On répète que le Grand Prix de France a disparu parce que la Formule 1 est devenue trop chère, mais l’argent n’est que la moitié de l’histoire. Le vrai verrou est politique : dans un pays où la voiture est devenue un totem négatif et où chaque euro public est scruté, plus aucun dirigeant ne peut financer des bolides de luxe sans déclencher une tempête. La France n’est d’ailleurs pas seule, c’est tout le vieux continent que le modèle économique de la F1 chasse au profit du Golfe et des États-Unis, ces clients qui paient cash et décident sans demander l’avis de l’opinion. Reste que l’addition est réelle et le retour sur investissement sérieusement contesté, ce qui rend le scepticisme du contribuable parfaitement défendable. Cette absence n’est donc pas une anomalie à corriger, c’est un révélateur de ce que nous sommes devenus.
Au tabac-presse, une une m’accroche, je tends quelques pièces et je repars avec le journal, sans qu’on me demande de m’engager sur douze mois. En ligne, ce réflexe se cogne à un mur : l’article que je veux, je ne peux pas l’acheter, on ne me propose que l’abonnement à « 1 € le premier mois », piège à reconduction calibré sur mon oubli. Pourtant la demande existe et la plomberie du micropaiement aussi ; si on ne me la propose pas, ce n’est pas par incapacité technique mais par calcul commercial. Les rares plateformes qui ont tenté le paiement à l’article ne sont pas mortes faute de lecteurs : elles ont été étouffées par des éditeurs préférant protéger leur tunnel d’abonnés. Alors je passe mon tour, systématiquement, et chaque paywall verrouillé perd l’euro qu’il aurait pu encaisser sur-le-champ.
Deux euros pour gonfler ses pneus soi-même, c’est de l’air revendu quarante fois son coût de revient, une culbute de près de 4 000 %. Le plus savoureux, c’est que le réseau autoroutier, pourtant champion de la rente, garantit la gratuité de l’air là où la sécurité l’exige, pendant que votre station de quartier vous le facture. On peut bien invoquer la maintenance, le foncier ou des marges minces sur le carburant : entre quelques dizaines de centimes défendables et deux euros encaissés, le gouffre reste béant. Petit calcul, à peine approximatif, du racket le plus discret de la station-service.
En mai 2026, un audit révèle des erreurs de gestion chez Duralex et place le redressement judiciaire à l’horizon, à quinze jours près de la date que j’annonçais six mois plus tôt. Derrière le vocabulaire feutré des « approximations » se cache un rouage limpide : le fils de l’ancien dirigeant propulsé à la direction financière, symptôme d’une gouvernance coopérative qui a fini par reproduire les travers de la pire des PME familiales. Mais la SCOP n’est qu’une variable de surface, car maintenir une verrerie de grande série dans un pays qui se désindustrialise tout en gardant les charges et les coûts d’énergie les plus élevés du monde relevait de la mission quasi impossible. Le plus révoltant reste que l’audit démonte aujourd’hui un miracle que l’État et les médias avaient eux-mêmes mis en scène, à grand renfort d’émotion et de subventions. Chapeau aux salariés, les seuls de cette histoire à n’avoir rien à se reprocher.
Le journal télévisé factuel a disparu en France, écrasé sous le poids des experts permanents, des envoyés spéciaux décoratifs et des invités politiques systématiques. Cette éviction ne tient pas à un complot idéologique mais à une simple comptabilité : le commentaire coûte cent fois moins cher que le terrain. Inutile pour autant de pleurer un âge d’or qui n’a jamais existé ; le JT de 1985 ne valait pas mieux, simplement révérencieux envers le pouvoir au lieu d’être bavard pour l’Audimat. Le public, lui, n’est pas innocent dans cette dérive : il décroche dès qu’on creuse, il s’enflamme dès qu’on s’invective. Servitude institutionnelle hier, servitude marchande aujourd’hui, et au milieu, le téléspectateur n’a jamais été l’objectif.
Je suis fidèle à Levi’s depuis des décennies, et pourtant je n’ai jamais possédé deux fois le même jean. À chaque renouvellement, quelque chose change : coupe, coloris, composition, grammage. Ce n’est pas du désordre, c’est une stratégie. En rendant impossible la fidélité au produit, la marque exploite précisément la fidélité à l’icône : le red tab, la mythologie du Far West, un héritage soigneusement entretenu pour masquer un denim qui passe de 14-15 oz dans les années 80 à 10-12 oz aujourd’hui. À quoi sert d’être fidèle à une marque qui rend impossible la fidélité à son produit ?
Trois jours sans virements bancaires, deux ans pour rénover un pont rural à cinq millions d’euros, onze mois pour réparer trois escalators à Châtelet, deux semaines sans internet à Saint-Marcellin. Ces situations ne sont plus des accidents : elles sont devenues le régime de croisière d’un pays qui a perdu sa capacité à faire vite et à coût raisonnable. À l’origine de cette paralysie, quatre causes structurelles qui se renforcent ; sous-traitance en cascade, mille-feuille administratif, asymétrie de la privatisation, bureaucratie dévorante. Le million d’euros est devenu l’unité minimale à l’échelle communale, le milliard à l’échelle nationale, et le citoyen finit par souscrire un abonnement Starlink pour obtenir ce que l’État, les opérateurs et les collectivités ne savent plus garantir. Une dégringolade méthodique et une porte de sortie, à condition de raccourcir les circuits de décision et de réhabiliter le faire local.
Une fuite de données toutes les heures en France, 12,2 millions de personnes exposées en 2025, 36,8 millions de dossiers France Travail sur le dark web : ce n’est pas une fatalité, c’est un choix d’architecture. Une famille de techniques cryptographiques, les preuves à divulgation nulle de connaissance, dites zero-knowledge, permet de prouver son âge, sa résidence ou ses revenus sans transmettre la moindre donnée personnelle. Elle existe depuis 1985, elle tourne en production chez Google, Apple et Cloudflare, elle est inscrite dans le règlement eIDAS 2.0. Elle n’arrive pas dans les administrations françaises, et ce n’est pas un problème technique. Quand l’État tire avantage d’un environnement durablement non sécurisé pour justifier France Identité, l’euro numérique programmable et chaque nouvelle couche de centralisation, le déploiement d’une cryptographie qui rendrait tout cela inutile n’est pas un oubli : c’est un choix.
La Gendarmerie nationale gère un compte X à un million d’abonnés, une doctrine de communication formalisée, des hashtags soignés, et un budget de près de onze milliards d’euros par an financé par le contribuable. Le hashtag #FastAndFourrière, empruntant au cinéma d’action américain, transforme chaque interception routière en contenu marketing, en rupture totale avec la tradition militaire française de retenue. Ce n’est pas la mission qui est en cause, ni sa légalité : c’est la posture, et surtout ce qu’elle révèle par contraste. Car pendant que l’institution tweete avec emojis ses radars et ses fourrières, son rapport 2024 ne consacre plus que quatre pages à l’usage de la force létale, et ses signalements internes ont progressé de 28 % en un an. On ne se félicite pas de faire son devoir.
En 2005, sous des gouvernements de gauche comme de droite, l’État a cédé 90 % du réseau autoroutier français pour 14,8 milliards d’euros — opération mal calibrée dès l’origine : le Sénat, l’IGF et la Cour des comptes documentent une rentabilité actionnaire de 11 à 12 % sur des concessions à risque quasi nul, avec 40 milliards de surprofit projeté d’ici 2036, mécaniquement amplifié par une indexation tarifaire sur l’inflation que les coûts fixes des concessionnaires ne suivent pas. La renationalisation reste piégée par son coût prohibitif et la compétence opérationnelle perdue en vingt ans. Une action collective portée par Maître Lèguevaques devant le Conseil d’État conteste la légalité du mécanisme d’indexation — interdit en droit français, jamais précisément encadré pour les péages — et constitue aujourd’hui le seul levier concret disponible. Les abonnés au télépéage peuvent rejoindre la procédure sur myleo.legal pour 36 euros, avant le 30 juin 2026.