Lettres de Louis XI pour l’église de Saint-Marcellin (1466)

  • Date : en
  • Cote : Cartulaire de Saint-Marcellin
  • Source du texte : Cartulaire de Saint-Marcellin ; orthographe du document respectée. Lettres enregistrées à Grenoble le 23 décembre 1467.

Par ces lettres, données à Montils-lès-Tours1 en 1466, Louis XI accorde à frère Guillaume Galbert, dit Bargena, recteur de la paroisse2, de quoi réparer et embellir l’église de Saint-Marcellin. Il lui attribue pour vingt ans la moitié du « commun », droit perçu sur les denrées entrant en ville ou en sortant, qu’il avait accordée aux Carmes pour treize ans par lettres du 19 octobre 1455. Le don prendra effet à l’expiration de celui des Carmes, en 1468, et courra jusqu’en 1488. Le récit [titre du chapitre 5] replace ces lettres dans leur contexte.

Le texte, connu par extraits, est reproduit dans sa graphie d’origine.

Le texte

LOYS… à nos amés et féaux3 conseillers, les gouverneur ou son lieutenant et gens tenans nostre Parlement de Daulphiné4 et au balief du bas pays de Viennois et Valentinois ou à son lieutenant en nostre court de St-Marcellin5…

Par don et octroy de nous ou de nos prédecesseurs, nos bien amés les cosses (consuls), borjois et habitans de ladicte ville prenent et levent … de lonctemps en ça, certain aide, truage6 ou imposition sur certaines denrées et marchandises, comme vin, bestes et certeines autres qui sont vendues et achettées et qui entrent et yssent7 par ladicte ville ; lequel aide ou truage est vulgairement appellé Commun de la ville… et a este mis et imposé ledict truage… pour soubstenir et païer les charges de ladicte ville comme entretenir puis8, ponts, fontaines et autres affaires communs d’icelle, dont par le dessus dict don, octroy et consentement par nous ou nos prédecesseurs… donnés, iceulx habitans doivent la moitié des deniers qu’ils resoivent… metre et emploier un9 en la fortification et réparation des murailles et closure10 d’icelle ville et non ailleurs… ; laquelle moitié, puis aucun temps en ça, nous estant en nostre dict pais du Dauphiné11, nous avons donné… aux religieux et Couvent des CARMES… jusques à certain temps qui brief finira.

Et il soit ainsi que la dicte église de Sainct-Marcellin qui est la principale et plus grande église de ladicte ville et en laquelle viennent et affluent plus de gens et parrochiens, ait besoin et necessite de y faire plusieurs grande réparations et spécialement de voultes, pilliers et pavements de pierres pour la decoration et perfection d’icelle ; lesquelles reparacions le suppliant ne pourroit ni scauroit de lui mesme fere, ni porter et soustenir les frais et mises12… sans nostre grace et aide… Pourquoy, nous les choses dessus dictes considerees… et pour la grande et singuliere devocion que nous avons au glorieux St-Anthoine, dont depend ladicte église13, et a ce que icelle puisse estre restaurée et rediffiee, et que soyons participant es oreysons14 et prieres qui y seront faictes… ; audict suppliant… avons octroyé et octroyons… ; par ces presentes, qu’il ait et prene chascun an la moitié dudict aide, treu imposicion ou commun… jusques a vingt ans prochainement venans à compter du jour que le don et octroy faict aux Carmes sera fini et expire.

(Ces lettres ont été enregistrées à Grenoble le 23 décembre 146715.)

En français moderne

Le roi s’adresse au gouverneur du Dauphiné, au Parlement de Grenoble et au bailli du Viennois et Valentinois, qui siège à Saint-Marcellin. Il rappelle que les consuls et habitants de la ville perçoivent depuis longtemps, par concession royale, une taxe appelée le « commun » sur le vin, le bétail et d’autres marchandises vendues en ville ou passant par ses portes. Cette taxe sert à entretenir les puits, les ponts et les fontaines, et la moitié de son produit doit aller aux murailles et à rien d’autre. Or le roi a donné cette moitié aux Carmes, pour un temps qui touche à sa fin.

L’église paroissiale, la plus grande et la plus fréquentée de la ville, a besoin d’importants travaux, notamment de voûtes, de piliers et de dallage, que le curé ne peut financer seul. Par dévotion pour saint Antoine, dont dépend l’église, et pour avoir part aux prières qui y seront dites, le roi accorde au curé cette même moitié du commun, chaque année pendant vingt ans, à compter du jour où expirera le don fait aux Carmes.

La suite

Le curé n’en profita pas comme il l’espérait. Muni des lettres royales, Guillaume Galbert convoqua les habitants pour se faire rembourser sur l’octroi les frais qu’il avait déjà avancés. Scandalisés, les consuls et conseillers décidèrent qu’il ne pourrait en aucune façon recouvrer lui-même les deniers : les syndics les percevraient et passeraient les marchés de travaux, en sa présence et avec son accord.

Ce que révèle le texte

La moitié du commun était réservée aux fortifications, et les lettres le rappellent expressément : « et non ailleurs ». Le roi en dispose pourtant à sa guise. Accordée aux Carmes en 1455, puis au curé jusqu’en 1488, cette ressource échappe aux murailles pendant plus de trente ans. On comprend mieux pourquoi, en 1494, la ville doit faire rebâtir d’un coup plus de trois cents mètres de rempart.

Le texte décrit aussi l’église en chantier. Le chœur a été reconstruit à partir de 1423 ; il reste à voûter, à monter les piliers et à daller la nef. Le clocher, achevé en 1481 avec l’argent du commun, appartient sans doute à cette même campagne de travaux.

Enfin, la dévotion invoquée n’est pas qu’une formule de chancellerie. Louis XI multipliait pèlerinages et dons aux sanctuaires, et Saint-Antoine, voisin de Saint-Marcellin, était l’un des plus grands pèlerinages de son royaume.


  1. Résidence de Louis XI près de Tours, qu’il fait reconstruire et qui prendra le nom de Plessis-lès-Tours. Il y mourra en 1483. ↩

  2. L’église de Saint-Marcellin dépendait de l’abbaye de Saint-Antoine, qui y nommait un de ses religieux comme curé, d’où le titre de « frère ». ↩

  3. « Aimés et fidèles » : formule de la chancellerie royale. ↩

  4. Le Conseil delphinal, installé à Saint-Marcellin en 1337 puis à Grenoble en 1340, est devenu Parlement de Dauphiné en 1453. ↩

  5. Le bailli du Bas-Dauphiné, pour le Viennois et le Valentinois, dont la cour siège à Saint-Marcellin. ↩

  6. Truage, ou treu : taxe, tribut. ↩

  7. « Qui entrent et sortent ». ↩

  8. Puits. ↩

  9. Sans doute « en », par erreur de copie ou de transcription. ↩

  10. Clôture, c’est-à-dire l’enceinte. ↩

  11. Allusion aux lettres données à Saint-Marcellin le 19 octobre 1455, quand Louis, encore dauphin, gouvernait le Dauphiné. ↩

  12. Dépenses. ↩

  13. La paroisse relevait de l’abbaye de Saint-Antoine depuis la donation de 1083, d’abord par l’intermédiaire des bénédictins, puis des Antonins à partir de 1297. ↩

  14. Oraisons, prières. « Rediffiee » signifie réédifiée. ↩

  15. Les lettres royales ne s’appliquaient en Dauphiné qu’après leur enregistrement par le Parlement et la Chambre des comptes de Grenoble, d’où ce délai d’un an et plus. ↩

Sources

  • Cartulaire de Saint-Marcellin, archives communales
  • A. Lacroix, Saint-Marcellin, Grenoble, Xavier Drevet (Bibliothèque historique du Dauphiné), p. 26-27,
  • Jean Sorrel, Histoire de Saint-Marcellin, annexe du chapitre I

Dans le récit : Une ville de juges et de bourgeois : la fin du Moyen Âge

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