La Chine fabrique des machines, la France vend des actions

Trois jours séparent deux dépêches de fin juillet 2026. Le 28, Reuters révèle que la Chine a commencé à produire en série ses propres machines de lithographie DUV par immersion. Le 31, Bpifrance annonce la cession de 2,5 % du capital d’Orange pour 1,1 milliard d’euros. Personne n’a fait le rapprochement, et c’est bien le problème.

Un mot sur l’objet, parce qu’il est au centre de tout ce qui suit. La lithographie, c’est l’étape où l’on imprime le dessin d’un circuit sur une plaque de silicium en projetant de la lumière à travers un masque. Plus la longueur d’onde est courte, plus les motifs peuvent être fins. Le DUV, ultraviolet profond, c’est un laser à 193 nanomètres. L’immersion consiste à glisser une lame d’eau ultrapure entre la dernière lentille et la plaque : l’eau a un indice de réfraction de 1,44, ce qui ramène la longueur d’onde effective autour de 134 nanomètres. Un film d’eau de moins d’un millimètre, maintenu stable sous une optique qui balaie la plaque à plusieurs centaines de millimètres par seconde, et voilà une décennie de gravure gagnée sans changer de source lumineuse.

Chaque puce fabriquée aujourd’hui passe par la lithographie, souvent trente ou quarante fois de suite, et tout ce qui descend sous les 40 nanomètres passe par l’immersion. Un scanner à immersion pèse plusieurs dizaines de tonnes, compte des dizaines de milliers de pièces, coûte entre cinquante et quatre-vingts millions d’euros, et une seule entreprise au monde sait vraiment la construire : ASML, à Veldhoven, aux Pays-Bas. Nikon et Canon subsistent à la marge. C’est ce point de passage unique que Washington a fermé à la Chine en 2023. C’est ce point de passage que Shanghai vient de rouvrir de son côté.

Ce qui s’est passé à Shanghai

La nouvelle circule sous deux noms différents, ce qui a suffi à brouiller sa lecture dans la presse française. The Information a d’abord désigné Shanghai Yuliangsheng Technology, la start-up affiliée à SiCarrier, l’équipementier adossé à Huawei, dont SMIC teste un prototype depuis septembre 2025. Reuters a ensuite nommé le véritable maître d’œuvre : Shanghai Aishengna Electronic Technology Group, société d’État créée en août 2023, dotée de 7 milliards de yuans de capital social, soit environ un milliard de dollars, détenue par deux actionnaires publics, Shanghai Electric Holding et une filiale de Shanghai International Trust.

Aishengna n’a pas de site web. Elle n’a jamais rien communiqué sur ses activités. Elle partage une adresse avec Yuliangsheng et a absorbé les équipes de cette dernière ainsi que celles de SMEE, le vétéran national de la lithographie. Autrement dit : Pékin a pris tout ce que le pays comptait d’ingénieurs capables de faire converger un faisceau de 193 nanomètres à travers une lame d’eau, les a mis dans une structure sans vitrine, et a posé un milliard de dollars sur la table.

Les chiffres annoncés sont modestes. Cinq machines livrées en 2026, une vingtaine en 2027, aux fondeurs SMIC, Hua Hong et au mémoriste CXMT. En face, ASML expédie environ 130 systèmes à immersion par an. Le rapport est de un à vingt-cinq. Sur le papier, il n’y a pas de sujet.

Sauf que les bourses asiatiques ont perdu plus de 10 % à Séoul et 4 % à Tokyo dans la foulée. Les marchés, eux, ont compris.

Pourquoi cinq machines valent plus que cent trente

Un embargo technologique n’a pas de valeur proportionnelle. Il a une valeur binaire. Tant qu’il n’existe aucun substitut à quelque prix que ce soit, le blocage est total et le fournisseur autorisé fixe ses conditions. À partir du moment où un substitut existe, même médiocre, même lent, même produit à cinq exemplaires par an, l’embargo cesse d’être un mur pour devenir un délai. Et un délai, ça se calcule, ça s’amortit, ça se planifie.

La machine chinoise vise le 28 nanomètres en simple exposition, et le 7 nanomètres par multipatterning, au prix d’un rendement dégradé. Ce n’est pas de l’EUV, ce n’est pas TSMC, ce n’est pas le silicium des accélérateurs d’IA les plus récents. Mais c’est très exactement là où se fabrique l’écrasante majorité des puces du monde réel : microcontrôleurs, gestion d’alimentation, capteurs, mémoire, réseau, automobile. La lithographie DUV n’est pas la technologie de prestige, c’est la technologie de volume.

Je ne fais ici que rejouer un théorème que j’ai déjà exposé sur un autre terrain : suffisamment bon, cinquante fois moins cher. Les contrôles à l’export américains devaient étrangler l’IA chinoise, ils lui ont appris la frugalité et la frugalité est devenue son arme tarifaire. Ce qui s’est joué avec DeepSeek et Qwen se rejoue aujourd’hui dans une salle blanche de Shanghai, avec cette différence considérable que l’on ne parle plus de fichiers de poids, mais d’acier, d’optique et de mécanique de précision. La proportionnalité inverse a franchi la frontière du logiciel.

Le seuil qui vient d’être passé n’est donc pas celui de la performance. C’est celui de l’existence. Et il ne se repasse pas dans l’autre sens.

L’embargo a fonctionné exactement comme prévu, pour Pékin

Voilà le passage que nos ministres devraient relire deux fois.

Un entrant sur le marché de la lithographie affronte normalement trois obstacles insurmontables : un incumbent techniquement supérieur, des clients qui n’ont aucune raison de prendre le risque d’un outil immature, et un marché où l’erreur se paie en milliards de rendement perdu. Les contrôles à l’exportation ont supprimé les trois d’un coup. Ils ont créé une demande captive garantie, ils ont rendu le risque d’adoption inférieur au risque de ne rien faire, et ils ont donné à l’État chinois une justification politique pour financer sans compter une industrie que le calcul économique seul n’aurait jamais fait naître.

Le détail le plus savoureux est ailleurs. Privée de ses meilleurs modèles en Chine, ASML aurait relevé ses tarifs sur les générations anciennes, les seules encore autorisées à l’export. Traduction : le fournisseur occidental a lui-même creusé l’écart de prix dans lequel le concurrent local va s’engouffrer. Quant au MATCH Act, déposé en avril 2026, il étend les restrictions à la maintenance et à l’assistance technique des machines déjà installées. Il dit donc aux fonderies chinoises que leur parc existant est un otage. On ne pouvait pas concevoir de meilleur argument commercial pour Aishengna.

C’est le même mécanisme que celui que je décrivais à propos de l’industrie automobile européenne, qui ne meurt pas de la Chine mais de sa protection. La barrière ne protège pas l’industrie qu’elle prétend défendre : elle anesthésie celle qui est derrière et muscle celle qui est devant. Et que l’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai jamais écrit : j’ai reconnu à Trump une part de raison sur les droits de douane, à condition d’y voir un levier de rapport de force assumé, borné dans le temps, et non une politique industrielle par procuration. Un embargo sur un goulot d’étranglement technologique n’est pas un tarif : c’est un ordre de mission adressé aux ingénieurs d’en face.

Que l’on soit clair : ce n’est pas un plaidoyer pour la planification. Le programme lithographique chinois, c’est vingt ans de SMEE et de promesses non tenues, financées à fonds perdus. Ce qui a changé la donne n’est pas la subvention, c’est la suppression de l’alternative. L’interdiction a accompli ce que des milliards de yuans n’avaient pas réussi à faire : rendre le produit local préférable. C’est une leçon autrichienne dans le texte, et elle est cruelle. On ne planifie pas l’ignorance des autres. Chaque intervention produit ses conséquences non voulues, et celles-ci sont exactement à la mesure de l’arrogance qui les a précédées.

Ceux qui pensent que la marche jusqu’au haut de gamme prendra vingt ans devraient relire ce que j’écrivais au sujet d’un fabricant d’aspirateurs robots capable de sortir une hypercar de 1 876 chevaux. L’intégration verticale chinoise ne respecte pas nos calendriers.

Ce que nous ne savons pas encore

L’honnêteté impose de poser les limites. L’information vient d’une source anonyme et d’un média payant. Aucun chiffre de débit horaire, aucune donnée d’overlay, aucun rendement de ligne pilote n’a été publié. La mise en production réelle chez SMIC est annoncée pour 2027 au mieux, et « au mieux » dans ce secteur signifie généralement plus tard. L’EUV domestique en est au stade du prototype, ce qui, à ce niveau de complexité, veut dire une décennie.

Surtout, il reste le vrai champ de bataille, celui dont on ne parle jamais parce qu’il n’a pas de belle photo de salle blanche : la chaîne. Une machine de lithographie n’est pas un bloc, c’est un assemblage de monopoles. L’optique de précision, celle qui doit tenir des tolérances de quelques atomes sur des lentilles de plusieurs centaines de kilos, c’est Zeiss, et ce n’est pas un hasard si ASML a fini par entrer au capital de Zeiss SMT à hauteur de 24,9 % après avoir racheté Cymer, son fournisseur de sources lumineuses. ASML n’a pas seulement fabriqué la machine : elle a acheté ses propres goulots d’étranglement, un par un, pendant vingt ans. C’est cela, une stratégie industrielle.

Le second verrou est chimique. Les résines photosensibles, et particulièrement celles destinées à l’ArF par immersion, sont un quasi-monopole japonais où quelques noms, JSR, Tokyo Ohka Kogyo, Shin-Etsu, Fujifilm, se partagent l’essentiel du marché mondial. En novembre 2025, le METI japonais a inscrit une douzaine de matériaux critiques, dont les résines haut de gamme, sur sa liste de contrôle à l’export à destination d’entreprises chinoises nommément désignées. Reuters indique d’ailleurs que des composants critiques de la machine d’Aishengna restent importés du Japon.

La leçon est cinglante et vaut dans les deux sens. Le scanner n’est que la partie visible. Tokyo peut, d’une signature administrative, rappeler à Pékin que fabriquer la machine ne suffit pas si l’on n’a ni le verre pour la voir ni la chimie pour l’imprimer. Sauf que c’est exactement le raisonnement que tenait ASML il y a cinq ans.

Rien de tout cela n’annule le fait central. Une machine qui existe mal vaut infiniment plus qu’une machine qui n’existe pas.

Pendant ce temps, à Paris

Le 31 juillet, Bpifrance a cédé 66,5 millions d’actions Orange à 16,57 euros, soit 2,5 % du capital, pour environ 1,1 milliard d’euros. Le communiqué parle de « gestion active du portefeuille » et de « rotation progressive des actifs ». L’État et Bpifrance conservent de concert 20,4 % du capital et 27 % des droits de vote, et la représentation au conseil d’administration reste inchangée.

Notons au passage l’élégance du montage. On vend la part économique, on garde la part politique. Les droits de vote double font que 20 % de capital pèsent 27 % de gouvernance, et les sièges au conseil ne bougent pas d’un millimètre. L’État se retire du risque et reste au volant. Pour l’actionnaire minoritaire, c’est le pire des deux mondes : il finance une entreprise dont les orientations continuent d’être arbitrées par un acteur qui, lui, réduit son exposition. Ceux qui ont oublié ce que donne la gestion politique d’un opérateur historique peuvent relire le parcours de Thierry Breton, de France Télécom à Atos.

Je ne réclame pas que l’État garde Orange. Je considère depuis toujours qu’il n’a rien à faire au capital d’un opérateur télécom, et qu’une cession totale, assumée, annoncée comme telle, serait une bonne nouvelle. Ce qui me hérisse, c’est le salami. Vendre par tranches de 2,5 % en appelant cela une stratégie, encaisser un milliard pour boucler un budget que personne n’ose réformer, et continuer d’exercer un contrôle qu’on ne finance plus. Nous avons déjà vu le film de la cession mal calibrée : en 2005, l’État bradait 90 % du réseau autoroutier pour 14,8 milliards, et les Français paient encore la facture à chaque péage.

Surtout : regardez ce que devient l’argent. Un milliard d’euros disparaît dans le tonneau des Danaïdes d’un État dont la trajectoire de dette est ce qu’elle est, et il n’en restera rien. En face, un milliard de dollars a été mis dans une société sans site web pour apprendre à faire une machine. Je n’approuve pas la méthode chinoise et je ne crois pas à sa réplicabilité chez nous. Mais je constate qu’à somme identique, l’un a acheté un capital productif et l’autre a acheté trois mois de trésorerie.

On me rétorquera, et le contradicteur aura raison sur les faits, que Bpifrance ne jette pas cet argent par la fenêtre : le plan Deeptech et French Tech Souveraineté existent, des centaines de jeunes pousses en vivent, et une part de ces cessions repart bel et bien vers du capital-risque national. Je l’accorde volontiers. Mais c’est précisément la nature de ce réinvestissement qui pose problème. Prendre des positions minoritaires dans trois cents entreprises, c’est planter des arbustes dans un champ qu’on a oublié d’irriguer : quelques-uns tiendront, la plupart seront rachetés avant de porter, et aucun ne fera de l’ombre. Shanghai a fait l’inverse. Un objet, une filière, toutes les équipes du pays dans une seule structure, un milliard de dollars et pas de communication. Ce n’est pas une question de moyens, ni même de doctrine. C’est une question de concentration, et notre incapacité chronique à concentrer se lit aussi bien dans le saupoudrage deeptech que dans l’acharnement à maintenir sous perfusion un dossier déjà perdu.

La souveraineté n’est pas une ligne de portefeuille

Le mot « souveraineté » est devenu un tic de langage. On le colle sur un cloud qui tourne chez un hyperscaler américain, sur une commande publique de licences Microsoft, sur une participation minoritaire dans un opérateur.

La souveraineté, ce n’est pas détenir des titres. C’est détenir un goulot d’étranglement. Les Pays-Bas ne pèsent pas dans la négociation entre Washington et Pékin parce qu’ils ont un beau portefeuille public. Ils y pèsent parce qu’une entreprise sur leur sol fabrique un objet que personne d’autre ne sait faire. Un seul point de passage obligé vaut mille participations, et la Chine nous l’a déjà démontré avec les terres rares : le jour où le détenteur du goulot décide de serrer, il n’y a rien à négocier.

L’Europe, elle, continue de croire qu’on achète un goulot d’étranglement avec une ligne budgétaire et une inauguration. NanoIC et ses 700 millions en sont le monument, à comparer aux 165 milliards de dollars engagés par TSMC pour la seule Arizona. La France, elle, a des atouts réels et jamais consolidés : Soitec et ses substrats SOI, Air Liquide et les gaz ultrapurs sans lesquels aucune fab ne tourne, l’écosystème grenoblois autour du CEA-Leti. Des briques minoritaires, fragiles, sur lesquelles je n’ai jamais entendu un plan digne de ce nom. En revanche, sur la ligne Orange du portefeuille de l’État, il y a un communiqué et une équipe qui se félicite. C’est toujours la même préférence pour la régulation du déclin plutôt que pour la construction.

Voilà ce que raconte cette semaine de juillet. Un pays a passé la décennie à apprendre à faire l’outil parce qu’on le lui avait refusé. Un autre a passé la même décennie à vendre par petits morceaux ce qu’il possédait encore, en appelant cela une gestion active.

L’un fabrique. L’autre vend. Dans dix ans, personne ne se souviendra du cours d’Orange le 31 juillet 2026, et tout le monde saura qui avait la machine.


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Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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