La France est finie ? On nous l’a déjà annoncé
Depuis que Limoges a brûlé, une partie des réseaux sociaux, outre-Atlantique surtout, a rédigé le faire-part : la France est tombée, c’est terminé. Je ne prétends pas que nous soyons plus solides que les autres peuples. Je constate seulement que la France a été enterrée cent fois, par des gens bien plus sérieux qu’un fil viral, et qu’elle a chaque fois démenti ses fossoyeurs. Pas par miracle : parce que des Français ont refusé de signer.
Le faire-part est prématuré
Je ne nie pas la crise. Je l’écris ici semaine après semaine, de la dette qui nous étrangle au naufrage de notre système politique, et j’ai expliqué il y a deux jours pourquoi le 17 octobre n’est pas encore la révolution. Le pays va mal, et le nier serait aussi faux que de l’enterrer.
Je ne vais pas non plus jouer au concours des malheurs. L’Amérique a eu sa guerre de Sécession, six cent mille morts dans une nation de trente millions d’âmes ; elle a eu 1929 et ses soupes populaires. En 1865 comme en 1932, plus d’un observateur l’aurait déclarée finie. Elle s’est relevée. Chaque grand peuple a son catalogue de catastrophes, et le nôtre ne nous rend pas supérieurs.
Il nous rend simplement familiers d’une scène : celle où l’on annonce la mort de la France, et où la France se lève pendant l’oraison funèbre.
Ceux qui l’avaient déjà enterrée
1348. La peste noire emporte entre un tiers et la moitié des habitants du royaume en quelques années. Des villages entiers disparaissent, les champs retournent à la friche. Qui, alors, aurait parié sur l’avenir ? Le pays a repeuplé ses campagnes et achevé ses cathédrales.
1420. Au traité de Troyes, un roi de France déshérite son propre fils au profit d’un roi d’Angleterre. Paris est aux mains de l’occupant, le dauphin n’est plus qu’un « roi de Bourges » dont on se moque. Le royaume est coupé en deux par un acte signé de ses propres mains. Neuf ans plus tard, une bergère de dix-sept ans le fait sacrer à Reims.
1562 à 1598. Huit guerres de religion, trente-six ans de voisins qui s’égorgent au nom de Dieu, la Saint-Barthélemy, un royaume au bord de l’éclatement. L’édit de Nantes, puis Henri IV et Sully, rebâtissent une paix que personne n’osait plus espérer.
1815, 1870, 1914, 1940. Quatre occupations étrangères en cent vingt-cinq ans. Après Waterloo, sept cents millions d’indemnité. Après Sedan, cinq milliards de francs-or exigés par Bismarck, soldés en deux ans à peine, plus vite qu’il ne l’exigeait lui-même, pour libérer le territoire. En 1918, près d’un million et demi de morts, des départements du Nord rasés jusqu’aux fondations, et des monuments aux morts dans chaque village. En 1940, un pays dépecé en sept morceaux par l’occupant : zone occupée, zone libre, zone interdite, zone réservée, Alsace-Moselle annexée, Nord rattaché à Bruxelles, zone italienne. Le maréchal signe, les élites se résignent, le monde tourne la page. Un général inconnu fait placarder dans Londres que la France a perdu une bataille, mais pas la guerre.
À chaque fois, des esprits sérieux ont écrit le faire-part. À chaque fois, ils se sont trompés.
Se relever n’est jamais gratuit
Soyons honnêtes jusqu’au bout, puisque c’est ce qui donne du poids au reste.
La France ne s’est pas relevée seule. En 1429, il fallait aussi l’épuisement anglais et le revirement bourguignon. En 1918, les Britanniques et les Américains. En 1944, des débarquements que nous n’aurions pas pu mener sans eux. Elle ne s’est pas non plus relevée intacte : la puissance qui dominait l’Europe sous Louis XIV et Napoléon est devenue, au fil de ces épreuves, une puissance moyenne. Nos relèvements ont été réels ; ils n’ont pas toujours été des triomphes.
Et rien n’est garanti. L’histoire est pleine de nations qui ne se sont pas relevées, ou pas sous la même forme : Venise, la Pologne partagée trois fois, Byzance. « Nous nous sommes toujours relevés, donc nous nous relèverons » n’est pas un raisonnement, c’est une prière.
Mais c’est précisément le point. Si la France s’est relevée, ce n’est pas par une loi de la nature. C’est parce qu’à chaque effondrement, une minorité a refusé la fatalité : une paysanne lorraine, des bâtisseurs de la IIIe République qui ont soldé la rançon par l’emprunt populaire, des maquisards du Vercors. Le relèvement n’est jamais un acquis ; c’est un choix, et il se refait à chaque génération.
Ce qui se joue aujourd’hui
Ici, je quitte l’histoire pour mon opinion, et je le dis franchement : ce qui suit n’a pas la même valeur que Troyes ou 1871, c’est ma lecture, et chacun est libre de ne pas la partager.
Je pense que notre épreuve actuelle est d’une nature nouvelle. Nos défaites passées venaient d’armées étrangères. Celle-ci vient de l’intérieur : d’une classe dirigeante qui, depuis des décennies, a cédé pièce après pièce la monnaie, les frontières et la primauté de notre Loi, et qui a passé outre le vote de son peuple en 2008 pour transférer à Bruxelles des pouvoirs que personne ne lui avait confiés. Je pense aussi qu’on a appris à plusieurs générations à ne voir de leur histoire que les fautes, jusqu’à ce que l’amour du pays paraisse suspect.
Et pourtant, ce peuple qu’on dit fatigué de lui-même reste viscéralement attaché à sa patrie. Il remplit Notre-Dame le soir de sa réouverture, il défend ses clochers, il pleure ses soldats. On ne pleure pas ce qu’on a cessé d’aimer.
Ce combat-là n’est ni perdu ni gagné. C’est le seul de cette liste qui s’écrit encore au présent.
Ce qui ne s’efface pas
Ce que nos fossoyeurs pressés ne voient pas, c’est ce qui a traversé toutes ces épreuves. Une langue qui fut celle des traités et des cours d’Europe. Des cathédrales, des codes, Pasteur et son vaccin contre la rage, une cuisine que l’UNESCO a inscrite au patrimoine de l’humanité. Une armée qui tient encore seule sa dissuasion nucléaire et construit ses propres avions de combat. Et cette légèreté de vivre, indécrottable, que même nos détracteurs viennent goûter chaque été.
Une puissance moyenne, oui. Mais une puissance qui pèse encore, ce que bien des nations plus jeunes, plus riches et plus peuplées ne peuvent pas dire. Un pays n’est pas une courbe de PIB ni une vidéo virale. C’est une lignée, et la nôtre a quinze siècles.
On se relèvera
On se relèvera, non parce que c’est écrit, mais parce qu’il reste des Français pour défendre leur Mère. Il en restait en 1420, en 1871, en 1940, quand tout le monde avait déjà signé le faire-part. Il en reste aujourd’hui. Ils font moins de bruit que les algorithmes, mais ils sont là, et ils n’ont pas l’intention de rendre les clés.
À bientôt, dans le concert des nations libres.