Le seul renseignement qui fonctionne encore en France, c’est le nôtre
Le journal de bord
Je fais partie de ces groupes Signal, Telegram et consorts où des milliers de citoyens suivent les forces de l’ordre à la trace, mètre par mètre, minute par minute. Un contrôle s’installe au rond-point, il est sur la carte avant que le premier procès-verbal soit rédigé. Une voiture banalisée change de secteur, elle est signalée trois communes plus loin. Un radar fraîchement remis en service y est signalé, et il est généralement de nouveau hors service en moins de quarante-huit heures. Je ne dis pas que ce sont les membres de ces groupes qui s’en chargent. Je constate. Cette semaine encore, un radar qui flashait 6 000 automobilistes par an a fini brûlé. Nos bases sont à jour, recoupées, horodatées. Aucun budget, aucun fonctionnaire, aucune note de synthèse.
Personne ne fait ça par loisir. On le fait parce qu’on paie, de gré ou de force, un système qui prétend assurer notre sécurité, qui ne l’assure plus depuis des décennies, mais qui ne rate jamais une plaque d’immatriculation.
Ils n’ont rien vu venir
Le 17 octobre, l’État a été pris de court. Pillages, mairie de Limoges en flammes, couvre-feux dans plusieurs villes, 150 policiers et gendarmes blessés, plus de 2 500 gardes à vue. Cinq jours plus tard, le président de la République réunissait un conseil de sécurité à l’Élysée pour examiner les « dysfonctionnements » du renseignement, pendant que Matignon convoquait les partis pour leur demander de condamner ce qu’il n’avait pas su empêcher.
Les services de l’État, avec leurs moyens, leurs écoutes et leurs fichiers, n’ont pas vu monter une émeute nationale. Nous, avec nos téléphones, nous savons où se trouve chaque jumelle laser du département.
Mais votre plaque, ils la voient très bien
Car l’État n’est pas aveugle. Il est sélectif.
En 2025, les radars et PV électroniques ont dressé 45 millions de contraventions et rapporté 2,13 milliards d’euros. Le parc doit doubler d’ici 2031 pour atteindre 10 000 appareils. Le gouvernement vise 750 radars urbains fin 2027, et le premier radar sonore doit être homologué début 2027. Après la vitesse et le bruit viendront le téléphone, la ceinture, les voies réservées : tout ce qu’une caméra intelligente peut lire dans un habitacle. Le budget 2027 prévoit un nouveau record de recettes. Ajoutez la lecture automatisée des plaques au stationnement, les péages à flux libre, les déchetteries à reconnaissance de plaque : la technologie de surveillance française n’a jamais aussi bien fonctionné. Simplement, elle ne regarde pas dans la bonne direction.
L’État ne voit pas venir l’émeute. Il voit très bien votre ceinture.
Ce n’est pas le gendarme qui est visé
Soyons nets, parce que le procès en haine des forces de l’ordre viendra : le gendarme posté au bord de la départementale n’a rien décidé. Le 17 octobre, ce sont ses collègues qui ont pris les pavés. Ce que nous traquons sur nos cartes, ce n’est pas un homme, c’est une doctrine : celle qui affecte des effectifs à la caisse enregistreuse pendant que les quartiers s’embrasent, celle qui mesure la performance à la contravention plutôt qu’à la sécurité réelle.
Mais il faut regarder en face ce que cette situation produit. Dans les années 1940, noter soigneusement les déplacements des uniformes s’appelait la Résistance ou la délation, selon le camp. Je ne dis pas que nos gendarmes sont une armée d’occupation. Je dis qu’une partie du peuple français s’est mise à les traiter comme telle, et que c’est le pire diagnostic qu’on puisse porter sur un régime. Quand des citoyens tiennent le journal de bord de leur propre police, le contrat est déjà rompu. On ne paie plus pour être protégé. On paie pour être contrôlé, et on surveille en retour ceux qui nous surveillent.
Les trois piliers sont tombés
Julien Rochedy l’a formulé dans une vidéo récente et je crois qu’il a raison : la démocratie n’est pas un choix moral tombé du ciel, c’est un régime qui repose sur des conditions matérielles et spirituelles. Il en retient trois. Toutes sont en train de céder.
- La croissance. Elle permet à chacun d’améliorer son sort par le travail, et à la redistribution de ne pas tourner à la spoliation. Nous en sommes à dix-sept ans sans elle, et j’ai déjà montré pourquoi l’inégalité devient alors insupportable dans une société qui se croit d’égaux. Le radar qui rapporte deux milliards en est l’aveu : quand le gâteau ne grossit plus, l’État se sert dans l’assiette.
- Des citoyens formés, et le respect du savoir. Une démocratie exige des gens capables de débattre, d’exercer leur esprit critique, et d’accorder encore un minimum de crédit aux autorités intellectuelles. Le pire PISA de notre histoire et un personnel politique en effondrement disent où nous en sommes. La confiance envers les institutions, elle, se mesure désormais à la vitesse à laquelle on partage la position d’un contrôle routier.
- Un ciel commun. On accepte la volonté générale, l’impôt et la solidarité tant qu’on a le sentiment que c’est son peuple qui vote et qui en bénéficie. Plus une société se fragmente, plus il faut de contrainte pour maintenir la redistribution. Je l’ai écrit : sans ciel, pas de peuple, et le multiculturalisme ne fait pas un « nous ».
Retirez les trois piliers, que reste-t-il pour faire tenir l’édifice ? La contrainte. Et la contrainte, nous la voyons déjà s’installer : radars, fichiers, couvre-feux, et une parole présidentielle qui promet que « ceux qui ont cherché à faire tomber la République auront à en répondre ».
Les boomers tiennent la porte
Ce qui retient encore le toit, ce sont les boomers. Ils votent massivement pour le centre gestionnaire, détiennent le capital, touchent les retraites que la dette ne refroidit plus, regardent encore le journal de 20 heures et croient encore aux institutions. Ce sont eux qui ont fait Macron, scrutin après scrutin. Ils sont le dernier fusible du consensus.
Ils partiront massivement à partir de 2035-2040. La génération qui vient n’a ni la croissance, ni la confiance, ni le ciel commun. Elle a des groupes Telegram.
Rochedy envisage ensuite plusieurs issues : une dictature de droite, une dictature communiste qui ne serait que l’antichambre d’une dictature islamiste, ou une dictature plus insidieuse, algorithmique, qui n’aurait même pas besoin de chars. Je ne prétends pas savoir laquelle. Mais je crois qu’un régime autoritaire vient, et que les radars d’aujourd’hui en sont les pierres d’attente. Un État qui sait déjà lire votre habitacle n’aura pas grand-chose à installer le jour où il voudra lire autre chose.
Ce qu’on m’opposera
« Vos groupes aident les délinquants à échapper aux contrôles. » Une partie, sans doute, et je ne vais pas faire semblant du contraire. Mais l’État tolère depuis vingt ans les avertisseurs de zones de danger et les applications de navigation qui font exactement la même chose. Et si le seul moyen de lutter contre la délinquance est un contrôle routier dont la position reste secrète, c’est que tout le reste a échoué. Le problème n’est pas que nous voyions les contrôles. C’est qu’il n’y ait plus que des contrôles.
« Nous votons en avril 2027, la démocratie est vivante. » Les urnes seront là. Les conditions, non. Une élection ne fait pas une démocratie, pas plus qu’un radar ne fait la sécurité. On peut voter dans un régime dont plus personne n’accepte le résultat, et c’est précisément ce qui précède les régimes autoritaires.
Le régime n’est pas la France
Il y a deux jours, j’écrivais que la France est finie, on nous l’a déjà annoncé. Je n’en retire pas un mot. Car il ne faut pas confondre le pays et le régime qui l’administre. La France a enterré la monarchie, le Second Empire, la IIIe République, Vichy et la IVe. Elle n’a jamais été son régime. Elle lui a toujours survécu.
La démocratie gestionnaire de la Ve, celle qui ne voit pas venir l’émeute mais compte vos excès de vitesse au kilomètre-heure près, ne survivra peut-être pas aux boomers. Elle a cessé de remplir les conditions de sa propre existence, et elle le sait : c’est pour ça qu’elle multiplie les caméras.
Ceux qui tiennent aujourd’hui les journaux de bord, eux, ne disparaîtront pas avec elle. Ils ont appris à s’organiser sans l’État, à se renseigner sans lui, à se faire confiance entre eux quand ils ne font plus confiance à rien d’autre. Ce sont exactement les Français qui, le jour venu, refuseront de signer.
Le régime tombera peut-être. La France, elle, se relèvera.