Lettres de Laurent de Maugiron au roi Henri III et à Villeroy (août 1588)
- Date : le
- Cote : Bibliothèque nationale de France, manuscrits français
- Source du texte : Bibliothèque nationale de France, manuscrits français, d'après H. de Terrebasse, orthographe du document respectée.
Laurent de Maugiron, lieutenant général en Dauphiné et seigneur du Mollard, écrit ces lettres de Grenoble en août 1588. Le royaume est en pleine crise. Chassé de Paris par la Ligue lors de la journée des Barricades, en mai, Henri III a dû signer en juillet l’édit d’Union, qui l’engage à extirper l’hérésie. En Dauphiné, l’autorité de Maugiron est contestée de toutes parts : Bernard de La Valette, frère du favori Épernon, commande de fait la province ; deux de ses fidèles, Aymar de Poisieu du Passage et le baron de la Roche, se sont emparés de Valence et de Romans ; Lesdiguières, chef des protestants, fortifie un camp sur le Drac, aux portes de Grenoble.
La première lettre, du 15 août, est la plus célèbre. Maugiron, malade depuis le printemps, y fait le bilan d’une vie au service des rois, et l’on y a vu son « testament politique ». Les suivantes, des 19 et 26 août, sont adressées au roi et à son secrétaire d’État Villeroy. Il meurt à Vienne le 5 février 1589.
Les notes appelées (a) à (l) sont celles de l’éditeur ancien ; les notes numérotées ont été ajoutées. Quelques coquilles manifestes de l’édition ont été corrigées.
Au roi, 15 août 1588
« SIRE, la dernière lettre que j’ay escrite à Vostre Majesté faisoit mention comme j’estois desparty de ceste ville (Grenoble), pour aller au Passage (a) et au baron de la Roche (b) qui ont saisi voz villes de Valence et Romans, ainsi que Vostre Majesté aura entendu particulièrement par le sieur du Motet (c). Despuis j’ay escrit à Vostre Majesté comme ils me priarent par lettres, estant près dudit Romans, de ne vouloir passer plus oultre, et que en mesme temps je fus adverty que, si je me fusse allé présenter à leur porte accompagné, ilz ne m’eussent laissé entrer, et si je y fusse allé avec peu de personne, ils m’eussent faict cognoistre qu’ilz estoient en ceste province plus que moy ; qui fut cause que le sr d’Illins (d), premier président en vostre Cour de parlement de ce pays, et le sr de Chevrières (e), advocat général, s’y acheminerent et firent, ausdiz Passage et baron, les remonstrances les plus persuasives dont ilz se peurent adviser, pour essaier de remetre les choses en quelque bon estat ; mais elles ne servirent à rien, car ilz les résolurent que, si Vostre Majesté envoioit personnage exprès, ilz feroient ce qu’elle leur commanderoit ; et ainsi que, sur ce subject, j’estois au point d’envoier, à Vostre dite Majesté, en diligence ledit advocat général, le cappitaine Cadet (f), est arrivé, avec les instructions qu’il a pleu à Vostre dite Majesté luy avoir donné, que nous avions desjà, pour la plus part, suyvies, estant toutes fois bien venu à propos pour se veoir lesdits Passage et baron satisfaictz de ce qu’ilz demandoient.
« Ledit Cadet s’en va le treuver avec sr de St-Julien (g), quatriesme président en vostre dicte Cour, et ledit advocat général, pour veoir à quoy ilz se délibéreront et les inviter à obeyr à voz commandemens. Mon fils1 fust allé avec eux là, n’eust esté que ilz sont plains d’une mauvaise volonté à l’encontre de luy, au moien de ce que il leur déclara, à son retour de la court, que Vostre Majesté estoit resolue à la paix avec les catholiques de vostre royaume2, et qu’elle seroit extremement marrye contre ceux qui voudroient, tant soit peu, atanter de remuer ou traverser ses intentions et promesses jurées pour l’extirpation de l’heresie ; le pretexte duquel lesdits Passage et baron se couvrent maintenant est, qu’ils demandent estre paiez de quelques arrerages qui leur sont deuz, que Monsieur le duc de Mayenne3 vient pour les chasser et s’emparer de ce pais, et qu’ilz n’obeiront, après Vostre Majesté, qu’à Monsieur le duc de Montpencier4 ou à moy, par la bouche toutesfois du sr de la Valette, diversifians ainsi leurs volontez, ores d’une façon puis d’une autre. Nous prendrons advis de deçà sur l’arrivée et retour devers eux desdits Cadet, président de St-Julien et advocat général, n’y estant peu retourner vostre premier président (h), pour l’extrême maladie à laquelle il est tumbé, de laquelle, si Dieu l’appeloit, il vous suplie très humblement, Sire, qu’il plaise à Vostre Majesté de se ressouvenir qu’il n’y a personne en ce pais que je scache estre digne de sa charge, non pas que je veuille dire qu’il n’y en ayt de très sufizans au faict de la justice mais presque tous ignorans aux affaires d’estat, affin que si Vostre Majesté se trouvoit importunée de pourvoir audit estat, en faveur de quelqu’un de deça, elle se ressouvienne, s’il luy plait, de metre quelque personnage nourry près d’elle et en son Conseil, plus tost, pour trois ans, et en ce faisant son service en iroit mieux là. Aucune chose, Sire, ne me faict vous dire cela que la dévotion que j’ay a vostre dit service, encores que, par les instructions qu’a aporté ledit Cadet, je vois avoir esté taxé, avec mondit fils, par aucuns envieulx et medisans, de favoriser lesdits Passage et baron de la Roche, adhérans audit sr de la Valette, me reputant, sur ceste calompnie, très heureux que Vostre Majesté ayt estimé le contraire de nous, qui n’avons randus, tant à l’encontre de Monseigneur vostre frère5 qui ne me sceut fere changer d’affection contre Vostre Majesté, le devalizement et autres choses que j’ay faictes à ceux qui l’aloient trouver, contre vostre volunté, me justifient assez. Criant aussi qu’elle sera memorative de l’asseurance que le feu roy, vostre frère6, avoit de moy, entre tous ceux qui estoient auprès de luy, et qu’elle aura souvenance que, pour toutes les traverses qui m’ont esté faictes, je n’ay pour cela laissé de vous suyvre aux batailles, et n’ay jamais cessé de servir là où il a pleu, aux roys voz predecesseurs et vous, de me commander.
« La Royne, vostre mère, scait aussi les bons services que j’ay faitz à vostre couronne, en vostre enfance, et que lorsque l’on m’a faict le plus de mal, voire de m’avoir osté tous les biens d’église que le feu roy, vostre grand père7, avoit donnez au mien, que ung de mes frères tenoit, cela ne m’a pas pourtant si refroidy que je n’ay continué à ma fidélité et determinaiz de bien servir, comme je feray toute ma vie. Si les affaires de ceste province ne sont passez, jusqu’à présent, comme Vostre Majesté désire, je diray, Sire, que ce n’est pas à moy à qui il s’en fault prendre, car despuis unze ans et demy que je y suis, je n’y ay eu nul commandement, pouvoir ny moiens, m’aiant toujours donné Vostre Majesté des supérieurs et coadjuteurs. Toutesfois, j’ay plié les espaules et ay souffert et enduré que ledit sr de la Valette8, qui n’estoit pas nay lorsque j’estois cappitaine, m’ayt commandé et usé envers moy de tant de sortes de mespris, que je n’en aiy rien dit ny ozé plaindre, tant j’ay eu à cueur de desplaire à Vostre Majesté, mais plus tost de patir et mourir misérable. Voilà, Sire, où j’en suis, estant tout blanc avec soixante ans, aussi povre de biens que lorsque je sortis hors de page du feu roy, vostre père9 (i).
« J’adjousteray, pour fin de ma lettre, que ce pays s’achève de perdu, si Vostre Majesté n’envoie promptement les moiens necessaires, comme elle m’a escrit. Celuy qui viendra de sa part, je l’accompagneray de cueur et d’affection, n’aiant rien dans l’âme, sinon tout ce qu’il vous plaira, suppliant Vostre Majesté de se ressouvenir de la très humble suplication que je luy ay faicte, par un gentilhomme exprès, touchant la survivance de vostre lieutenance au gouvernement de ce pais, pour mon fils. Sire, je supplie le Créateur donner à Vostre Majesté, en très bonne et parfaite santé, très longue et très heureuse vie. »
« De Grenoble, le XVe aoust 1588. Vostre très humble et très obéissant subjet et serviteur.
« MAUGIRON. »
(Bibliothèque Nationale, Mss français.)
(a) Aymar de Poisieu, Seigneur du Passage, de Saint-Georges d’Espéranche, de la maison-forte de Bellegarde, sur Virieu, etc. Chevalier de l’Ordre du Roi, Gouverneur de Valence en 1588 et de Lyon au nom de La Valette, Lieutenant général au marquisat de Saluces, etc. Il avait épousé, en 1576, Françoise, fille de Jean Flotte et d’Antoinette Artaud de Montauban et sœur de Balthazard Flotte, comte de la Roche. Ils eurent sept enfants. Aymar de Poisieu était allié aux Maugiron.
(b) Balthasard Flotte de Montauban, baron de Montmaur, comte de la Roche (des Arnauds) en 1593, Gouverneur de Romans et Bailliage de Saint-Marcellin (1587-1597), puis Conseiller d’Etat et Grand écuyer de Savoie. Il s’était rendu indépendant dans cette ville de Romans, qu’il voulut, en désespoir de cause, livrer au duc de Savoie, mais assiégé par d’Ornano et Lesdiguières, il dut se rendre le 25 octobre 1597. Passé en Savoie, puis rentré en France à diverses reprises, il fut convaincu d’intrigues et d’assassinat et fut décapité en Place de Grève, le 6 août 1614.
(c) Charles du Mottet, sr d’Oulle, Séchilienne, Champier, Nantoin, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi (1606). Marié en premières noces à Alix Stuard, en secondes à Hippolyte Emé de Saint-Julien ; testa le 28 novembre 1617, laissant deux fils, Charles et Octavien, et plusieurs filles.
(d) Ennemond Rabot, Seigneur d’Illins et de Cornillon, joua un rôle très important dans la politique du Dauphiné. Conseiller clerc au Parlement de Grenoble, par lettres du 20 janvier 1570 ; premier président pour trois ans par la démission de J. de Bellièvre, son beau-père, suivant commission du 20 octobre 1584 ; premier président, par lettres du 19 octobre 1585 ; commissaire au gouvernement de Dauphiné, en l’absence de M. de la Valette, par lettres du 21 mars 1592. Il mourut le 11 novembre 1603, et eut pour successeur Artus Prunier de Saint-André. Il avait épousé Anne de Bellièvre, fille de Jean de Bellièvre, Seigneur d’Hautefort et de l’Isle-d’Abeau, et de Marguerite Prunier Saint-André. De cette union naquit une fille qui épousa Christophe de Harlay, comte de Beaumont.
Son beau-père, Jean de Bellièvre, avait succédé lui-même en tant que Président du Parlement de Grenoble, à son frère Pomponne de Bellièvre, en 1569. Ce dernier devint Chancelier de France en 1599.
(e) Jean de la Croix de Chevrières.
(f) Jean Berne, dit le capitaine Cadet, chevalier de l’Ordre du roi, habitait à Romans en 1601.
(g) Octavien Emé, sr de Saint-Julien, Montbaly, Vaulx, Milieu, Saint-Didier, conseiller au Parlement (1er décembre 1575) ; président (31 décembre 1585) ; mort le 19 mars 1624. De son union avec Diane de Monteynard, le 3 mars 1588, naquirent neuf enfants, dont l’aîné Guy-Balthazar, conseiller au Parlement (11 septembre 1622), fut le mari de : 1°) Lucrèce Barral ; 2°) d’Eléonore Ferrand, qui ont continué la filiation de cette famille dauphinoise, représentée au château du Touvet (Isère), par Henri Emé, marquis de Marcieu.
(h) Ennemond Rabot d’Illins (voir d). Il se remit de cette maladie et ne mourut qu’en 1603.
(i) Aux mêmes temps, les huguenots, amorcés par les pillages des églises, des couvents, des villes, des châteaux et des villages, couraient après la fortune, sous les enseignes expérimentés de Lesdiguières. Cette marche ascendante est indiquée nettement à l’abord et au début du XVIIe siècle, par le transfert des catholiques aux protestants, des terres et des seigneuries, dont les protocoles des notaires et les procès-verbaux des commissaires préposés à l’aliénation du domaine delphinal nous en donnent un tableau dépourvu d’artifice. (D’après H. de Terrebasse.)
Au roi, 19 août 1588
« SIRE, j’ay faict entendre à Vostre Majesté, par une dernière despêche du XV de ce mois, comme le cappitaine Cadet estoit arrivé de deça, avec les instructions qu’il a pleu à Vostre Majesté luy avoir données, concernant le baron de la Roche et le Passage, que ledit Cadet estoit au point de les aller trouver, avec les srs de St-Julien, président en vostre Cour de parlement, et de Chevrières, advocat général, qui avoient esté nommez et choisis par vostre dicte Cour, a cest effect, lesquelz en sont de retour ce jourd’huy, sans avoir raporté autre chose de leur négociation que les mesmes resolutions que j’ay faict entendre à Vostre dicte Majesté, et oultre que ledit baron leur a encores déclaré, comme elle verra par le procès verbal que les dits président de St-Julien et advocat général en ont dressé, qu’il désire garder la ville de Romans soulz vostre obeissance, avec le nombre d’hommes qu’il a faict mettre dedans, excedant de beaucoup les deux tiers de ce qu’il avoit auparavant la surprinse d’icelle, et la citadelle qu’il y faict edifier en grande diligence, la baptisant de ce nom d’une maison qu’il fait faire pour sa seurté, s’estant resolu d’en escrire à Vostre Majesté, par un gentilhomme qu’il a deliberé de luy envoyer exprès, pourveu que de nostre cousté nous en facions autant à celle fin qu’il entende avec plus de certitude ce qui est de l’intention d’icelle, et se dispose d’y obéir, remetant par ce moien tousjours les affaires en plus grande longueur, pour avoir plus de loysir de se fortiffier et parachever ladicte citadelle, avec trois bastions et ung à ladicte ville qu’il y a tracez. Et d’autant, Sire, que entre autres propos tenus par ledit baron de la Roche, il a declaré que, sy Vostre Majesté luy commande de remetre ladite ville de Romans en l’estat qu’elle estoit avant qu’il s’en fut saisy, qu’il la quitera plustost, pour ne s’y sentir asseuré, avec peu de forces, sans citadelle, et que Vostre Majesté n’entend pas qu’aucun gentilhomme, particulier, ny aultre de son royaulme, edifie des maisons fortes dans les villes et places d’importance, comme est ledit Romans, j’ay pensé, Sire, devoir advertir Vostre Majesté de ceste declaration affin, qu’avant l’arrivée de celluy qu’il y envoyra et de celluy qu’y s’y en yra de vostre part, elle sache les propositions et demandes qu’il faict, suppliant très humblement Vostre Majesté, si tant estoit qu’elle voulust permettre audit baron de garder la dicte ville, avec ledit nombre d’hommes et en l’estat qu’elle est à présent de croire que ce luy sera ung subject de remuer toutes fois et quantes qu’il vouldra en ceste province, soit à faulte de paiement pour l’entretenement de ses gens de guerre, querelles particulières, que aultrement, qui n’avanceront en aucun façon vostre service de deça. Et tant est qu’il plaise à Vostre Majesté ordonner qu’il remetra les choses au premier estat, et qu’il n’y vueille obeir, de luy declarer ouvertement, par lesditz gentilzhommes qui luy seront envoiez, son intention, affin que nous la puissions suyvre et exécuter, en cas de contravention, et que le peuple soit esclareu de doubtes qu’il pourroit avoir que ledit baron ayt entreprins ce qu’il a faict, de vostre auctorité, comme il leur a faict entendre. Et en ce que concerne le Passage, il a aussi declaré ausditz Cadet, président de St-Julien et advocat général qu’il avisera, lorsque Vostre Majesté luy escrira de remetre la citadelle de Vallence au sr de Gessans, ce qu’il aura à faire, qui est ung evident tesmoignage de desobeissance à voz commandemens.
« Aussi, Sire, j’ay bien voulu faire entendre, à Vostre Majesté, comme ce jourd’huy Lesdiguières, avec toutes ses forces et sept ou huit cens pionniers, s’est venu loger à une lieue près de cette ville, faisant faire ung fort de là le bort de la rivière du Drac (j), et comme j’ay escrit et prié Monsieur de Mandelot de m’envoier sa compagnie avec celle du sr de Botheon (k) et quelques autres, s’il en a, et mandé au sr de Ponsonas (l) de faire avancer, en grande diligence, son régiment, affin d’essaier, avant que ledit Lesdiguières aye guieres avancé, si je me puis trouver des forces que puissent à peu près esgaler les siennes, de luy rompre ses desseins, n’ayant à present, comme j’ay cy devant faict entendre à Vostre Majesté, aucunes compagnies de gens de pied, pour s’estre revoltées toutes celles des Gascons qui sont de deça. Vous pouvez juger par là, Sire, le besoing que nous avons de veoir au plus tost, en ce pais, l’armée que Vostre Majesté a promis de nous envoier ; remerciant très humblement Vostre dicte Majesté du bien et honneur qu’elle m’a faict, en considération de mes services passez, d’avoir accordé la survivance de ma charge en ce gouvernement, en faveur de mon filz ayné, ainsi que j’ay veu par la lettre qu’elle m’a faict, du quatriesme de ce mois, par le gentilhomme que je lui avois envoié. Je prie Dieu qu’il me face la grace, et à mondit filz, de nous rendre dignez d’un si grand benefice, par la continuation de nostre fidelité. Sire, je supplie le Créateur donner à Vostre Majesté, en très bonne et très parfaicte santé, très longue et très heureuse vie.
« De Grenoble, le XIXe aoust 1588. SIRE, Vostre Majesté verra aussi le procès verbal faict par le sr d’Illins, premier président en vostre dicte Cour, et ledit advocat général, sur le voiage qui a esté fait devers ledit baron de la Roche et le Passage.
« Vostre très humble et très obéissant subjet et serviteur.
« MAUGIRON. »
(Bibliothèque Nationale, Mss français.)
(j) Le 13 août 1588, Lesdiguières traitait d’une alliance offensive et défensive, avec La Valette et le duc d’Epernon, son frère, contre les Guise et à l’insu de Maugiron ; le 19, il était à Claix où le capitaine Jean traçait le fort de Bosansi. (D’après H. de Terrebasse, « Vie des Maugiron ».)
(k) François de Mandelot, lieutenant-général au Gouvernement du Lyonnais, Forez et Beaujolais. Guillaume de Gadagne, sr de Bothéon, sénéchal du Lyonnais, mort en 1600.
(l) Jean Borel, sr de Ponsonas.
À Villeroy, 19 et 26 août 1588
Ces lettres sont adressées à « M. de Villeroy, Conseiller du Roi en son Conseil privé, premier secrétaire d’estat et des finances de sa Majesté »10. Elles dénoncent le rôle du duc d’Épernon et de son frère La Valette dans ces affaires.
« Monsieur, vous verrez par la lettre que j’escris au Roi et par les procès verbaulx que les srs d’Illins et de St-Julien, presidens, et de Chevrières, advocat général en ceste Cour de parlement, ont faict, le peu d’esperance qu’il y a de remettre les affaires de Romans et de Vallence, suyvant l’intention de sa Majesté et les instructions que le capitaine Cadet nous a aporté, qui ne me faict rien estimer autre chose que le dernier but de la ruyne de ceste miserable province, si Sa Majesté n’en a pitié et ne déclare franchement, au baron de la Roche et au Passage ce qui est de son intention, par celluy que ledit baron a deliberé de luy envoier au plus tost, que je feray accompagner par ung autre que ladicte court et moy choisirons. Vous verrez aussi comme Lesdiguières s’est venu loger ce jourd’huy, avec toutes ses forces et bon nombre de pionniers, à une lieue près de ceste ville, faisant bastir un fort sur le bort de la rivière du Drac, qui nous fait grandement souhaiter la venue de Monsieur du Mayne, avec l’armée que le Roy nous a promis. Monsieur, je supplie le Créateur vous donner en très bonne et parfaicte santé très longue et heureuse vie.
« De Grenoble, le XIXe aoust 1588. Vostre très humble servyteur,
« MAUGIRON. »
(Bibliothèque Nationale, Mss français.)
« … Nous n’avions, à l’arrivée du sr de la Valette, à faire qu’aux heretiques, et à present les divisions de Romans et de Vallence nous troublent plus que le reste… »
« De Grenoble, XXVIe aoust 1588.
« MAUGIRON. »
(Bibliothèque Nationale, Mss français.)
Lettre sans date
« J’ai receu, ces jours passez, une lettre de monsr de la Valette, laquelle j’envoye au Roy. Vous verrez par ladite letre que ce qui s’est fait à Romans et Valence est par son commandement, et que les Srs du Passage et baron de la Roche ne peuvent rien que par son consentement… J’ay aussi receu une lettre des consulz de Romans, cy enclose, par laquelle vous verrez que, contre l’intention du Roy, ilz veulent traiter et composer d’une tresve et suspention d’armes avec les heretiques, qui est autant les fortifier et donner moien de resister à l’armée que Sa Majesté a promis de nous envoier et que nous atandons en grande devotion.
« MAUGIRON. »
Ce que racontent ces lettres
La lettre du 15 août est un plaidoyer. Maugiron, soixante ans, « tout blanc », rappelle ce qu’il a fait pour la couronne depuis qu’il était page, les biens d’Église dont on a privé sa famille, et surtout l’humiliation de servir sous La Valette, « qui n’estoit pas nay lorsque j’estois cappitaine ». Depuis onze ans et demi, dit-il, il n’a eu dans la province « nul commandement, pouvoir ny moiens » ; dix ans et demi en réalité, puisqu’il a été rétabli dans sa charge le 4 mars 1578. Il ne demande qu’une chose : que son fils lui succède. C’est cette dernière partie que l’on a appelée son testament politique.
Les lettres montrent aussi un Dauphiné éclaté. Valence et Romans sont aux mains de capitaines qui n’obéissent qu’à La Valette ; à Romans, le baron de la Roche, gouverneur du bailliage de Saint-Marcellin, se taille une citadelle, et il tiendra la ville jusqu’en 1597. Maugiron réclame l’armée du duc de Mayenne, un chef de la Ligue, pour chasser Lesdiguières. Il ignore que, le 13 août, Lesdiguières vient justement de s’allier à La Valette contre les Guise : royalistes du favori et protestants font déjà cause commune contre la Ligue, un an avant l’accord de La Grange.
Le vrai testament, il l’a dicté six semaines plus tôt, le 30 juin 1588, à Grenoble. Il y élit sépulture au tombeau de son père, à Saint-Maurice de Vienne, lègue 170 écus 40 sols à l’hôpital de Saint-Marcellin, laisse le Mollard à son fils Scipion et fait de Timoléon son héritier universel.
Rien de ce qu’il espère ne se réalise. Le 8 septembre, Henri III renvoie Villeroy et tous ses ministres. Le 23 décembre, il fait assassiner le duc de Guise à Blois ; Mayenne prend la tête de la Ligue contre le roi, et c’est Alphonse d’Ornano qui reçoit le commandement de l’armée. Maugiron meurt à Vienne le 5 février 1589. La survivance accordée à Timoléon reste lettre morte : quand il se présente devant Saint-Marcellin, les ordres d’Ornano l’ont devancé, et il doit se retirer au château du Mollard. Il ne pardonnera pas ce passe-droit. En 1592, il passe à la Ligue et livre Vienne au duc de Nemours, celui-là même qui, quelques semaines plus tard, vient sommer Saint-Marcellin de se rendre.
Timoléon de Maugiron (1561-1622), second fils de Laurent et l’aîné des survivants. Il assure l’intérim de son père, malade, depuis le 29 mars 1588 ; la survivance de la charge lui est accordée par lettres royales du 4 août. Le fils aîné, Louis, favori d’Henri III, avait été tué en 1578 dans le duel des mignons. ↩
L’édit d’Union, signé par Henri III en juillet 1588 sous la pression de la Ligue, après la journée des Barricades. Le roi s’y engage à extirper l’hérésie et à ne jamais reconnaître un héritier protestant. ↩
Charles de Lorraine, duc de Mayenne, frère du duc de Guise, chargé de l’armée promise au Dauphiné. Maugiron l’appelle plus loin « Monsieur du Mayne ». ↩
François de Bourbon, duc de Montpensier, le « prince-dauphin » de 1574, gouverneur en titre du Dauphiné. ↩
François, duc d’Anjou, frère d’Henri III et longtemps son rival, mort en 1584. Maugiron rappelle qu’il faisait détrousser ceux qui allaient le rejoindre. ↩
Charles IX, mort en 1574. ↩
François Ier. « Au mien » : à mon père, Guy de Maugiron. ↩
Bernard de Nogaret de La Valette, né en 1553, frère du duc d’Épernon. Maugiron, né vers 1528, avait vingt-cinq ans à sa naissance. ↩
Henri II, dont Maugiron avait été page. ↩
Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy. Le 8 septembre 1588, quelques jours après ces lettres, Henri III le renvoie avec tous ses ministres. Il servira ensuite Henri IV. ↩
Sources
- Bibliothèque nationale de France, manuscrits français, cote non précisée
- Humbert de Terrebasse, Histoire et généalogie de la famille de Maugiron en Viennois (1257-1767), Lyon,
- Jean Sorrel, Histoire de Saint-Marcellin, annexe du chapitre V et chapitre XVII
Dans le récit : Le siècle des guerres de Religion
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