Drogue au sommet : on teste Matignon, pas l’Assemblée
Ce billet ne prouve rien. C’est un billet d’humeur, il n’engage que moi, et ce qu’il contient relève de la supposition, au mieux d’une conviction forte. Je n’ai pas de nom à donner ni de pièce à produire. Ce que j’ai, c’est trois ans de faits publics, tous sourcés, et une question qu’ils posent tout seuls.
La question tient en une phrase. Si la drogue dans les cercles du pouvoir n’était que l’affaire de quelques seconds rôles, pourquoi le Premier ministre a-t-il fait tester ses ministres, ses cabinets, ses préfets et ses ambassadeurs, puis décidé de garder les résultats pour lui, pendant que le Parlement, qui vote les lois contre le narcotrafic, refuse d’être testé du tout ?
La phrase n’est pas de moi. Elle est de Louis Jublin, ancien conseiller en communication de Gabriel Attal, de Bercy jusqu’à Matignon, qui a raconté cet été dans Vanity Fair sa consommation de cocaïne à partir de l’automne 2022 : « Je me dézinguais à m’en faire péter la couscoussière ». Plusieurs fois par semaine, pendant près d’un an, pendant que son patron tenait les comptes publics de la France. Il a parlé de lui-même parce qu’une vidéo de lui en train de sniffer circulerait dans les rédactions. Gabriel Attal a refusé de commenter.
Le faisceau
Uniquement ce qui est documenté par la presse ou confirmé par les intéressés.
Mars 2023. Dans la foulée de l’affaire Palmade, Marianne consacre un dossier à la cocaïne dans la classe politique. Un assistant parlementaire y parle du nombre de pailles dans les poubelles de bureau et de députés qui se fournissent à quelques pas du Palais Bourbon.
Décembre 2023. La députée Renaissance Caroline Janvier déclare à Paris Match qu’« il y a des soirées où de la drogue circule », que le phénomène doit s’analyser comme un système et que la politique fabrique des comportements déviants. Elle nuance quelques jours plus tard.
Octobre 2024. Le député LFI Andy Kerbrat est interpellé en train d’acheter de la drogue de synthèse à un dealer mineur dans le métro. Protocole de soins, mandat conservé.
Novembre 2024. Un majordome de Matignon est placé en garde à vue après une transaction de cocaïne. Un majordome. La personne dont le métier est d’apporter ce qu’on lui demande.
Février 2025. Le maire de Grenoble Éric Piolle propose des tests anonymes sur les parlementaires et les ministres, pour « voir si le problème touche aussi les cercles de décision ». Gérald Darmanin et la députée Violette Spillebout se disent prêts. La présidente de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet, trouve la proposition « assez ridicule » et invoque le refus de « stigmatiser » les parlementaires. Dans la même interview, elle rappelle que « s’il n’y avait pas d’acheteur, il n’y aurait pas de vendeur ». Elle parlait des Français.
Décembre 2025. Le conseiller agriculture du Premier ministre Sébastien Lecornu est ramassé par les pompiers en état d’overdose lors d’une soirée privée et congédié. Matignon confirme au Canard enchaîné deux mois plus tard. Le Journal officiel enregistre une fin de fonctions « à sa demande ».
16 juin 2026. Le même Sébastien Lecornu signe une circulaire imposant des dépistages inopinés et obligatoires par tests salivaires dans les cabinets ministériels, chez les préfets, les ambassadeurs et les titulaires d’habilitations. Une première dans l’histoire du gouvernement. Son propre cabinet a déjà été testé.
18 juin 2026. Deux députés de la majorité demandent à Yaël Braun-Pivet d’étendre les tests au Palais Bourbon, l’un d’eux écrivant qu’il ne serait « ni compréhensible ni tenable » que le Parlement s’exonère des règles qu’il impose à l’exécutif. Gabriel Attal, président du groupe Renaissance, exclut de tester ses députés : il n’a « aucune suspicion ». Sans suite.
Juillet 2026. Le gouvernement annonce que les résultats ne seront pas rendus publics : « on n’est pas un tribunal », ni les noms ni le nombre de positifs. Un journaliste demande le bilan au titre de l’accès aux documents administratifs ; selon France-Soir, le Secrétariat général du gouvernement répond le 8 juillet qu’aucun document ne correspond, hormis la circulaire elle-même. On a testé, et il n’existe pas de bilan écrit. Une pétition citoyenne réclamant la publication est déposée sur le site de l’Assemblée le 6 juillet.
Août 2026. Le témoignage Jublin.
Septembre 2026. Alexandre Macé Dubois, rédacteur en chef adjoint à France Télévisions, publie chez Tallandier « Profession dealer », un an d’immersion avec un trafiquant. Il décrit des livraisons jusqu’aux abords des ministères et affirme que certains politiques consomment la nuit ce qu’ils condamnent le jour.
Le tout dans un pays où l’État a saisi 84,3 tonnes de cocaïne en 2025, record absolu. Ce chiffre ne dit rien des politiques. Il dit que le produit est partout.
Le nœud
Pris un par un, chacun de ces faits a son explication rassurante. Un député isolé, un conseiller fragile, un majordome qui n’engage que lui, un journaliste qui vend un livre. C’est la version officielle, et elle a été servie à chaque fois.
Mais on ne prend pas la peine d’instaurer des tests salivaires obligatoires pour un problème qu’on croit inexistant. Le Premier ministre a signé cette circulaire quatre mois après avoir dû confirmer qu’un de ses proches collaborateurs était sorti d’une soirée sur une civière. La circulaire est un aveu administratif. Le refus d’en publier le bilan en est un second, et l’absence même de bilan écrit, si la réponse du Secrétariat général du gouvernement est exacte, en est la forme la plus aboutie : on ne peut pas fuiter ce qu’on n’a pas rédigé. Le périmètre en est un troisième : elle vise tous ceux qui servent le pouvoir, et aucun de ceux qui l’exercent par le suffrage.
C’est cette asymétrie qui me convainc, plus que le majordome. Les députés votent les lois narcotrafic, réclament l’exemplarité de l’exécutif, et quand on propose de leur appliquer le test qu’ils imposent aux préfets, leur présidente répond que ce serait ridicule et stigmatisant. Depuis quand une institution refuse-t-elle un examen qu’elle est certaine de réussir ?
Ce qui sort dans la presse est un plancher, jamais un plafond. Un conseiller ne fait pas la une parce qu’il consomme, il la fait parce qu’il a fini aux urgences. Un majordome n’est pas en garde à vue parce qu’il en prend, il l’est parce qu’une transaction a mal tourné. On ne voit que les accidents, et on ne connaît que les seconds rôles, parce que ce sont les seuls qu’on peut sacrifier. Un majordome livre quelqu’un.
Pourquoi personne ne parle
Du policier de faction au larbin qui va chercher la commande, ça fait du monde au courant. Et presque rien ne sort. La réponse n’est pas un complot, c’est pire : une addition d’intérêts individuels.
Le chauffeur, l’huissier, le majordome tiennent leur poste de la personne qu’ils dénonceraient. Parler, c’est perdre son emploi sans rien gagner, et personne ne recrute un domestique qui a parlé.
Le policier de faction n’a rien constaté officiellement. Une remontée sur un cabinet ministériel finit dans un tiroir, quand elle ne se retourne pas contre lui.
Le journaliste sait, ne peut pas prouver, et publier sans pièce c’est la plainte assurée plus la fin de son accès aux sources. Jublin dit que sa vidéo circule dans plusieurs rédactions. Aucune ne l’a diffusée.
Le pair, ministre ou député, a ses propres casseroles ou sait que le silence le protégera à son tour. Caroline Janvier a parlé une fois. Elle a nuancé en quelques jours. Gabriel Attal n’a « aucune suspicion » sur ses députés ; quelques semaines plus tard, son ancien conseiller racontait son année de poudre du temps de Bercy.
Le consommateur ne dénoncera jamais son fournisseur, et le dealer vit de la discrétion qu’il vend.
Personne n’a besoin de s’entendre. Chacun, isolément, a intérêt à se taire, et le résultat ressemble à un pacte alors que ce n’est qu’une somme d’égoïsmes rationnels. C’est plus solide qu’un complot, parce qu’il n’y a personne à arrêter.
Ce qui me reste
Ce que fait un adulte de ses narines le samedi soir ne me regarde pas. Ce qui me regarde, c’est l’hypocrisie, et elle n’a besoin d’aucun chiffre pour être vraie. Le même pouvoir qui vote des lois narcotrafic, qui fait des points de deal l’enjeu des municipales, qui envoie la police dans les quartiers, finance de sa poche, le soir, les réseaux qu’il dit combattre le jour. Chaque gramme livré près d’un ministère est un euro versé à la filière qu’on prétend démanteler.
On ne saura pas combien ils sont. Pas parce que c’est impossible à savoir, mais parce que le dispositif a été conçu pour qu’on ne le sache pas : des tests dont on cache le bilan pour ceux qui servent, et pas de tests du tout pour ceux qui décident. Quand une institution refuse un examen qu’elle impose aux autres, elle vient de répondre à la question qu’on lui posait.