Justice L’assassinat de la petite Lyhanna Rameau Bernard a ressuscité en quelques heures les deux totems du fait divers, la peine de mort et la castration chimique, cette dernière plébiscitée par 83 % des Français dans un sondage CSA. On feint d’ignorer qu’elle existe déjà depuis 1998, qu’elle reste adossée au consentement médical, et que le mot « obligatoire » se fracasse sur le refus de réquisitionner un médecin. Mais le vrai scandale est ailleurs : la triptoréline qui sert à castrer chimiquement un violeur adulte est exactement la molécule, le Décapeptyl, que l’on injecte à des enfants, dans le cadre de son AMM pour la puberté précoce et hors AMM comme « bloqueur de puberté » chez des mineurs en questionnement de genre. Voilà le monde à l’envers : ce que nous hésitons à imposer à nos pires criminels au nom de l’intégrité du corps, nous l’administrons à des enfants bien portants au nom d’une mode, sans la moindre preuve que les effets sur l’os et le cerveau soient réversibles. Car ce qui aurait sauvé Lyhanna n’était pas une seringue, mais une justice qui traite les plaintes au lieu de les classer.
Société Sept cent quatre-vingts interpellations, deux morts, des abribus en flammes : chaque grand match rejoue désormais le même rituel, où la victoire ne sert plus que de prétexte. L’occasion de repenser à 1998, la plus aboutie des Coupes du monde jusque dans ses moindres détails, et la dernière qu’on pouvait regarder partout, en clair, sans abonnement à empiler. À l’époque, le football était un bien commun, et la liesse débordait dans les rues sans y mettre le feu. Vingt-huit ans plus tard, le spectacle s’est privatisé derrière un mur payant, et la fête a glissé vers le défoulement. Codé d’un côté, brûlé de l’autre : entre les deux, il y avait un football qu’on pouvait encore aimer sans payer deux fois.
Économie Michelin n’est pas une entreprise qui meurt : elle dégage 1,7 milliard d’euros de bénéfice, annonce 2 milliards de rachat d’actions, et supprime dans le même souffle jusqu’à 1 500 postes en France, dont deux tiers dans le tertiaire. Ce n’est pas une faillite, c’est un arbitrage : employer en France est devenu une ligne de coût qu’un champion en pleine santé optimise froidement. Quand le PDG lui-même désigne un environnement réglementaire pénalisant, ce n’est plus de la conjoncture, c’est un verdict. La dette ne se ressent pas, mais 1 500 emplois à Clermont, si. Le pays ne s’effondre pas d’un coup : il se vide une annonce à la fois, proprement, poliment, volontairement.
Société On répète que le Grand Prix de France a disparu parce que la Formule 1 est devenue trop chère, mais l’argent n’est que la moitié de l’histoire. Le vrai verrou est politique : dans un pays où la voiture est devenue un totem négatif et où chaque euro public est scruté, plus aucun dirigeant ne peut financer des bolides de luxe sans déclencher une tempête. La France n’est d’ailleurs pas seule, c’est tout le vieux continent que le modèle économique de la F1 chasse au profit du Golfe et des États-Unis, ces clients qui paient cash et décident sans demander l’avis de l’opinion. Reste que l’addition est réelle et le retour sur investissement sérieusement contesté, ce qui rend le scepticisme du contribuable parfaitement défendable. Cette absence n’est donc pas une anomalie à corriger, c’est un révélateur de ce que nous sommes devenus.
Économie Au tabac-presse, une une m’accroche, je tends quelques pièces et je repars avec le journal, sans qu’on me demande de m’engager sur douze mois. En ligne, ce réflexe se cogne à un mur : l’article que je veux, je ne peux pas l’acheter, on ne me propose que l’abonnement à « 1 € le premier mois », piège à reconduction calibré sur mon oubli. Pourtant la demande existe et la plomberie du micropaiement aussi ; si on ne me la propose pas, ce n’est pas par incapacité technique mais par calcul commercial. Les rares plateformes qui ont tenté le paiement à l’article ne sont pas mortes faute de lecteurs : elles ont été étouffées par des éditeurs préférant protéger leur tunnel d’abonnés. Alors je passe mon tour, systématiquement, et chaque paywall verrouillé perd l’euro qu’il aurait pu encaisser sur-le-champ.
Société Deux euros pour gonfler ses pneus soi-même, c’est de l’air revendu quarante fois son coût de revient, une culbute de près de 4 000 %. Le plus savoureux, c’est que le réseau autoroutier, pourtant champion de la rente, garantit la gratuité de l’air là où la sécurité l’exige, pendant que votre station de quartier vous le facture. On peut bien invoquer la maintenance, le foncier ou des marges minces sur le carburant : entre quelques dizaines de centimes défendables et deux euros encaissés, le gouffre reste béant. Petit calcul, à peine approximatif, du racket le plus discret de la station-service.
Économie En mai 2026, un audit révèle des erreurs de gestion chez Duralex et place le redressement judiciaire à l’horizon, à quinze jours près de la date que j’annonçais six mois plus tôt. Derrière le vocabulaire feutré des « approximations » se cache un rouage limpide : le fils de l’ancien dirigeant propulsé à la direction financière, symptôme d’une gouvernance coopérative qui a fini par reproduire les travers de la pire des PME familiales. Mais la SCOP n’est qu’une variable de surface, car maintenir une verrerie de grande série dans un pays qui se désindustrialise tout en gardant les charges et les coûts d’énergie les plus élevés du monde relevait de la mission quasi impossible. Le plus révoltant reste que l’audit démonte aujourd’hui un miracle que l’État et les médias avaient eux-mêmes mis en scène, à grand renfort d’émotion et de subventions. Chapeau aux salariés, les seuls de cette histoire à n’avoir rien à se reprocher.
Société Le journal télévisé factuel a disparu en France, écrasé sous le poids des experts permanents, des envoyés spéciaux décoratifs et des invités politiques systématiques. Cette éviction ne tient pas à un complot idéologique mais à une simple comptabilité : le commentaire coûte cent fois moins cher que le terrain. Inutile pour autant de pleurer un âge d’or qui n’a jamais existé ; le JT de 1985 ne valait pas mieux, simplement révérencieux envers le pouvoir au lieu d’être bavard pour l’Audimat. Le public, lui, n’est pas innocent dans cette dérive : il décroche dès qu’on creuse, il s’enflamme dès qu’on s’invective. Servitude institutionnelle hier, servitude marchande aujourd’hui, et au milieu, le téléspectateur n’a jamais été l’objectif.
Économie Je suis fidèle à Levi’s depuis des décennies, et pourtant je n’ai jamais possédé deux fois le même jean. À chaque renouvellement, quelque chose change : coupe, coloris, composition, grammage. Ce n’est pas du désordre, c’est une stratégie. En rendant impossible la fidélité au produit, la marque exploite précisément la fidélité à l’icône : le red tab, la mythologie du Far West, un héritage soigneusement entretenu pour masquer un denim qui passe de 14-15 oz dans les années 80 à 10-12 oz aujourd’hui. À quoi sert d’être fidèle à une marque qui rend impossible la fidélité à son produit ?
Société Trois jours sans virements bancaires, deux ans pour rénover un pont rural à cinq millions d’euros, onze mois pour réparer trois escalators à Châtelet, deux semaines sans internet à Saint-Marcellin. Ces situations ne sont plus des accidents : elles sont devenues le régime de croisière d’un pays qui a perdu sa capacité à faire vite et à coût raisonnable. À l’origine de cette paralysie, quatre causes structurelles qui se renforcent ; sous-traitance en cascade, mille-feuille administratif, asymétrie de la privatisation, bureaucratie dévorante. Le million d’euros est devenu l’unité minimale à l’échelle communale, le milliard à l’échelle nationale, et le citoyen finit par souscrire un abonnement Starlink pour obtenir ce que l’État, les opérateurs et les collectivités ne savent plus garantir. Une dégringolade méthodique et une porte de sortie, à condition de raccourcir les circuits de décision et de réhabiliter le faire local.