Une ville de juges et de bourgeois : la fin du Moyen Âge
De 1350 à la fin du XVe siècle
Quand Humbert II cède le Dauphiné au petit-fils du roi de France, en 1349, Saint-Marcellin perd ses princes voisins mais garde ce qu’ils lui ont donné : une charte de franchises, des consuls élus et une cour de justice. Pendant un siècle et demi, la ville va vivre de cet héritage, en le défendant pied à pied contre les épidémies, les gens de guerre, les impôts et l’appétit de sa rivale, Romans.
Sous les dauphins de France
Le nouveau dauphin, Charles, futur Charles V, confirme la charte dès le 16 juillet 1350, à Vienne. Ses successeurs feront de même, de Charles VI en 1408 à Charles VIII en 1489. Les libertés de la ville ne sont plus la faveur d’un prince voisin : elles deviennent un titre que chaque règne doit reconnaître. Les dauphins, désormais, sont loin. Le pays est administré en leur nom par un gouverneur et par le Conseil delphinal, à Grenoble.
La ville achève de s’équiper. En 1355, le dauphin l’autorise à construire deux fours à pain, dont le revenu financera les fontaines. Les années suivantes rendent l’enceinte urgente. Depuis la paix de Brétigny, en 1360, les soldats congédiés de la guerre de Cent Ans se sont regroupés en Grandes Compagnies, qui rançonnent la vallée du Rhône et menacent le Dauphiné. En 1368, le gouverneur Raoul de Loupy permet de lever un impôt sur les blés, les farines et le vin pour fortifier l’enceinte décidée en 1343.
Au milieu du siècle suivant, la Cumane menace les remparts : en 1408, les consuls versent 80 florins à Aymon Roger pour qu’il déplace son moulin et que l’on détourne le ruisseau.
L’enceinte, flanquée de quinze tours carrées et de deux tours rondes, est percée de quatre portes, de Vinay, de Chevrières, de Romans et de Beauvoir. Du côté nord et est, des fossés alimentés par le Savouret baignent la muraille ; le dauphin s’y est réservé la pêche. Son entretien est financé par le vingtain, qui frappe notamment le vin et dont la perception est adjugée chaque année : 150 florins en 1460, 210 en 1490. En 1494, l’adjudicataire Reynaud s’engage à rebâtir 167 toises de mur, plus de trois cents mètres, sur quatre pieds d’épaisseur. La ville paie aussi ses quatre portiers, le sonneur de la retraite et le gardien de l’horloge.
Saint-Marcellin est aussi un atelier monétaire. En 1369, le maître des monnaies du dauphin, Guy Vannoux, y frappe des pièces. En janvier 1421, sur ordre du dauphin Charles, futur Charles VII, alors régent du royaume, le gouverneur Randon de Joyeuse prescrit aux gardes de la monnaie de Saint-Marcellin de tailler les gros à 9 sous au marc au lieu de 8 sous 4 deniers : 108 pièces au lieu de 100 dans un marc d’argent, une dévaluation discrète en pleine guerre de Cent Ans.
La cour de justice, fortune de la ville
La grande affaire de la ville reste sa cour, et l’on mesure à quel point elle lui est précieuse à l’acharnement qu’elle met à la garder. Au début des années 1360, la peste revient. Le juge François de Parme, qui y a perdu un fils, fait transférer la cour à Romans ; l’épidémie passée, Romans tente de la garder. Saint-Marcellin obtient son retour par une ordonnance du 3 juillet 1363, au prix de 200 florins d’or : la ville tient désormais son siège « à titre onéreux ». La leçon sera retenue : sans tribunal, Saint-Marcellin n’est qu’un bourg de plus dans la plaine de l’Isère.
Les gens de loi venus avec la cour restent : on compte au moins huit notaires en 1388, et le Conseil delphinal, qui a quitté la ville pour Grenoble en 1340, y adjuge encore des terres à des bourgeois du lieu, comme l’apothicaire Léonard Murateur en 1386. Saint-Marcellin est aussi le siège d’une châtellenie : en 1410, le dauphin Louis de Guyenne, fils de Charles VI, en confie la charge à Pierre Tarriam. La justice a sa prison, une tour au fond d’une impasse face à l’actuelle rue du Château-Bayard ; le maître des œuvres du Dauphiné la visite le 3 juillet 1458, avec l’hôtel de la cour majeure.
Au XVe siècle, la ville s’affirme comme siège de justice du bailliage de Viennois. Le « style » de sa cour, c’est-à-dire son règlement de procédure, est homologué en 1411 ; il rattache à Saint-Marcellin l’exercice des justices seigneuriales du ressort. En 1420, chassé de Grenoble par la peste, le Conseil delphinal revient siéger quelque temps dans ses murs, quatre-vingts ans après l’avoir quittée.
Le dauphin Louis
Le futur Louis XI reçoit le Dauphiné en 1440 mais ne s’y installe qu’au début de 1447, brouillé avec son père. Pendant près de dix ans, il le gouverne en souverain impatient, comme un banc d’essai de son futur règne. Saint-Marcellin le voit souvent : ses séjours sont attestés en octobre 1448, en janvier 1450, en janvier 1454 et en octobre 1455.
Ses réformes touchent directement la ville. En 1446, il impose un examen à tout candidat au notariat. En 1447, il réorganise les bailliages : celui de Viennois compte trois sièges, Grenoble, Bourgoin et Saint-Marcellin, chacun dirigé par un vibailli. En 1450, les appels de la cour commune de Romans, jusque-là portés devant le pape, sont attribués au bailliage de Saint-Marcellin : la ville l’emporte, pour un temps, sur sa rivale. Quand le Conseil delphinal devient Parlement de Dauphiné, en 1453, Saint-Marcellin conserve la cour du Viennois et Valentinois.
Le dauphin s’appuie aussi sur la ville dans son conflit avec son père. Au début des années 1450, alors que Charles VII menace le Dauphiné, il convoque la noblesse du Bas-Dauphiné, du Valentinois et du Diois. Plusieurs gentilshommes refusent de s’armer contre le roi ; menacés de confiscation, ils finissent par se rassembler à Saint-Marcellin sous les ordres du maréchal de Dauphiné, Jean de Lescun, dit le bâtard d’Armagnac. L’affrontement n’aura pas lieu, mais en 1456, sentant l’armée royale approcher, Louis s’enfuit chez le duc de Bourgogne. Il ne reverra plus le Dauphiné.
Les Carmes s’installent en ville
Vers 1400, les Carmes de Beauvoir, fondés par Humbert II en 1343 dans l’enceinte du château delphinal, cherchent à s’établir à Saint-Marcellin. Le château, délaissé par les dauphins de France, se vide, et les religieux suivent la population. Le curé, un Antonin, et l’abbé de Saint-Antoine s’y opposent : ils craignent de perdre une partie de leurs revenus. Une bulle du pape d’Avignon Benoît XIII autorise les religieux à s’établir dans la maison que leur donne un damoiseau, Andric Garin, le commandeur de Saint-Paul ayant refusé de les laisser s’installer dans celle de Pierre Galian, qui relevait de lui. En 1406, le Conseil delphinal annule l’albergement d’une partie de la halle consenti aux religieux. Le procès dure jusqu’en 1442 ; une transaction, obtenue grâce au vibailli Étienne Déagent, autorise enfin les Carmes à avoir église, couvent et cimetière, avec un clocher modeste « en forme de fenêtre plutôt que de tour ». Leur couvent s’adosse au rempart, près de la porte de Romans, sur l’actuelle place des Carmes.
Le dauphin Louis les protège. En octobre 1453, il les autorise à s’appuyer sur le mur d’enceinte, à charge d’y aménager un chemin de ronde. Par lettres datées de Saint-Marcellin, le 19 octobre 1455, il leur accorde la moitié du « commun », un droit d’entrée sur certaines denrées, pour achever leurs bâtiments. Les Carmes perçoivent aussi une part des revenus de la halle, ce qui les oblige à l’entretenir : en 1489, mis en cause pour son mauvais état, ils accusent les enfants de casser les tuiles pour se battre et renvoient la charge à la communauté. Devenu roi, Louis XI étend la faveur à la paroisse : ses lettres de 1466 donnent au curé la même ressource pendant vingt ans pour réparer et embellir l’église.
Une église reconstruite
L’église paroissiale, desservie par un religieux de l’ordre de Saint-Antoine, est rebâtie au XVe siècle, en remplacement de l’église romane consacrée, selon la tradition, en 1119. Vers 1400, une transaction entre l’abbé de Saint-Antoine et les consuls décide de démolir l’ancien édifice et d’en réemployer les matériaux. En 1423, l’abbé verse 250 florins sur cinq ans pour reconstruire le chœur. Les travaux se poursuivent avec l’argent du commun : clocher en 1481, missel enluminé d’azur et de vermillon commandé pour cinquante florins en 1485.
Une communauté qui se compte
La charte de 1343 prévoyait quatre consuls ; à la fin du XVe siècle, la ville est gouvernée par deux consuls et deux ou trois conseillers, élus chaque 24 juin, jour de la Saint-Jean, sur la place, à main levée, par les chefs de famille réunis sous la présidence du châtelain. Les votants sont peu nombreux : 34 en 1468, 53 en 1477, 33 en 1487. L’un des consuls doit être pris parmi les artisans, et les listes consulaires dessinent un petit monde de métiers : bouchers, tailleurs, cordonniers, forgerons, barbiers, mais aussi deux tondeurs de drap, cinq fabricants d’étoffe, un drapier, un brochier et un corroyeur. Le travail de la laine tient déjà une place notable.
Le prince, lui, compte les feux. En 1421, les États réunis à la Côte-Saint-André votent un subside de 24 000 florins ; Saint-Marcellin en paie 100 et demi, à raison de dix gros par feu, soit environ cent vingt foyers imposés. En janvier 1448, les États de Bourgoin accordent au dauphin deux florins par feu. Le mot change alors de sens. La révision générale de 1460 recense 123 chefs de famille, chiffre très proche de celui de 1421, mais les estime à 15 feux : le feu est devenu une unité fiscale, une part de richesse imposable, et non plus un foyer. Une autre révision suit entre 1470 et 1476. Ces enquêtes, qui distinguent nobles et roturiers, préparent les querelles fiscales du siècle suivant.
Les deux comptages concordent : de 1421 à 1460, Saint-Marcellin compte environ cent vingt familles, soit cinq à six cents habitants, sans doute un peu plus si l’on ajoute les pauvres et les religieux, que les enquêtes fiscales ignorent.
Ces 123 chefs de famille donnent une idée de la taille de la ville : en comptant quatre à cinq personnes par foyer, Saint-Marcellin abrite au milieu du XVe siècle cinq à six cents habitants, sans doute un peu plus si l’on ajoute les pauvres et les religieux, que les enquêtes fiscales ignorent.
Les revenus de la communauté tiennent en peu de choses : la ferme du four public, les octrois et quelques tailles. Le loyer du four, de 26 florins en 1465, ne cessera de baisser.
Le pain, la viande et le vin
La fin du siècle voit les consuls et le vibailli encadrer de près la vie quotidienne. Le règlement du 20 mars 1475 en donne l’exemple le plus vivant. Pour mettre fin aux « abus et immodérée convoitise » des boulangers, le vibailli Antoine Mulet fait acheter un setier de froment, le fait moudre, bluter, pétrir et cuire, et pèse chaque étape. De ces pesées, il tire un barème : le poids légal des pains « de quart » et « de demi-gros » suivra désormais le prix du blé, de 6 à 36 gros le setier. Le prix du pain reste fixe ; c’est son poids qui varie avec le cours du grain.
Les bouchers suivent. En 1481, ils s’engagent à vendre la vache, le bœuf et le mouton à prix fixe ; quatre ans plus tard, ils ont augmenté leurs tarifs et ne pèsent plus la viande. En 1485, défense leur est faite de vendre le suif au-dehors, ce qui faisait monter le prix des chandelles. En 1490, le conseil publie le prix du vin nouveau : cinq patards le pot, du 11 octobre au 11 novembre, jour de la Saint-Martin.
Soigner et instruire
L’un des testaments d’Humbert II, en 1347, prévoit la création d’un hôpital de vingt-cinq lits à Saint-Marcellin, comme à Hauterives, Nyons, Gap, Briançon et Moirans. Il est confié à un hospitalier, qui jure de servir les pauvres, de les ensevelir et de se rendre utile en temps de peste, et rend ses comptes aux consuls.
La ville a aussi son école. En 1472, les syndics offrent au frère Jacques Lacombe, « régent des écoles », une petite cloche de vingt-neuf livres pour appeler les élèves. En 1481, ils confient la direction des écoles à un laïc, Charles Albert, bachelier ès arts, et promettent de le défendre contre le chapelain : le contrôle de l’enseignement se dispute déjà entre la communauté et le clergé.
Hors les murs, à la Maladière, à cheval sur les paroisses de Saint-Marcellin et de Saint-Vérand, la ville entretient une maladrerie pour ses lépreux. On n’y entre que sur la demande des proches, avec l’accord des consuls et du curé, et contre 10 à 15 florins. Une transaction du 7 juillet 1480 fixe la règle : six malades au plus, un prieur et une prieure élus chaque année parmi eux, une ration réduite de moitié à la première faute, supprimée à la deuxième, l’expulsion à la troisième. Un rapport de chirurgiens-barbiers de 1464 décrit les signes retenus pour reconnaître la maladie ; ils sont assez vagues pour que bien des affections de la peau aient conduit à la maladrerie.
En 1482, au premier bruit de peste, les consuls obtiennent du vibailli des mesures sévères : deux artisans gardent chacune des portes de Romans, de Vinay, de Chevrières et de Beauvoir, les faubourgs ne peuvent plus loger d’étrangers, tout malade est chassé de la ville et sa maison fermée, les tanneurs cessent leur métier, les cloaques sont vidés et trois processions par semaine sont ordonnées.
Au seuil des temps modernes
Le 9 février 1482, les consuls engagent pour six ans deux francs-archers, Port dit Ginet et Decus dit Tiffeyne, qui serviront le roi au nom de la ville pour vingt florins par an. Créés par Charles VII en 1448, les francs-archers sont fournis et équipés par les communautés, qui les exemptent de taille. À la mort de Louis XI, en 1483, la couronne reprend en main le notariat, le sceau et le greffe de la cour de Saint-Marcellin.
Le siècle s’achève sur une ville modeste par la taille, mais solidement installée dans son rôle de capitale judiciaire ; en 1499, le setier de froment s’y vend 20 à 22 sous. En 1494, Charles VIII traverse le Dauphiné par Grenoble et le Montgenèvre pour conquérir le royaume de Naples : les guerres d’Italie commencent, et pendant soixante ans le passage des armées pèsera sur la province. Un homme de la région, Laurent de Maugiron, y fera ses premières armes au siècle suivant.
À vérifier
- Bailliage de 1447 : Grenoble comme siège du Viennois m’étonne, c’est le siège du Grésivaudan. Vienne n’appartient au dauphin qu’à partir de 1450, ce qui explique peut-être la liste…
- « 100 et demi » en 1421 : des florins ou des feux ? Si ce sont des feux, le passage à 15 feux en 1460 est vertigineux et mérite une explication (barème révisé entre-temps). Si ce sont des florins, à dix gros par feu, cela fait environ 120 feux, même problème.
- « 9 sols le poids des gros » : la formule est obscure. Il s’agit probablement de la taille (9 sous au marc, soit 108 pièces au marc). À vérifier dans la cote B.
- Le testament d’Humbert II en 1347 : il était alors en croisade. Vérifiez si ce n’est pas 1345, avant son départ.
Sources
- Jean Sorrel, Histoire de Saint-Marcellin, chapitres II, III, V, VIII et XII
- A. Lacroix, Saint-Marcellin, Grenoble, Xavier Drevet (Bibliothèque historique du Dauphiné), p. 4-5, 11-24, 26-29 et 32-33,
- Cartulaire de Saint-Marcellin, archives communales
- Archives départementales de l’Isère, Chambre des comptes, B 2714, B 2723, B 2724, B 2815, B 3053, B 3234, B 3471, B 4154, B 4301, B 4366
- Archives départementales de la Drôme, E 2938
- Nicolas Chorier, Histoire générale de Dauphiné, t. II, Lyon,
- J.-J.-A. Pilot de Thorey, Catalogue des actes du dauphin Louis II, devenu le roi de France Louis XI, relatifs à l’administration du Dauphiné, Grenoble, 1899-1911, 3 vol.
- Anne Lemonde, Le Temps des libertés en Dauphiné, Grenoble, PUG,
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