Au temps des dauphins : de la bourgade à la ville franche

XIIIe et XIVe siècles, jusqu'en 1349

En deux siècles, Saint-Marcellin passe du statut de bourg rural à celui de ville franche, siège de justice et de gouvernement. Il le doit à un voisinage, celui des dauphins installés à Beauvoir, et à un prince, Humbert II, le dernier d’entre eux.

Les dauphins s’installent à Beauvoir

Vers 1200, le dauphin Guigues VI, dit Guigues-André, aurait voulu faire du bourg une place forte face à la Savoie : il l’aurait déchargé de plusieurs taxes et lui aurait accordé de premières franchises, permettant aux habitants de choisir leurs magistrats. Aucun texte de cette charte ne nous est parvenu, et le rempart qu’il projetait ne fut jamais construit : dans la seconde moitié du XIIIe siècle, Saint-Marcellin reste un bourg ouvert.

Le tournant vient en 1251. Le dauphin Guigues VII obtient de Raymond de Béranger, prince du Royans, le château de Beauvoir, en échange de 4 000 sols et de ses terres de Saint-André-de-Champeverse et de Presles. Perché sur son rocher au-dessus de l’Isère, face à Saint-Marcellin, Beauvoir devient la résidence préférée des dauphins ; les six derniers y vivront. Saint-Marcellin, de l’autre côté de la rivière, devient le bourg de la cour : on y passe, on y commerce, on y loge.

L’ascension se lit dans un épisode de 1282. Le jeune dauphin Jean Ier meurt sans enfant, et sa sœur Anne hérite du Dauphiné avec son époux, Humbert Ier de La Tour-du-Pin. La succession est contestée, et la Savoie en profite pour reprendre la guerre. Anne convoque à Grenoble les grands seigneurs pour qu’ils lui rendent hommage. Ceux-ci, de Guillaume de Roussillon à Francon de Sassenage, se réunissent à Saint-Marcellin, refusent et menacent de prendre les armes ; la dauphine doit renoncer. Que la noblesse choisisse le bourg pour se concerter dit assez son importance.

L’église elle-même sert de lieu public, comme souvent à l’époque, faute de maison commune. Le 1er octobre 1314, le dauphin Jean II y passe un contrat avec Aymar de Bressieu ; en 1322, le même Aymar y arbitre un héritage entre les frères de Sassenage.

Un bourg de marchands et de banquiers

Au début du XIVe siècle, Saint-Marcellin vit du passage. Les registres des notaires delphinaux, conservés aux Archives de l’Isère, montrent un bourg actif : on y vend des chevaux, on y achète de la cire par quintaux, on y construit des maisons. Le dauphin y possède une maison, où un acte est passé le 11 mai 1324.

Des banquiers lombards et juifs y prêtent sur gages, sous la protection des dauphins qui leur accordent la liberté du commerce contre un tribut. Pour des princes toujours à court d’argent, ces prêteurs sont indispensables. La banque d’Antoine Vagnon, associé à un certain Manfred, fonctionne au moins depuis 1316 ; en 1334, elle délivre quittance d’un prêt consenti dix-huit ans plus tôt.

Le 28 juillet 1333, le dauphin Guigues VIII est tué au siège du château savoyard de La Perrière. Il n’a pas d’enfant ; son frère Humbert vit à Naples. C’est à Saint-Marcellin que leur mère, la dauphine Béatrice de Hongrie, convoque les prêteurs juifs, pour financer le retour de l’héritier.

Humbert II et le Conseil delphinal

Le nouveau dauphin, Humbert II, a vingt et un ans. Élevé à la cour de Naples, marié à Marie des Baux, nièce du roi Robert, il arrive à Beauvoir en décembre 1333 et se rend à Saint-Marcellin dès les premiers jours de janvier 1334. Les actes datés de la ville attestent au moins neuf séjours de sa part jusqu’en 1347.

Prince fastueux, dépensier, changeant, Humbert II est aussi un organisateur, formé au modèle napolitain d’une administration centralisée. En 1336, il crée à Beauvoir un Grand Conseil. Le 22 février 1337, il l’établit à Saint-Marcellin sous le nom de Conseil delphinal : une cour souveraine qui juge en dernier ressort les affaires du prince et de ses vassaux, contrôle les comptes de ses officiers et prépare ses ordonnances. Il siège, selon la tradition, dans la maison du 1 rue Jean-Baillet. Ses membres doivent résider en ville : l’abbé de Saint-Antoine, Guillaume Mitte ; Humbert de la Baume, commandeur de Saint-Paul-lès-Romans ; les chevaliers et docteurs ès lois Nicolas Constans et Bertrand Eustache ; le chevalier Pierre d’Herbeys ; les docteurs ès lois Jacques Têtegrosse et Jean de Saint-Vallier. Avec eux arrive une population nouvelle de gens de loi : à la fin du siècle, on comptera au moins huit notaires dans le bourg.

L’expérience dure trois ans. Dès avril 1340, le Conseil siège à Grenoble, où il est officiellement transféré le 1er août. Il y deviendra, en 1453, le Parlement du Dauphiné, troisième parlement du royaume après Paris et Toulouse. Pendant trois ans pourtant, la plus haute cour du Dauphiné a siégé à Saint-Marcellin, et la ville gardera de cet épisode une vocation judiciaire qui la marquera jusqu’à la Révolution.

La charte de 1343

Le 4 juillet 1343, Humbert II descend de Beauvoir avec sa cour et s’installe dans la maison de Hugues de Chalon, son receveur des tailles. À la demande des habitants, il leur accorde une charte de franchises, rédigée par son notaire Nicolet de Crémieu sur le modèle de celle de Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs. Deux actes la complètent, les 14 et 17 juillet. Les franchises ne sont pas un cadeau : le dauphin, toujours endetté, les accorde volontiers, contre argent ou contre services.

Le texte, connu par une traduction française de l’original latin, fait des habitants des bourgeois. Ils élisent chaque année quatre consuls, dont l’un porte le titre de châtelain. La communauté peut accueillir les étrangers qui viennent s’établir, à condition qu’ils achètent une maison. Les bourgeois sont exemptés de la taille, libres de vendre leurs biens et de transmettre leur héritage, protégés contre la contrainte par corps et la saisie de leurs outils. Ils peuvent couper du bois dans la forêt de Chambaran, chasser et pêcher, sauf dans les fossés de la ville, réservés au dauphin. En échange, ils lui doivent huit jours de service armé par an.

La charte règle aussi la justice du quotidien, par un barème d’amendes qui va de trois sous pour une injure à vingt livres pour un membre tranché, et dessine la ville : une grande place carrée sera ouverte autour de la halle, où toutes les rues aboutiront et où s’installeront drapiers, chaussetiers et apothicaires.

Surtout, elle impose d’achever l’enceinte : un impôt, le vingtain, financera des murailles et des fossés en eau de quarante pieds de large, soit une douzaine de mètres, et le dauphin abandonne pour trois ans les revenus de son château de Chevrières. Ces remparts de maçonnerie, flanqués de quinze tours carrées et de deux tours rondes, s’élèveront dans les décennies suivantes ; la dernière tour, place Lacombe-Maloc, sera démolie en 1951.

La charte fixe enfin les limites de la franchise, le territoire où s’appliquent ces libertés, décrites à la manière du temps : une portée d’arbalète au-delà des Ormes, jusqu’au Molard, puis au moulin de Joud, sur le chemin de la maison de Laubépin, à la maison d’Alouyse, à la grange Grollier et à la Saulaie du champ de Guigonnet Tardy. On reconnaît encore le Mollard (la charte l’écrit Molard), le moulin de la Cumane au pied de Joud et la rangée de saules qui bordait le Savouret. La ligne droite du Mollard au moulin longeant le nord du bourg, la limite devait en faire le tour par l’est et le sud. Les Ormes, la maison d’Alouyse et la grange Grollier ont disparu des cartes.

Vingt-neuf bourgeois signent l’acte et prêtent serment, à genoux, en baisant la main et l’anneau du dauphin. Puis la communauté élit ses premiers consuls connus : Jean Grollier, Ponson Marcellat, Romanet de L’Hoste et André d’Ambérieu. Le nom de Grollier se retrouve dans celui d’une grange qui borne la franchise : ces premiers consuls sont des propriétaires du lieu.

Cette charte restera le titre fondateur des libertés de la ville. Elle sera confirmée par le dauphin Charles dès 1350, puis par les rois de France jusqu’à Louis XIII, en 1628.

Le texte intégral est publié parmi les documents : la charte de franchises de 1343.

Faveurs et colères d’un prince instable

La même année 1343, Saint-Marcellin devient le siège de la grande cour de justice du Viennois et Valentinois. Humbert II, qui a fondé des Carmes à Beauvoir, leur donne en 1344 un terrain entre les chemins de Romans et de Chatte pour un couvent en ville ; les Carmes n’y seront pourtant établis qu’au début du siècle suivant.

Mais Humbert II revient vite sur ses décisions. En 1344, après avoir obtenu Romans du pape en échange de Visan, il y transfère la cour. Les habitants se soulèvent et sont condamnés, en avril 1345, à 300 florins d’or d’amende. En 1347, ils en versent encore cent pour récupérer la judicature et faire confirmer leurs franchises. Ils obtiennent gain de cause, mais Romans n’a pas renoncé : la querelle pour le siège durera des siècles.

La peste noire

En 1348, la peste noire, arrivée de Marseille, remonte la vallée du Rhône et gagne le Dauphiné. Aucune source ne chiffre ses ravages à Saint-Marcellin, mais dans la région, comme dans toute l’Europe, elle emporte sans doute entre le tiers et la moitié de la population. Elle reviendra à plusieurs reprises dans les décennies suivantes.

L’épidémie a une autre conséquence. Accusés d’empoisonner les puits, les juifs sont massacrés au printemps 1348 dans plusieurs bourgs du Dauphiné et de Provence. On ignore le sort de ceux qui prêtaient à Saint-Marcellin ; les sources de la ville n’en disent plus rien.

La fin des dauphins

Ruiné par ses fondations, ses fêtes et ses dettes, frappé par la mort de son fils unique André en 1335, Humbert II part en 1345 pour une croisade vers Smyrne. Son épouse Marie des Baux meurt à Rhodes en 1347. Revenu seul, sans héritier, il négocie la cession de ses États au roi de France.

Avant de partir, il prend soin de protéger ses sujets. Le Statut delphinal de mars 1349 garantit les libertés et les coutumes du pays : ses habitants ne pourront être jugés hors du Dauphiné, ni soumis à des impôts sans leur consentement. Les franchises de Saint-Marcellin s’y trouvent implicitement confirmées.

Le 16 juillet 1349, à Lyon, il remet le Dauphiné à Charles, petit-fils du roi Philippe VI et futur Charles V. Le Dauphiné ne fusionne pas avec le royaume : il reste une principauté distincte, en droit terre d’Empire, gouvernée par l’héritier du trône, qui en portera désormais le titre de dauphin. Humbert II entre chez les Dominicains, devient patriarche d’Alexandrie et meurt à Clermont en 1355.

Pour Saint-Marcellin, l’héritage est considérable : une communauté de bourgeois libres, des consuls élus, une vocation judiciaire et une enceinte en construction. La petite bourgade des dauphins est devenue une ville.


À vérifier

  • La cour déplacée par la peste : à confirmer, ainsi que la date.

Sources

  • Jean Sorrel, Histoire de Saint-Marcellin, chapitres II et III
  • A. Lacroix, Saint-Marcellin, Grenoble, Xavier Drevet (Bibliothèque historique du Dauphiné), p. 2-10, 20 et 23,
  • Charte d’Humbert II des 4, 14 et 17 juillet 1343, traduction française publiée ; original latin aux Archives départementales de l’Isère (à localiser)
  • Archives départementales de l’Isère, Chambre des comptes, B 3286, B 4029, B 4408, B 4410
  • Ulysse Chevalier, « Itinéraire du dauphin Humbert II », Bulletin de la Société d’archéologie et de statistique de la Drôme
  • Jean-Pierre Moret de Bourchenu, marquis de Valbonnais, Histoire de Dauphiné et des princes qui ont porté le nom de dauphins, Genève, 1722, 2 vol.
  • Anne Lemonde, Le Temps des libertés en Dauphiné. L’intégration d’une principauté à la couronne de France (1349-1408), Grenoble, PUG,
  • R. Bonnat, Histoire de Saint-Marcellin,
  • Ville de Saint-Marcellin, Patrimoine de Saint-Marcellin, circuits,
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Source : https://paul.argoud.net/saint-marcellin-isere/histoire/au-temps-des-dauphins-xiiie-xive-siecles/