Société

Une société se décrit moins par ses grands débats que par ses petites choses devenues normales : cinquante centimes pour uriner dans une gare, deux euros pour gonfler ses pneus, un stage déguisé en emploi, un vocal de quatre minutes plutôt que trois lignes écrites, un match qu’on ne peut plus regarder sans trois abonnements. Cette catégorie est celle d’un observateur qui refuse de traiter ces détails comme des détails, parce que c’est là que se lisent les rapports de force, la dépossession douce et le renoncement collectif. Vous y trouverez des chroniques sur ce qui disparaît sans qu’on l’ait décidé, des bals de village aux amours qui durent, des autopsies de mécaniques bien huilées, du racket institutionnalisé aux plateformes qui fabriquent leur propre toxicité, et une hostilité assumée à l’industrie du commentaire et à ses injonctions à se prononcer. Écrit du point de vue de quelqu’un qui vit dans une petite ville, note ce qui s’y passe, et considère qu’un pays se juge à ce qu’il fait subir aux gens ordinaires quand personne ne regarde.

Les morts ne parlent pas, l’IA parle à leur place

Intelligence artificielle

Napoléon, Cléopâtre ou Joséphine Baker qui vous racontent leur vie face caméra en trente secondes : ces vidéos générées par IA envahissent Instagram et TikTok, et elles sont plutôt efficaces comme divertissement. Le problème est ailleurs : l’IA ne sait pas l’histoire, elle assemble des motifs probables, d’où les anachronismes que les historiens relèvent à la chaîne. Tant qu’on les regarde comme une fiction, rien de grave ; le risque commence quand le format témoignage se fait passer pour une source, surtout sur les sujets sensibles. Et quand une Joséphine Baker synthétique conclut par une question sur le pays auquel on appartient, ce n’est plus de l’histoire, c’est de la ventriloquie.

Sept chaises, un seul cadre : le casting présidentiel a déjà eu lieu

Démocratie

Fin août, LCI diffusait le grand débat du Medef : sept chaises, sept candidats à la présidentielle de 2027, et aucun critère de sélection affiché. Derrière ce plateau se cache un tour de scrutin invisible où invitations, sondages, temps de parole et parrainages publics composent la liste restreinte que l’électeur ne fera que ratifier en avril. Les désaccords des sept sont réels, mais intramuraux : personne n’y discute jamais les murs, de l’Union européenne à la peine de mort en passant par le droit du sol ou le régime de 1905. Une démocratie qui ne laisse pas certaines questions arriver jusqu’au bulletin transforme ses choix politiques en dogmes. Le test n’est pas de savoir si ces idées sont bonnes, mais si elles peuvent être battues à la loyale ou seulement écartées en amont.

Facture électronique : le péage invisible de la France en sommeil

Facture électronique

Un micro-entrepreneur sur deux ne déclare aucun chiffre d’affaires : la moitié du régime est une France en pointillé, faite d’activités de test, d’appoint ou de transition. À cette moitié dormante, la réforme de la facturation électronique impose de choisir un opérateur privé et d’exister dans l’annuaire, non pour facturer, mais pour être capable de le faire un jour. L’argument de l’abonnement obligatoire est pourtant faux : treize des dix-neuf offres auditées par l0g proposent un socle réellement gratuit. Le vrai péage est ailleurs, dans une barrière d’entrée cognitive et dans la précarité d’un gratuit qui n’a aucune raison de survivre pour des clients qui ne rapportent rien. En supprimant en 2024 le guichet public gratuit promis en 2020, l’État a verrouillé l’obligation d’intermédiaire et taxé le sommeil de ses entrepreneurs.

Péages à flux libre : le racket fluide des sociétés d’autoroutes

Société

Sur les portions d’autoroute à « flux libre », il n’y a plus de barrière, mais un compte à rebours de soixante-douze heures que personne ne vous a annoncé. Passé ce délai, la note grimpe à 10 euros, puis 90, puis 375, pour un péage qui en valait six. Les sociétés d’autoroutes peuvent obtenir votre adresse postale, mais elles ne vous écrivent qu’une fois la pénalité acquise. L’article 529-6 du code de procédure pénale leur permet en effet de constater elles-mêmes l’infraction et d’en encaisser le produit. Un modèle économique qui ne prospère que grâce à l’ignorance de l’usager n’est pas un progrès, c’est un piège.

Ce que l’on fume vraiment : le « CBD » des boutiques françaises

Société

Des consommateurs racontent par centaines la même histoire sur les réseaux sociaux : un « CBD » acheté en boutique légale, puis des hallucinations, une tachycardie, parfois les urgences. La raison est documentée par les Douanes : des fleurs de chanvre pulvérisées de cannabinoïdes de synthèse comme l’EDMB-4en-PINACA, cent fois plus puissant que le CBD et indétectable aux dépistages standards. Contrairement à l’intuition complotiste, l’État n’a pas voulu ces boutiques : il a tenté de les interdire et a perdu deux fois devant les juges. Mais depuis, il n’a construit ni contrôle, ni traçabilité, ni obligation d’analyse, parce que ce marché gris arrange toutes les strates de la société. Enquête sur la troisième drogue de France, celle que personne n’assume.

Les influenceurs Potemkine, ou la réussite facturée à l’heure

Société

À Los Angeles, un décor reconstituant l’intérieur d’un jet privé se loue moins de 55 dollars de l’heure, et il est réservé jour et nuit. Autour de lui s’est construite une chaîne d’approvisionnement complète du train de vie : châteaux à la journée, Lamborghini à la demi-heure, croisière-shooting sur la Seine, Rolex remise en main propre dans un hôtel de luxe. Aucune de ces sociétés ne trompe qui que ce soit, elles affichent leurs tarifs en ligne, et c’est précisément ce qui rend l’opération impunissable. Reste à comprendre pourquoi ces profils déclarent toujours les mêmes activités, celles que personne ne peut auditer, et comment ils se garantissent mutuellement une réussite dont aucun n’a le capital. Une enquête sur les influenceurs Potemkine, et sur ce que dit d’un pays le fait que la réussite s’y loue à l’heure.

La fonction n’exige rien : Bruno Le Maire, Thinkerview et l’imposture qui change de costume

Démocratie

Bruno Le Maire est passé chez Thinkerview, et les commentaires ont surtout retenu le tutoiement et la vulgarité : la fonction, paraît-il, exigerait le respect. C’est un énoncé d’Ancien Régime, car dans une république la déférence circule du mandataire vers le souverain, et ce que la charge ajoute n’est pas une immunité au ton mais une obligation de rendre des comptes. Reste que ces critiques tiennent un bon argument qu’ils n’utilisent jamais : ce qui a manqué n’était pas le respect, c’était la relance. Derrière l’entretien se devine d’ailleurs la même liturgie accusatoire que sur les plateaux télé, procureur inversé mais métier identique. Et tant que la reddition de comptes n’existe ni aux urnes, ni au Parlement, ni devant un juge, même les meilleures interviews resteront des ersatz.

Le salut par le calcul : la promesse de vaincre le vieillissement

Philosophie et existentialisme

Le discours techno-optimiste ne promet plus des outils, il promet une délivrance : la fin des maladies, puis du vieillissement lui-même. Cet article n’essaie pas de dire si cette promesse tiendra, mais examine sa forme, qui emprunte la grammaire des eschatologies religieuses. Constater cette ressemblance ne suffit pourtant pas à disqualifier une thèse, sous peine de sophisme génétique. Ce qui distingue ici la science de la croyance n’est pas le contenu de la promesse, c’est le rapport à la preuve : quel résultat, quel échec ferait renoncer ? Une des grandes formes de foi de notre époque se constitue sous nos yeux, et elle s’écrit entièrement ailleurs.

Le dernier haut-fourneau : une journée au U4 d’Uckange

Histoire

Au retour d’un séjour sur la Nordschleife du Nürburgring, j’ai fait halte dans la vallée de la Fensch pour visiter le haut-fourneau U4 d’Uckange, seul survivant des six installations d’une usine à fonte éteinte en décembre 1991 et unique haut-fourneau visitable en France. Douze hectares de friche, une cheminée de 82 mètres, une halle de coulée figée telle qu’elle était le soir de la dernière coulée : le lieu doit sa survie à des anciens ouvriers qui se sont battus dix ans pour obtenir son inscription aux monuments historiques. Entre la benne Staehler, le tableau de production tracé à la craie et les affiches syndicales de 1991, on comprend ce que produisaient réellement 1200 personnes travaillant 24 heures sur 24. Mais un pays qui met ses hauts-fourneaux sous vitrine a déjà répondu à la question de sa souveraineté industrielle, et la visite, aussi passionnante soit-elle, ressemble à un constat de décès très bien éclairé.

Abonnés au silence : comment l’État et la tech ont désarmé nos colères

Politique

Le 1er juillet 2026, Sony enterre le disque physique et encaisse la colère de ses joueurs sans ciller, comme l’Élysée encaisse les manifestations depuis huit ans. Cette indifférence n’est pas un accident : les Français continuent de croire que leurs élus leur doivent des comptes comme des employés à leur patron, alors que le système a méthodiquement désamorcé ce rapport de force, des accords de Matignon à la réforme des retraites en passant par le référendum trahi de 2005. Verrous constitutionnels, doctrine policière durcie, discrédit des contestations, jusqu’au QR code exigé pour commémorer la prise de la Bastille : chaque crise a servi de séance de musculation au pouvoir. Le client roi et le citoyen employeur sont morts de la même mort, celle du pouvoir de faire plier. Reste à reconstruire les leviers, dans les institutions comme dans nos usages numériques.