Intelligence artificielle Le 12 juin, SpaceX réalisait la plus grosse introduction en bourse de l’histoire; quatre jours plus tard, l’entreprise rachetait Cursor pour 60 milliards, puis dévoilait Origin, une forge Git pensée pour les agents. La presse a résumé tout ça à l’achat d’un éditeur d’IDE, et a manqué l’essentiel: un homme est en train d’acheter, couche par couche, le droit de décider ce qui compte comme vrai, d’abord dans le code, bientôt dans le savoir. Car le vrai goulot n’est plus de produire du code, c’est d’arbitrer ce qui mérite d’être mergé, et cette couche de validation vaut, pour entraîner des agents, plus que tout le corpus public de GitHub réuni. Reste une fissure dans le récit d’inéluctabilité: la pièce maîtresse, Anthropic, est précisément celle que Musk ne peut pas racheter, même s’il en fournit déjà une part de l’oxygène. La vraie question n’est plus de comprendre son plan, mais de décider combien de temps on accepte encore de lui louer l’avenir.
Technologie En plein soleil, au moment précis où Apple me vend ses milliers de nits, l’écran de mon iPhone se met à fondre jusqu’à devenir illisible. Le coupable n’est pas le capteur de luminosité, qui réclame au contraire le maximum, mais la gestion thermique qui bride la dalle dès que l’appareil chauffe, c’est à dire toujours au soleil. J’ai exactement le même problème sur un iPhone 13 Pro et sur un iPhone 17 Pro, preuve que ni le titane, ni l’aluminium aérospatial, ni la fameuse chambre à vapeur n’y changent quoi que ce soit. Cet assombrissement est la facture de la course aux nits doublée de celle du tout-OLED, une technologie splendide en intérieur mais fragile face aux éléments. Je ne réclame pas l’impossible, juste un peu d’honnêteté: qu’on cesse de vendre une promesse de plein soleil que le téléphone est programmé pour renier dès qu’il fait chaud.
Société Qobuz vient d’annoncer une croissance de 45,7% et son passage à l’équilibre, belle revanche d’un acteur français qui a parié sur la qualité sans compromis plutôt que sur la gratuité publicitaire. Utilisateur fidèle du seul service d’achat et de téléchargement, j’y vois autant un plaisir esthétique qu’un geste de souveraineté. Mais treize ans après l’avoir payé, le « Hotel California » qui m’avait fait découvrir la plateforme m’est aujourd’hui refusé au retéléchargement, droits révoqués par le label, facture envolée avec lui. Cette mésaventure pose la vraie question, celle d’un « achat » qui n’est en réalité qu’une licence d’accès révocable, et rappelle que le bien numérique nous échappe dès qu’un intermédiaire le détient à notre place. La seule propriété qui vaille reste celle que l’on rapatrie et que l’on tient physiquement entre ses mains.
Société Si nos amours durent moins que celles de nos parents, ce n’est pas que nous aimerions moins bien, c’est que les barreaux qui retenaient les couples d’autrefois, la honte, la religion, la dépendance économique, sont tombés, et qu’ils ont longtemps tenu lieu de ce qu’ils n’étaient pas : de l’amour. Les chiffres le confirment, du pic du divorce vers 1980 à son reflux chez les plus diplômés, en passant par cette courbe du bonheur conjugal qui ne remonte sur le tard que parce que les malheureux ont divorcé en chemin. Or l’état amoureux n’est pas l’amour : ce n’est qu’une ivresse biologique où nous projetons nos désirs sur l’autre, et le véritable amour commence précisément là où s’éteint cette magie, dans le choix exigeant d’accueillir un être réel avec ses fêlures. Privée de toute contrainte, cette discipline repose désormais sur des qualités que la plupart réclament chez les autres sans jamais les cultiver en eux-mêmes. Et c’est ainsi que la confiance s’effondre, non sous les coups de quelques monstres, mais sous les millions de petits coups de canif de gens parfaitement normaux qui, chaque fois, avaient une bonne raison.
Justice L’assassinat de la petite Lyhanna Rameau Bernard a ressuscité en quelques heures les deux totems du fait divers, la peine de mort et la castration chimique, cette dernière plébiscitée par 83 % des Français dans un sondage CSA. On feint d’ignorer qu’elle existe déjà depuis 1998, qu’elle reste adossée au consentement médical, et que le mot « obligatoire » se fracasse sur le refus de réquisitionner un médecin. Mais le vrai scandale est ailleurs : la triptoréline qui sert à castrer chimiquement un violeur adulte est exactement la molécule, le Décapeptyl, que l’on injecte à des enfants, dans le cadre de son AMM pour la puberté précoce et hors AMM comme « bloqueur de puberté » chez des mineurs en questionnement de genre. Voilà le monde à l’envers : ce que nous hésitons à imposer à nos pires criminels au nom de l’intégrité du corps, nous l’administrons à des enfants bien portants au nom d’une mode, sans la moindre preuve que les effets sur l’os et le cerveau soient réversibles. Car ce qui aurait sauvé Lyhanna n’était pas une seringue, mais une justice qui traite les plaintes au lieu de les classer.
Cryptomonnaies Le bot de trading crypto séduit le développeur parce qu’il marie maîtrise technique et promesse de revenu passif, et c’est précisément ce qui devrait alerter. L’argument de la décorrélation s’est effondré : la corrélation entre le Bitcoin et les actions atteint désormais ses sommets pendant les krachs, exactement quand on aurait besoin qu’elle disparaisse. L’edge supposé d’un bot amateur n’existe pas face aux firmes algorithmiques, et le paper trading ment systématiquement à la hausse en ignorant le glissement et les frais taker qui dévorent l’alpha à chaque aller-retour. Même justifiée, une poche crypto se dimensionne en budget de risque et tombe à 1 à 3 pour cent du capital, un enjeu sans commune mesure avec l’effort d’ingénierie qu’un bot exige. Reste alors la seule question honnête : cherche-t-on un loisir technique ou un outil patrimonial, car le DCA automatisé et le rééquilibrage par API servent un capital réel là où le bot ne sert qu’un fantasme.
Automobile Je n’ai pas renoncé aux 24 Heures du Mans par lassitude : le plateau sportif n’a jamais été aussi relevé, mais l’expérience offerte au spectateur, elle, n’a jamais été aussi mauvaise. Tarifs qui s’envolent, foule compressée à la passerelle Dunlop, accès publics privatisés et déroute logistique qui commence bien avant les tourniquets : on paie de plus en plus cher pour voir de moins en moins bien. Le fond du problème est simple : l’ACO est un club automobile qui maîtrise la piste, mais l’accueil de centaines de milliers de personnes est un métier à part entière, qu’il faudrait confier à des professionnels des grands flux publics. Que la chose soit possible, le Nürburgring le prouve chaque année en accueillant autant de monde qu’au Mans sur vingt-cinq kilomètres où l’on respire enfin. En attendant que la Sarthe traite ses spectateurs avec le même sérieux que ses pilotes, j’ai pris l’habitude de voter avec mes pieds, direction Spa.
Intelligence artificielle Les contrôles à l’export américains devaient étrangler l’IA chinoise ; ils lui ont appris la frugalité, et la frugalité est devenue son arme tarifaire. DeepSeek, Qwen et la nuée des modèles à poids ouverts livrent aujourd’hui un suffisamment bon à une fraction du prix occidental, ce qui suffit à faire basculer l’écrasante majorité des usages. Mais le marché n’a pas basculé là où on le croit : la pointe absolue reste américaine, et le vrai moat, la distribution, voit déjà les hyperscalers revendre la commodité chinoise sur leur propre compute. Pour l’Europe, adopter par défaut l’API de Hangzhou, c’est troquer un suzerain contre un autre, quand la seule sortie réelle, l’auto-hébergement des poids ouverts, n’a rien d’un repas gratuit. Reste à savoir si le continent saura bâtir les conditions, réglementaires et industrielles, qui font de ce réflexe autre chose qu’un geste de minorité éclairée.
Intelligence artificielle Le 8 juin 2026, Apple a dévoilé la troisième génération de ses Foundation Models, avec une architecture embarquée parmi les plus astucieuses du marché : AFM 3 Core Advanced stocke vingt milliards de paramètres en mémoire flash et n’en active que quelques-uns, en routant ses experts par prompt plutôt que par token. Cette prouesse n’a pourtant rien de spontané, puisqu’elle prolonge industriellement le papier « LLM in a flash » de 2023 que la communication d’Apple préfère passer sous silence. Mais derrière le génie embarqué se loge un renoncement plus lourd : les cinq modèles sont co-conçus avec Google, pré-entraînés sur ses TPU, et le plus capable d’entre eux s’exécute sur des GPU NVIDIA dans Google Cloud. L’entreprise qui avait fait de l’intégration verticale et du « designed by Apple » son dogme loue désormais sa puissance de pointe chez un concurrent, là précisément où elle avait promis le plus d’indépendance. Et pendant ce temps, le Digital Markets Act prive les Européens de Siri AI sur iPhone et iPad sans calendrier, illustration d’un continent qui excelle à réguler un match auquel il ne joue plus.
Société Sept cent quatre-vingts interpellations, deux morts, des abribus en flammes : chaque grand match rejoue désormais le même rituel, où la victoire ne sert plus que de prétexte. L’occasion de repenser à 1998, la plus aboutie des Coupes du monde jusque dans ses moindres détails, et la dernière qu’on pouvait regarder partout, en clair, sans abonnement à empiler. À l’époque, le football était un bien commun, et la liesse débordait dans les rues sans y mettre le feu. Vingt-huit ans plus tard, le spectacle s’est privatisé derrière un mur payant, et la fête a glissé vers le défoulement. Codé d’un côté, brûlé de l’autre : entre les deux, il y avait un football qu’on pouvait encore aimer sans payer deux fois.