Géopolitique

La géopolitique que l’on sert au journal de vingt heures se résume trop souvent à une carte du monde en deux couleurs — les gentils d’un côté, les méchants de l’autre — et au commentaire navré d’un éditorialiste qui découvre avec stupéfaction que les rapports de force n’ont pas été abolis par le droit international, que les traités ne protègent que ceux qui ont les moyens de les faire respecter, et que l’indignation vertueuse n’a jamais constitué une politique étrangère. Cette catégorie est celle d’un observateur qui préfère les cartes d’état-major aux cartes postales, qui lit les accords commerciaux avant de commenter les poignées de main, et qui part du principe que pour comprendre pourquoi un empire agit il faut d’abord regarder ce qu’il convoite — pétrole vénézuélien, terres rares chinoises, avant-poste arctique, corridors de semiconducteurs — plutôt que ce qu’il déclare. Vous y trouverez des analyses sur la recomposition des puissances quand Washington négocie avec Moscou en excluant l’Europe de la table, des décryptages de souveraineté industrielle et militaire quand Dassault défend la France mieux que l’Élysée, des chroniques sur l’affaire Epstein comme clé de lecture systémique du pouvoir mondial, et parfois le constat brutal qu’on ne négocie pas avec le loup en lui récitant le droit — on devient plus fort que lui ou on disparaît — le tout écrit avec la conviction que la lucidité géopolitique, même dérangeante, reste infiniment moins coûteuse que l’aveuglement.

IA souveraine : pourquoi l’open source local est devenu le seul choix d’indépendance en 2026

Le Cloud Act américain de 2018 autorise les autorités fédérales à exiger de n’importe quelle entreprise américaine qu’elle transmette des données hébergées partout dans le monde — y compris en Europe. OpenAI, Anthropic, Google et Microsoft y sont tous soumis, quelle que soit la localisation physique de leurs serveurs. Choisir Mistral ne suffit pas : tant que l’accès passe par Azure, le modèle reste hébergé sur une infrastructure américaine soumise à cette même juridiction. La souveraineté commence au moment où le modèle tourne sur une infrastructure que vous maîtrisez — un serveur dédié en France, ou le datacenter en propre de Mistral en Essonne. En 2026, avec Ollama et les modèles Mistral Small quantifiés, cette architecture n’est plus réservée aux grands groupes : elle est à portée de toute équipe qui administre déjà des serveurs Linux.

SCAF, IRIS², IA : Pourquoi la France préfère réguler son déclin plutôt que de construire son futur

Alors que la France s’installe dans un record mondial de pessimisme, nos grands projets industriels comme le SCAF ou IRIS² s’embourbent dans la bureaucratie et les compromis européens. Pendant que la Chine et les États-Unis bâtissent le futur sans demander la permission, nous préférons ériger le principe de précaution en religion d’État. Ce blocage n’est pas technique, mais culturel : nous avons sacrifié l’ambition démesurée au profit d’un confort réglementaire qui fabrique du nihilisme. Il est urgent de retrouver le droit de rêver grand et de privilégier enfin les bâtisseurs sur les analystes. Car le sens ne naît pas de la prudence, mais d’une audace assumée.

Mistral s’endette à 830 millions : souveraineté ou mise sur rouge ?

Mistral vient d’annoncer 830 millions de dollars de financement par dette — une première dans l’histoire de la société — pour construire son propre datacenter à Bruyères-le-Châtel, au sud de Paris. Le chiffre d’affaires annuel récurrent de l’entreprise est passé de 20 à 400 millions de dollars en douze mois, avec un objectif d’un milliard d’ici fin 2026. Le montage mérite pourtant qu’on y regarde de près : les 13 800 puces sont signées Nvidia — Santa Clara, Californie —, la dette est en partie portée par HSBC et MUFG, et le capital du grand campus prévu pour 2028 vient d’Abu Dhabi. La souveraineté numérique que certains voient dans cette annonce se construit donc avec des puces américaines, des banques britanniques et japonaises, et un fonds émirati. Mistral progresse dans la bonne direction — mais progresser dans la bonne direction et avoir atteint la souveraineté, ce n’est pas la même chose.

Mot de passe volé, Freedom.gov et euro numérique : la semaine où tout s’est fissuré

L’État français perd 1,2 million de données bancaires sur un mot de passe volé. La même semaine, l’administration Trump dévoile Freedom.gov, un VPN gouvernemental confié à une activiste du Premier Amendement et à un ancien du DOGE accusé d’avoir exposé 300 millions de numéros de sécurité sociale. Pendant ce temps, l’Europe annonce vouloir numériser notre monnaie. Trois promesses de confiance numérique, trois faillites symétriques et au milieu, des citoyens à qui l’on demande de choisir leur tuyau sans jamais voir qui est à l’autre bout.

Mistral rachète Koyeb : la mue vers l’empire cloud

Trois jours après mon billet sur le virage infrastructure de Mistral AI (1,2 milliard d’euros dans un datacenter en Suède), l’entreprise confirme la thèse en rachetant Koyeb, une startup parisienne de 13 ingénieurs spécialisée dans le déploiement serverless d’applications IA. C’est sa toute première acquisition, et elle comble exactement la lacune que j’identifiais : il manquait la couche logicielle pour transformer du béton et des GPU en cloud utilisable. Mistral ne pivote plus, Mistral a pivoté, du modèle de langage au fournisseur de cloud IA full-stack européen. Les risques que je pointais (étirement opérationnel, dépendance à NVIDIA, course au compute face aux hyperscalers) restent intacts, mais la trajectoire est désormais irréversible.

Epstein n’est pas un bug

L’affaire Epstein dépasse le fait divers criminel. Derrière le prédateur, un organe de gouvernance informel : diplomatie de l’ombre, chantage comme assurance mutuelle, finance opaque et justice complice. De Tucker Carlson à Xavier Poussard, les grilles de lecture convergent, ce scandale est une clé systémique pour comprendre le pouvoir mondial depuis 1945. Et si Epstein compromettait par la chair, les GAFAM le font désormais par le code.

SCAF : quand Dassault défend la France mieux que l’Élysée

Le SCAF est en état de mort clinique : huit ans de négociations, 100 milliards d’euros en jeu, un démonstrateur repoussé à 2029 et trois nations incapables de s’accorder. Pendant que l’Allemagne exige un transfert de technologie sur les commandes de vol françaises, elle achète 50 F-35 américains dont elle ne contrôlera jamais ni le code source, ni la maintenance. Dassault a raison de bloquer ; comme il a eu raison de claquer la porte de l’Eurofighter pour construire le Rafale. La France a les moyens, le tissu industriel et les compétences pour bâtir seule son chasseur de sixième génération : ce qui manque, c’est le courage politique de l’assumer.

CB + Wero : alliance naturelle ou absorption programmée ?

CB revient sur le devant de la scène, Wero s’allie aux systèmes nationaux européens : le tandem est séduisant sur le papier. Mais personne ne pose la vraie question, dans un monde qui se dématérialise, Wero ne risque-t-il pas de cannibaliser CB plutôt que Visa et Mastercard ? Entre absorption douce par Francfort et euro numérique en embuscade, la complémentarité affichée pourrait n’être qu’une transition organisée. La question n’est plus technique : qui décidera du sort de CB dans cinq ans ?

NanoIC : quand l’Europe applaudit une rustine à 700 millions

L’UE inaugure NanoIC, une ligne pilote à 700 millions d’euros chez imec à Louvain, dans le cadre du Chips Act européen. Même portée à 2,5 milliards avec les cofinancements, l’enveloppe reste dérisoire face aux 165 milliards de dollars investis par TSMC rien qu’en Arizona. Pendant ce temps, la France (qui possède avec le CEA-Leti et l’écosystème grenoblois l’un des meilleurs atouts européens en semiconducteurs) regarde Bruxelles financer du prototypage en Belgique. Entre saupoudrage communautaire et absence de stratégie industrielle souveraine, l’Europe confond vitrine et usine.

Wero : victoire des nations ou antichambre de la BCE ?

Le 2 février 2026, cinq systèmes de paiement nationaux (français, espagnol, italien, portugais, nordiques) ont signé un accord d’interopérabilité. 130 millions d’utilisateurs pourront bientôt payer sans Visa ni Mastercard. Une victoire pour les souverainetés nationales face aux géants américains ? Peut-être, à condition que la BCE ne récupère pas le projet pour imposer son euro numérique.