Les morts ne parlent pas, l’IA parle à leur place
Vous les avez forcément croisées. Napoléon qui vous fixe dans les yeux et vous raconte Austerlitz. Cléopâtre en plan serré, lumière de studio, qui vous explique pourquoi elle a choisi César. Trente secondes, une voix off grave, une musique de bande-annonce, et un personnage mort depuis des siècles qui parle à la caméra comme un youtubeur.
Ces comptes se multiplient sur Instagram et TikTok. Certains cumulent des millions de vues. Et je crois qu’il faut commencer par leur reconnaître une chose : c’est du divertissement, et du divertissement plutôt efficace.
Deux formats cohabitent, et ils ne posent pas exactement le même problème. Le « POV : tu te réveilles en 1789 » vous plonge dans une époque sans prétendre témoigner de quoi que ce soit ; c’est une ambiance, un décor, rien de plus. Le personnage qui parle à la première personne, lui, se présente comme un témoin. C’est surtout de ce second format qu’il est question ici.
Ce que ces vidéos font bien
Je ne vais pas faire semblant de ne pas comprendre le succès. Le format est court, le visage est humain, le récit est à la première personne. C’est exactement ce qui manque à beaucoup de pédagogie historique : de l’incarnation.
Si un adolescent qui n’aurait jamais ouvert un livre sur Joséphine Baker tape son nom dans un moteur de recherche après avoir vu une de ces vidéos, quelque chose a fonctionné. Attiser la curiosité est un objectif louable. Et le phénomène n’est pas homogène : certains comptes s’appuient visiblement sur une notice biographique et se donnent la peine de vérifier, d’autres produisent du slop à la chaîne, un personnage par jour, sans jamais ouvrir un livre. Je ne les mets pas dans le même sac. Mais le format, lui, est le même, et c’est le format qui pose problème. On peut trouver le procédé cringe, et je le trouve cringe, cette manie de faire renaître virtuellement des gens qui n’ont rien demandé et qui ne peuvent plus rien refuser. Mais l’intention de rendre l’histoire désirable n’est pas condamnable en soi.
Le problème n’est pas l’intention. Le problème est ce que ces vidéos sont réellement, et ce que le public en fait.
L’IA ne sait pas l’histoire
Un modèle génératif ne connaît pas Rome. J’ai déjà expliqué comment ces modèles fabriquent une image et pourquoi le pixel est devenu une commodité. Ici, la machine connaît des millions d’images étiquetées « Rome antique », dont une bonne partie sont des péplums hollywoodiens, des jeux vidéo et des illustrations de manuels scolaires. Quand on lui demande un légionnaire, il produit une moyenne pondérée de tout cela. Il assemble des motifs visuels qui lui semblent cohérents. Il ne vérifie rien, parce qu’il n’a rien à vérifier : il n’a pas de notion de vrai ou de faux, seulement de probable.
D’où les anachronismes que les historiens relèvent régulièrement dans ces contenus, et qu’on finit par voir partout une fois qu’on a l’œil :
- des lunettes de soleil dans la Rome antique ;
- des drapeaux nationaux flottant sur des batailles antérieures de plusieurs siècles à leur invention ;
- des coiffures, des tissus, des coupes de vêtements impossibles pour l’époque ;
- un soldat allemand qui célèbre la Libération de Paris, sourire aux lèvres, casque sur la tête ;
- Jeanne d’Arc aux longs cheveux flottants, alors que son procès mentionne explicitement ses cheveux coupés court, ce qui lui fut d’ailleurs reproché.
Ce ne sont pas des détails. Ce sont les traces visibles d’une méthode. Si les coiffures sont fausses, pourquoi le récit serait-il juste ? Le texte est produit par la même machine, avec la même logique : ce qui sonne bien plutôt que ce qui est attesté.
Là où le divertissement devient un problème
Tant qu’on regarde ces vidéos comme on regarderait une fiction historique ou une reconstitution un peu libre, rien de grave. Personne ne sort de Gladiator en pensant avoir suivi un cours d’histoire romaine. Méliès, dont je parlais récemment, envoyait des astronomes dans l’œil de la Lune et personne ne prenait cela pour un documentaire. L’illusion était assumée, c’est toute la différence.
Le risque commence quand le format lui-même se présente comme une source. « Telle personnalité te raconte sa vie » n’est pas une fiction assumée, c’est une mise en scène de témoignage. Le personnage regarde la caméra. Il parle au présent. Il dit « je ». Tout le dispositif est conçu pour produire de l’adhésion, pas de la distance critique. Et rien, dans la plupart de ces publications, ne signale qu’il s’agit d’une reconstruction. Pas de mention de source, pas de nom d’historien, pas même un « librement inspiré de ».
Sur des sujets légers, ce n’est qu’un peu agaçant. Sur des sujets sensibles, la guerre, les camps, l’esclavage, la colonisation, c’est autre chose. Toutes les vidéos ne dérapent pas, loin de là. Mais le risque monte d’un cran, parce que le format s’y prête. Il a suffi de quelques décennies de cinéma américain pour effacer l’Armée rouge de la libération d’Auschwitz dans la mémoire collective. Trente secondes, c’est exactement le format dans lequel le sensationnalisme et les stéréotypes passent le mieux. Le cliché se génère mieux que la nuance. Il n’y a pas de place pour la nuance, pas de place pour le contexte, pas de place pour le « on ne sait pas ». Et un algorithme récompense ce qui fait réagir, pas ce qui est exact. C’est la même mécanique qui fait prospérer les influenceurs Potemkine : la mise en scène paie, la vérification ne rapporte rien.
Le cas Joséphine Baker
Une vidéo m’a fait tiquer récemment, et c’est elle qui m’a décidé à écrire ce billet. Une « Joséphine Baker » générée par IA, plan serré, regard caméra, raconte sa vie au présent et à la première personne : Saint-Louis, Paris, la scène, la guerre. Pas de mention de source, pas de nom d’auteur, pas d’indication que le visage et la voix sont synthétiques. Puis la chute, posée au spectateur comme une question laissée en suspens : « On appartient au pays où on naît ou à celui qui nous accepte ? » Et la vidéo s’arrête là-dessus. C’est le dernier mot, celui qu’on retient.
Joséphine Baker a-t-elle vraiment dit cela ? L’a-t-elle seulement pensé dans ces termes ?
Ce qu’on sait d’elle raconte plutôt l’inverse d’une hésitation. Elle a choisi. Elle est devenue française par mariage en 1937. Elle a servi le contre-espionnage puis la France libre pendant la guerre, et la phrase qui lui est attribuée à ce moment-là est sans ambiguïté : la France a fait d’elle ce qu’elle est, elle est prête à donner sa vie pour elle. En 1963, à Washington, elle prend la parole aux côtés de Martin Luther King en uniforme de l’armée de l’air française. Elle a chanté « J’ai deux amours », dont le refrain met son pays et Paris sur le même plan, puis elle a fini par reformuler elle-même : « Mon pays, c’est Paris ». Elle repose au Panthéon depuis 2021.
Rien de tout cela ne ressemble à une femme qui se demande à quel pays elle appartient. Cela ressemble à une femme qui l’a décidé, tôt, et qui l’a payé de sa personne.
La question posée par la vidéo n’est pas une question de 1937. C’est une question de 2026. C’est un débat contemporain sur l’immigration et l’intégration, glissé dans la bouche d’une morte qui ne peut pas le démentir, sous un visage synthétique qui lui ressemble assez pour que le spectateur y croie. Que l’auteur de la vidéo ait une opinion sur ce sujet, c’est son droit. Qu’il la fasse porter par Joséphine Baker, c’est de la ventriloquie.
Et c’est là que le divertissement cesse d’être innocent. On ne fait plus vivre un personnage, on l’instrumentalise. L’IA n’est pas un outil neutre, je l’ai écrit ailleurs, mais dans ce cas précis elle n’est même pas l’auteur du biais. Le biais est humain, et il est dans le prompt.
La règle simple
Je ne demande pas qu’on interdise ces vidéos. Je ne demande même pas qu’on arrête de les regarder. Je propose une règle que chacun peut s’appliquer.
Ces vidéos peuvent donner envie d’en savoir plus. Elles ne remplacent pas une source, un livre, un musée, un cours ou un historien qui a passé vingt ans sur le sujet. Ce sont des contenus visuels attractifs, pas de la pédagogie. Les prendre pour ce qu’elles sont évite de confondre le spectacle et la connaissance.
Et quand un personnage historique généré par ordinateur conclut sa vie par une question qui ressemble étrangement à un débat de plateau télé actuel, il me semble raisonnable de se demander qui parle vraiment. Ce n’est jamais le mort. C’est toujours celui qui tient le clavier.