La crise invisible : l’effondrement du personnel politique français
L’imposture du « Condamnez-vous ? » et le vide qu’elle révèle
J’ai déjà écrit sur cette dictature du « Condamnez-vous ? » qui pollue nos plateaux télé. Cette question rituelle, ce piège moral tendu à chaque invité politique, cette obsession maladive d’obtenir une condamnation vide de sens. Mais au fond, pourquoi s’acharne-t-on sur ce catéchisme médiatique ? Parce qu’il n’y a plus rien d’autre. Plus de pensée, plus de vision, plus de substance. Le « Condamnez-vous ? » est devenu le substitut pathétique d’un véritable débat d’idées, parce qu’on n’a plus personne capable d’en mener un.
Cette imposture médiatique n’est que le symptôme d’un mal bien plus profond, dont on parle trop peu : la crise de recrutement du personnel politique français. On discute à l’infini de la crise de régime, des institutions à réformer, du 49.3 à abolir. Mais personne ne veut regarder en face cette vérité dérangeante : même avec les meilleures institutions du monde, avec des personnes de cette qualité aux commandes, on irait droit dans le mur.
L’effondrement qualitatif : moral, cognitif et symbolique
Observons lucidement ce qui nous sert de classe politique aujourd’hui. L’effondrement est triple, systémique, et terrifiant.
Moralement, c’est la faillite. L’opportunisme est devenu doctrine. Les ralliements pathétiques à la Macronie se succèdent, chacun troquant ses convictions de la veille contre un portefeuille ministériel du lendemain. On nous parle de « responsabilité », de « dépassement des clivages ». Traduisez : clientélisme assumé, trahison calculée, carrière préservée. Ces politiciens ont compris qu’il valait mieux être dans le système que de le combattre. La morale est soluble dans l’ambition.
Cognitivement, c’est le désert. Où sont les intellectuels en politique ? Où sont les penseurs, ceux qui ont lu, voyagé, réfléchi ? Gabriel Attal, ce « vide en costume », incarne à la perfection cette génération de politiciens-hologrammes : brillants en apparence, creux en substance. Des communicants formés aux éléments de langage, aux phrases pré-mâchées, à l’art de répondre sans jamais dire. Ils savent parler devant une caméra, mais demandez-leur une analyse historique, une réflexion philosophique, une vision à trente ans : c’est le vide sidéral. Pire encore : ils ne lisent plus, ne s’informent plus qu’à travers leurs conseillers, ne pensent plus qu’en termes de sondages et de prochaine échéance électorale.
Symboliquement, c’est l’inexistence. Où sont les figures qui incarnent quelque chose ? Qui représentent une idée, un combat, une trajectoire qui dépasse leur petite personne ? Nos politiciens actuels ne sont que des gestionnaires d’appareil, des administrateurs de l’existant, des comptables de leur propre carrière. Aucune stature, aucun charisme, aucune légitimité autre que celle que leur confère temporairement une fonction. Ils disparaissent dès qu’ils la quittent, preuve qu’ils n’ont jamais existé par eux-mêmes.
La Ve République : une machine à broyer les talents
Il faut dire que le système ne fait rien pour attirer les meilleurs. La Ve République, en concentrant tout le pouvoir dans les mains de l’exécutif, a transformé les partis politiques en salles d’attente pour la présidentielle. Plus personne ne construit de projet, on prépare des campagnes. Plus personne ne forge des idées, on fabrique des images. Plus personne ne développe une vision, on peaufine un storytelling.
Les partis ne sont plus des laboratoires intellectuels, des lieux de confrontation démocratique, des incubateurs de talents. Ce sont des machines électorales, des écuries présidentielles, des tremplins vers le pouvoir. Ces organisations sont devenues une plaie pour la démocratie, des structures zombies qui ne survivent que grâce aux perfusions de l’argent public.
Le résultat ? Une sélection adverse. Les meilleurs s’en vont, dégoûtés par la compromission nécessaire, écœurés par le clientélisme ambiant. Restent les carriéristes, les courtisans, les experts en couloirs et en coups bas. Ceux qui savent se faire bien voir du chef, ceux qui excellent dans l’art de ne jamais déranger. La médiocrité sélectionne la médiocrité.
Quand l’Histoire forgeait des hommes
Faisons l’exercice mental. Replongeons-nous après la Seconde Guerre mondiale. Le personnel politique français comprenait pas mal d’anciens résistants. Des hommes et des femmes qui avaient connu l’Occupation, la clandestinité, les camps, la mort au coin de la rue. Qui avaient dû choisir entre la collaboration et la résistance, qui avaient payé de leur personne, qui avaient risqué leur vie pour leurs idées.
Il y avait du caractère. Il y avait de la substance. On pouvait être en désaccord avec eux, mais on ne pouvait pas leur dénier une légitimité forgée dans l’épreuve. Ils avaient été testés par l’Histoire, trempés dans l’adversité. Leurs convictions n’étaient pas des postures, mais des choix qu’ils avaient assumés au péril de leur vie.
Comparez avec aujourd’hui. Nos politiciens sortent de Sciences Po, transitent par un cabinet ministériel, accèdent à la députation à trente ans sans avoir jamais rien fait d’autre que de la politique. Aucune confrontation avec le réel, aucune épreuve véritable, aucun combat qui les dépasse. Leur seul fait d’armes ? Avoir survécu aux intrigues internes de leur parti.
C’est peut-être l’Histoire qui ne façonne plus le personnel. Nous vivons dans une époque molle, sans grandes épreuves collectives, sans événements qui forcent les individus à se révéler. La paix prolongée, la prospérité relative, la stabilité institutionnelle ont produit une classe politique à l’image de cette époque : confortable, médiocre, sans relief. Des temps mous produisent des hommes mous.
La Macronie et sa novlangue de la « responsabilité »
Et au sommet de cette pyramide de médiocrité trône la Macronie, avec son élément de langage fétiche : « en responsabilité ». Ce syntagme magique qui justifie tout, excuse tout, absout tout.
« Nous sommes en responsabilité », répètent-ils en boucle. Traduisez : nous faisons ce qu’on veut, et vous devez l’accepter parce que nous sommes au pouvoir. L’expression est devenue un sésame, un mantra, une incantation qui dispense de toute justification réelle.
Mais parlons justement de responsabilité. La France compte aujourd’hui 3 300 milliards d’euros de dette publique. Trois mille trois cents milliards. Un chiffre qui donne le vertige, qui hypothèque l’avenir de générations entières, qui met en péril notre souveraineté économique.
Qui est responsable ? Eux, précisément. Ceux qui gouvernent « en responsabilité » depuis des années. Ceux qui ont multiplié les dépenses sans contrôle, les cadeaux fiscaux sans financement, les promesses sans couverture. Ceux qui ont transformé les comptes publics en tonneau des Danaïdes, tout en se gargarisant de leur sens des responsabilités.
N’est-ce pas là un élément de langage supplémentaire, au même titre que le « Condamnez-vous ? » ? Une formule vide destinée à couper court à tout débat, à imposer le silence, à disqualifier toute critique. Si vous questionnez leurs choix, c’est que vous n’êtes pas « responsable ». Si vous proposez une alternative, c’est que vous êtes « irresponsable ». Le cercle est parfait, l’arnaque intellectuelle totale.
La novlangue macroniste a érigé la responsabilité en dogme pour mieux masquer l’irresponsabilité de ses actes. C’est une inversion orwellienne : ceux qui ruinent le pays se drapent dans le vocabulaire de la gestion vertueuse. Ceux qui hypothèquent l’avenir se parent des habits de la prévoyance. Ceux qui détruisent se présentent en bâtisseurs.
Responsabilité, culpabilité, renoncement
Car derrière ce triptyque, il y a une mécanique plus perverse encore. Une machine à produire du consentement par la culpabilisation.
Responsabilité : on vous explique que vous devez accepter les sacrifices. Que la situation est grave, les marges étroites, les choix douloureux mais nécessaires. Que ceux qui gouvernent font ce qu’ils peuvent dans un contexte difficile. Bref, on vous prépare à avaler la pilule.
Culpabilité : on vous fait comprendre que si la situation est grave, c’est aussi un peu de votre faute. Vous avez trop consommé, trop gaspillé, trop dépensé. Vous avez voté pour des populistes qui promettaient l’impossible. Vous n’avez pas assez compris la complexité du monde. Bref, vous êtes coupable de ne pas avoir été assez docile.
Renoncement : on en arrive à la conclusion inévitable. Puisque la situation est grave, puisque c’est en partie votre faute, puisque ceux qui gouvernent font de leur mieux, alors il faut renoncer. À vos revendications salariales, à vos acquis sociaux, à vos prétentions démocratiques. Il faut être raisonnable, pragmatique, responsable. Il faut accepter.
Cette triple opération intellectuelle est un chef-d’œuvre de manipulation. Elle transforme les victimes des politiques menées en complices de leur propre dépossession. Elle substitue à l’exigence démocratique la résignation coupable. Elle remplace la colère légitime par l’acceptation honteuse.
Il va bien falloir en parler
Alors oui, il va bien falloir qu’on en parle à un moment donné. Qu’on arrête de se raconter des histoires. Qu’on cesse de croire qu’une réforme institutionnelle suffira à sauver notre démocratie.
Le problème n’est pas seulement le système, c’est ceux qui l’occupent. On peut avoir la meilleure Constitution du monde, si elle est appliquée par des médiocres, elle produira de la médiocrité. On peut réformer la Ve République de fond en comble, si c’est pour y mettre les mêmes personnages falots, rien ne changera.
La crise de régime est indissociable de la crise de recrutement. Les deux s’alimentent mutuellement dans une spirale descendante. Le système produit des médiocres, qui à leur tour perpétuent et renforcent le système. Et pendant ce temps, les meilleurs talents fuient la politique comme on fuit la peste, préférant réaliser leur ambition ailleurs, dans l’entreprise, dans la société civile, dans l’exil même.
Comment briser ce cercle vicieux ? Comment attirer à nouveau en politique des personnalités de valeur, des penseurs, des visionnaires ? Comment créer les conditions d’une sélection par le mérite plutôt que par la servilité ?
Je n’ai pas de réponse toute faite. Mais je sais qu’on ne peut plus faire l’économie de cette question. Qu’on ne peut plus se contenter de critiquer « le système » sans interroger la qualité humaine de ceux qui l’animent. Qu’on ne peut plus accepter cette médiocrité ambiante comme une fatalité.
La France mérite mieux que des Gabriel Attal en série. Elle mérite mieux que des politiciens dont le principal talent est de savoir se faire mousser sur BFM. Elle mérite mieux que cette génération d’opportunistes sans culture, sans vision, sans grandeur.
Mais pour avoir mieux, il faudrait déjà accepter de regarder en face la médiocrité actuelle. De la nommer, de la dénoncer, de la rejeter. De refuser cette résignation à laquelle on nous condamne au nom de la « responsabilité ».
Le personnel politique français s’est effondré qualitativement. Moralement, cognitivement, symboliquement. Ce n’est pas un accident, c’est le résultat d’un système qui sélectionne les pires. Et tant qu’on ne s’attaquera pas à cette racine du mal, toutes les réformes institutionnelles resteront cosmétiques.
Il est temps d’exiger autre chose. Il est temps de refuser la médiocrité. Il est temps de réclamer, non pas des techniciens de la communication, mais des hommes et des femmes de substance. Il est temps de comprendre que la qualité du personnel politique est aussi importante que la qualité des institutions.
Car au bout du compte, ce ne sont pas les institutions qui gouvernent. Ce sont les hommes et les femmes qui les incarnent. Et si ces hommes et ces femmes sont médiocres, alors la démocratie elle-même devient médiocre.
Nous y sommes.