est attaché à un cheval et traîné dans les rues jusqu’à la mort. Pierre de Frize se proclame vibailli à la place de Joachim d’Arzac. Cette journée passe pour la plus terrible de l’histoire de la ville.

La mémoire locale y a ajouté l’anecdote du prisonnier gracié pour un bon mot, qui appartient en réalité à la prise de Montbrison, en juillet 1562. L’emprunt invite à la prudence, car à Montbrison aussi les prisonniers devaient sauter du haut des tours. En 1906, la démolition de la chapelle des Ursulines mettra au jour, place d’Armes, un charnier d’hommes jeunes que l’on a attribué aux défenseurs de 1562 ; aucune analyse n’est venue le confirmer.

Les Carmes de Beauvoir, dont le couvent est saccagé la même année, se replient sur leur maison de Saint-Marcellin ; ils y mettent à l’abri leur grosse cloche, que leurs confrères refuseront longtemps de rendre.

Une ville disputée

La paix revient pour un temps, puis la guerre reprend. En novembre 1567, le lieutenant général de Gordes et Maugiron affrontent près de Chatte, au lieu dit encore le « champ de bataille », les protestants de Cardé et de Montbrun, qui se replient derrière les murs de Saint-Marcellin. Renforcés par d’Acier et Mouvans, ceux-ci restent maîtres de la ville. Elle revient aux catholiques en 1568 sans combat : Gordes renonce à raser ses remparts à condition qu’elle abandonne la religion réformée, et le capitaine Boniface y entre.

La Saint-Barthélemy, en août 1572, ne fait guère de victimes en Dauphiné : le lieutenant général de Gordes refuse d’exécuter les ordres du roi, et seules Romans et Montélimar connaissent des tueries. À Saint-Marcellin, les protestants doivent assister aux processions et à la messe, sur ordre du vibailli, mesure que Gordes lui-même désapprouve. En 1573, Jean de Chissé, seigneur de La Marcousse, achète la seigneurie de Plan, la communauté voisine qui ne sera rattachée à la ville qu’à la Révolution. La même année, Montbrun tente d’entrer dans la ville ; le complot est découvert et ses agents mis à mort.

En 1574, le prince-dauphin, qui commande l’armée royale en Dauphiné, met une garnison à Saint-Marcellin, tandis que les huguenots retranchés à Beauvoir courent la campagne jusqu’aux portes de la ville et brûlent le prieuré de La Sône. Henri III, de retour de Pologne, vient lui-même assiéger Livron à l’hiver 1574-1575, sans succès. L’été suivant, Montbrun, le chef protestant que l’on avait vu devant Saint-Marcellin en 1567, est capturé et décapité à Grenoble.

Les habitants portent aussi la charge des troupes. Un règlement provincial de 1576 fixe ce que chaque hôte doit au soldat qu’il loge : trois livres de pain, deux pots de vin, une livre et demie de viande par jour, le lit, la table et le feu.

Maugiron, seigneur du Mollard

L’homme fort de la région est désormais Laurent de Maugiron. Né vers 1528, compagnon d’armes des guerres d’Italie, il possède le château du Mollard qui domine la ville et y séjourne souvent. Écarté en 1564 au profit de Gordes, il retrouve la lieutenance générale en 1578 et est reçu en grande pompe à Saint-Marcellin le 29 mai.

La révolte des Vilains

Il doit aussitôt faire face à une révolte d’un genre nouveau. Écrasés par la taille et par l’entretien des troupes, paysans et artisans du Bas-Dauphiné s’organisent en ligues, que les nobles appellent la « ligue des Vilains ». Ils réclament que les privilégiés paient leur part de l’impôt et que l’on chasse les garnisons qui rançonnent le pays. Maugiron les soutient d’abord contre le repaire huguenot de Châteaudouble, que les ligues assiègent en 1579. Catherine de Médicis, qui parcourt alors le Midi pour pacifier le royaume, traverse la province cette année-là et fait étape à Saint-Marcellin.

À Romans, la révolte a trouvé un chef, le drapier Jean Serve, dit Paumier. Pendant le carnaval de février 1580, les notables de la ville, menés par le juge Antoine Guérin, prennent les devants : la nuit du 15 au 16 février, Paumier et ses partisans sont massacrés au milieu des fêtes. C’est le célèbre Carnaval de Romans. Privée de sa tête, la révolte est écrasée dans les campagnes. Le 26 mars 1580, Maugiron, avec Mandelot, gouverneur du Lyonnais, prend Moirans, où près d’un millier d’insurgés sont massacrés. Il publie ensuite à Saint-Marcellin une ordonnance de désarmement.

La fin d’un homme de guerre

La même année 1580, Maugiron échoue devant le fort huguenot qui garde le passage de l’Isère sous Beauvoir. Le 4 juillet, les huguenots de Beauvoir pillent l’abbaye de Saint-Antoine et tuent un vieux religieux ; le gouverneur de Saint-Marcellin, Louis de Bressieu, seigneur de Beaucroissant, les rattrape et les met en déroute à la Châtaignère. En septembre, le duc de Mayenne et Maugiron prennent Beauvoir au terme d’un siège d’environ une semaine.

Le 10 mai 1584, venu de Saint-Marcellin, Maugiron porte la châsse de saint Antoine à la procession de l’Ascension et autorise l’escorte en armes que l’ordonnance royale interdisait. Un mois plus tard, la mort du duc d’Anjou fait du protestant Henri de Navarre l’héritier du trône, et la guerre reprend, plus dure que jamais. Supplanté de fait par Bernard de La Valette, frère du duc d’Épernon, favori d’Henri III, Maugiron écrit au roi en août 1588 des lettres amères, sorte de testament politique où il rappelle ses services et sa pauvreté. Il meurt à Vienne le 5 février 1589 (en septembre 1588 selon une autre source).

La peste de 1586

À la guerre s’ajoute l’épidémie. En juin 1586, la peste entre dans la ville. Selon la tradition, plus de la moitié des habitants meurent en moins d’un an (les trois quarts, en 1587, selon une autre source) ; il faudra, pour repeupler la ville, accorder des avantages aux nouveaux venus ; à Saint-Antoine voisin, le notaire Eustache Piémond compte 551 morts de la peste et 160 de la faim en quatorze mois. Ceux qui le peuvent fuient. Les consuls ordonnent des processions, ferment la ville aux mendiants, font vider les cloaques et suspendent tanneurs et corroyeurs. Les morts sont enterrés hors les murs, au « champ des infects », au-dessus de la Cumane ; une procession s’y rendra chaque lundi de Pentecôte jusqu’en 1824. Le site se trouve aujourd’hui sous l’autoroute A49.

Le refuge d’Ornano

Les dernières années du siècle font de Saint-Marcellin une capitale de repli. Dans la nuit du 16 janvier 1589, les troupes de Lesdiguières, chef des protestants dauphinois, tentent de faire sauter une porte au pétard ; une grille de fer posée derrière le battant et la résistance du gouverneur Gouteffrey sauvent la ville.

Quelques mois plus tard, le lieutenant général du roi, Alphonse d’Ornano, chassé de Grenoble par les ligueurs, s’établit à Saint-Marcellin avec une partie du Parlement. En juin, il avoue ne plus posséder dans la province « que Saint-Marcellin, Saint-Antoine et Tullins ». La ville devient sa résidence. Il y réunit des assemblées en juin et juillet 1589, puis les États de la province en septembre. Après l’assassinat d’Henri III, le 2 août, il franchit le pas : le 13 septembre 1589, au château de La Grange, à Saint-Romans, il signe avec Lesdiguières une alliance pour conserver le Dauphiné à Henri IV. Catholiques royalistes et protestants combattent désormais ensemble la Ligue. En décembre 1590, Lesdiguières reprend Grenoble.

Saint-Marcellin en paie le prix. En juillet 1592, le duc de Nemours, chef ligueur, la somme de se rendre ; malgré le capitaine corse Lucquet, la ville capitule, Nemours fortifie le Mollard et y laisse une garnison. Le 19 juillet, une sortie contre les troupes royales s’achève par l’incendie des faubourgs. Le 26 août, d’Ornano et Lesdiguières reviennent avec 7 000 hommes et sept canons ; la garnison capitule le 29, contre l’avis de Lesdiguières qui voulait faire un exemple de cette « bicoque ».

Vers la paix

L’abjuration d’Henri IV, en juillet 1593, ruine la Ligue. L’année 1594 se passe en trêve ; d’Ornano réunit souvent les ordres de la province à Saint-Marcellin. La ville accueille alors un autre combat, pacifique celui-là : le procès des tailles. C’est la revendication des Vilains, portée cette fois devant les juges. Le tiers état réclame que la taille pèse sur les terres et non sur les personnes, pour que nobles et clercs ne puissent plus en exempter les biens roturiers qu’ils achètent. Les 21 et 22 mai 1592 déjà, la noblesse du bailliage, réunie dans la ville, offrait de servir le roi « en personne et non fournir argent, d’autant qu’elle trouvoit cela estre derogeant à son titre ». Dès le 28 novembre 1594, les États réunis à Saint-Marcellin entendent les plaintes du tiers. En août 1595, l’affaire est débattue dans la grande salle de la maison du 1 rue Jean-Baillet, où avait siégé le Conseil delphinal : Claude Expilly y plaide pour les privilégiés, Antoine Rambaud et Claude de La Grange pour le tiers. En octobre 1597, le tiers état, réuni à son tour dans la ville, charge La Grange de poursuivre le procès et prend ses frais à sa charge. Le procès se poursuivra jusqu’aux arrêts de 1634 et 1639, qui donneront raison au tiers état.

Les querelles religieuses s’apaisent aussi. L’édit de Nantes est signé en avril 1598 ; en juin, chez Madame d’Estables, l’abbé de Saint-Antoine et le ministre Caille disputent encore huit heures durant de la présence réelle. L’édit est appliqué dans la ville le 18 novembre 1599 : réunis à l’auditoire de justice, les habitants décident que les réformés bâtiront un temple au faubourg de Romans et pourront accéder au consulat.

Saint-Marcellin sort du siècle meurtri, mais avec une place nouvelle : celle d’une ville où l’on négocie, où l’on juge et où siègent les assemblées de la province.


À vérifier

  • Titre exact de Dom Dijon
  • La date de mort de Maugiron : la notice du chapitre 5 et la page dédiée doivent retenir la même que celle-ci.
  • « Cinq changements de maître » : à recompter selon votre décompte, j’en trouve cinq ou six selon qu’on compte la reprise catholique après 1562, que le chapitre ne date pas.

Sources

  • Jean Sorrel, Histoire de Saint-Marcellin, chapitres V, VI et VIII
  • A. Lacroix, Saint-Marcellin, Grenoble, Xavier Drevet (Bibliothèque historique du Dauphiné), p. 5-6, 11-13, 21 et 31-39,
  • Eustache Piémond, Mémoires, éd. J. Brun-Durand, Valence,
  • Collisieux, « Mémoire des désordres des huguenots faits à Grenoble l’an 1562 », dans J.-J.-A. Pilot, Annuaire statistique de la Cour royale de Grenoble,
  • Nicolas Chorier, Histoire générale de Dauphiné, t. II, Lyon,
  • Dom Hippolyte Dijon, Le Bourg et l’abbaye de Saint-Antoine pendant les guerres de religion et de la Ligue (1562-1597), Grenoble,
  • Humbert de Terrebasse, Histoire et généalogie de la famille de Maugiron en Viennois (1257-1767), Lyon,
  • Jean Charay, Vie du maréchal Alphonse d’Ornano, Grenoble,
  • Emmanuel Le Roy Ladurie, Le Carnaval de Romans. De la Chandeleur au mercredi des Cendres, 1579-1580, Paris, Gallimard,
  • Vital Chomel (dir.), Histoire du Dauphiné, Toulouse, Privat,
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Source : https://paul.argoud.net/saint-marcellin-isere/histoire/le-siecle-des-guerres-de-religion-xvie-siecle/