McKinsey et les campagnes Macron : quatre ans d’instruction, et le silence comme seule réponse

L’affaire du financement présumé irrégulier des campagnes d’Emmanuel Macron par des consultants de McKinsey n’est pas un détail. C’est potentiellement l’un des plus lourds soupçons politico-financiers de la Ve République : deux campagnes présidentielles concernées, des centaines de millions d’euros de contrats publics en toile de fond, et une instruction ouverte depuis octobre 2022 qui ne produit aucun dénouement visible. Résumons froidement les faits, en séparant soigneusement ce qui est établi de ce qui reste soupçonné. C’est précisément cette frontière que le pouvoir aimerait voir brouillée, et c’est précisément elle qui rend l’affaire si dérangeante.

Ce que le Sénat a établi

Tout part du rapport de la commission d’enquête sénatoriale du 17 mars 2022, celui du « phénomène tentaculaire ». Deux chiffres y sont documentés, pas allégués, documentés. Premier chiffre : les dépenses de conseil de l’État ont plus que doublé pendant le quinquennat pour dépasser le milliard d’euros sur la seule année 2021. Deuxième chiffre : McKinsey, dont le chiffre d’affaires français atteignait 329 millions d’euros en 2020 avec environ 600 salariés sur le territoire, n’a versé aucun impôt sur les sociétés en France entre 2011 et 2020. Zéro euro, dix ans durant, grâce à des prix de transfert versés à la maison mère du Delaware qui ramènent le résultat fiscal français à néant.

Précisons tout de suite, parce que l’honnêteté intellectuelle l’exige : ce montage est probablement légal. Matthieu Aron, l’auteur des Infiltrés, le reconnaît lui-même. C’est d’ailleurs ce qui devrait nous inquiéter le plus. Un système fiscal qui ponctionne le boulanger de Clermont-Ferrand au premier euro mais laisse une multinationale du conseil facturer l’État français pendant dix ans sans contribuer un centime à son budget n’a pas un problème de fraude, il a un problème de conception. J’ai déjà décrit ailleurs cette France des ordres où le racket fiscal frappe toujours les mêmes : en voici l’illustration inversée, ceux qu’il ne frappe jamais.

Sur la période 2018-2021, McKinsey a décroché une quarantaine de missions pour l’État, pour un montant total compris entre 28 et 50 millions d’euros : retraites, aides au logement, assurance chômage, stratégie vaccinale. Le cabinet qui ne paie pas d’impôt en France conseille l’État français sur la manière de réformer ce que cet impôt est censé financer. On appréciera l’élégance de la boucle.

Ce que la justice instruit

Le cœur du soupçon, c’est la campagne de 2017, et désormais les années qui la précèdent. Les MacronLeaks ont montré qu’une dizaine de consultants de McKinsey ont travaillé à l’élaboration du programme du candidat Macron : réunions stratégiques, notes, préparation, en lien direct avec la garde rapprochée de l’époque (Alexis Kohler, Julien Denormandie, Ismaël Emelien). Karim Tadjeddine, directeur associé et patron du pôle secteur public de McKinsey France, apparaît dans ces échanges avec son adresse professionnelle McKinsey, ce qu’il a qualifié devant le Sénat d’erreur. Aucune facture correspondante ne figure dans les comptes de campagne, ce que Le Monde a vérifié.

Toute la question juridique tient dans une distinction : si ces consultants ont travaillé à titre individuel, bénévolement, sur leur temps libre, c’est du militantisme parfaitement légal. Si en revanche ce travail constituait une prestation de l’entreprise McKinsey, fût-elle gracieuse, alors c’est un avantage en nature consenti par une personne morale à un candidat, ce que le code électoral interdit formellement. Dans ce second cas, et dans ce second cas seulement, on parlerait d’un financement illégal de campagne. La défense de McKinsey plaide le bénévolat individuel. Les juges d’instruction cherchent à établir le contraire. Je note simplement qu’une dizaine de bénévoles issus du même cabinet, coordonnés avec le premier cercle du candidat, utilisant pour certains leur messagerie professionnelle, cela fait beaucoup de temps libre remarquablement synchronisé.

L’appareil judiciaire s’est mis en mouvement, tardivement mais réellement. Le Parquet national financier a ouvert le 31 mars 2022 une enquête préliminaire pour blanchiment aggravé de fraude fiscale aggravée visant le montage fiscal du cabinet. Six mois plus tard, en octobre 2022, deux informations judiciaires : l’une pour tenue non conforme de comptes de campagne, visant les conditions d’intervention des cabinets de conseil dans les campagnes de 2017 et 2022, élargie depuis aux années 2015 et 2016, lorsque Macron était ministre de l’Économie et que McKinsey aurait déjà fourni des prestations non rémunérées à Bercy selon les documents publiés par Mediapart ; l’autre pour favoritisme dans l’attribution des marchés publics, le juge Tournaire cherchant à déterminer si les 36 commandes obtenues par McKinsey entre janvier 2021 et juin 2022, pour plus de 24 millions d’euros, ont respecté les règles de mise en concurrence.

Les perquisitions se sont succédé : siège de McKinsey, domiciles de dirigeants et anciens dirigeants, ministère de la Santé, locaux de Renaissance et de son association de financement. La dernière en date, le 6 novembre 2025, à nouveau chez McKinsey, ordonnée par le juge Serge Tournaire. Le nom mérite qu’on s’y arrête : Tournaire est le magistrat qui a instruit l’affaire Fillon et le dossier du financement libyen de Sarkozy. L’homme connaît le genre, et il a démontré ailleurs qu’il savait aller vite. Nous sommes en 2026, et l’instruction continue.

Là encore, tenons la ligne de crête. Emmanuel Macron n’est pas personnellement mis en examen. Et le parquet de Paris a abandonné les poursuites pour faux témoignage devant le Sénat contre Karim Tadjeddine, qui avait pourtant déclaré sous serment « nous payons l’impôt sur les sociétés en France » quand le rapport sénatorial établissait dix ans de versements à zéro. Ce classement mérite d’être médité : mentir sous serment devant une commission d’enquête parlementaire, ou à tout le moins tenir des propos que les faits contredisent frontalement, ne semble pas exposer à grand-chose dans notre République.

Deux vitesses, une seule justice

C’est ici que l’affaire cesse d’être une affaire McKinsey pour devenir une affaire de justice. Comparons deux chronologies.

Le 25 janvier 2017, Le Canard enchaîné publie ses révélations sur l’emploi de Penelope Fillon. Le Parquet national financier ouvre une enquête préliminaire le jour même. Le couple est auditionné cinq jours plus tard. François Fillon est mis en examen le 14 mars 2017, sept semaines après le premier article, en pleine campagne présidentielle, pour un préjudice qui se compte en centaines de milliers d’euros. La machine judiciaire a démontré ce jour-là qu’elle savait aller vite quand elle le voulait.

En face : des soupçons portant sur deux campagnes présidentielles, des prestations gracieuses présumées d’une multinationale, des dizaines de millions d’euros de contrats publics dont la régularité est questionnée. Enquête préliminaire en mars 2022, informations judiciaires en octobre 2022, et depuis, quatre ans de perquisitions à répétition sans mise en examen d’aucun protagoniste central, sans renvoi, sans classement, sans rien. L’instruction n’est pas enterrée, elle est suspendue dans un entre-deux qui ne juge personne et n’innocente personne.

Je ne prétends pas que les deux dossiers sont juridiquement identiques : l’un portait sur des faits simples et documentés par fiches de paie, l’autre exige de qualifier la frontière entre bénévolat et prestation d’entreprise, ce qui est plus ardu. Mais l’écart de tempo est tel qu’il ne s’explique plus seulement par la complexité. Quand la justice trouve des cellules pour Sarkozy et des inéligibilités immédiates pour Marine Le Pen, mais quatre ans de patience pour le parti au pouvoir, le justiciable ordinaire tire la conclusion que le système redoute le plus : la célérité judiciaire serait une variable politique.

L’actualité immédiate fournit d’ailleurs un banc d’essai saisissant. Le 7 juillet, la cour d’appel de Paris rend son arrêt sur Marine Le Pen dans l’affaire des assistants parlementaires européens, elle qui fut condamnée en première instance, en mars 2025, à cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire, c’est-à-dire à une élimination politique applicable avant même l’épuisement des recours. Pendant ce temps, l’instruction visant Jean-Luc Mélenchon dans un dossier de même nature s’est refermée le 26 mai 2026, après huit ans, sans la moindre mise en examen. Le détail qui donne le vertige : les deux procédures descendent des mêmes signalements initiaux de 2017, ceux de l’eurodéputée Sophie Montel, qui visaient des élus de plusieurs formations. Une même dénonciation d’origine, et trois horloges : exécution provisoire pour l’une, extinction silencieuse après huit ans pour l’autre, suspension perpétuelle pour le parti au pouvoir. Je ne prétends pas que ces dossiers soient équivalents en substance, chacun a ses faits et ses preuves, et je ne préjuge pas de ce que la cour d’appel dira demain. Je constate que le tempo judiciaire, lui, n’obéit à aucune règle lisible par le citoyen. Or un temps judiciaire illisible est un temps manipulable, et un temps manipulable est une ressource politique.

La lisibilité sélective, encore elle

J’ai défendu ailleurs l’idée que le pouvoir réel se mesure à ce qu’on a le droit de ne pas montrer. Le contribuable est transparent jusqu’au dernier centime ; McKinsey rapatrie ses résultats au Delaware. Le candidat Fillon est radiographié en sept semaines ; les campagnes du candidat Macron sont instruites depuis quatre ans derrière un secret de l’instruction dont j’ai déjà documenté qu’il sert davantage l’institution que le justiciable. Cette asymétrie de lisibilité n’est pas un dysfonctionnement du système, c’en est une propriété structurante, la même que je décrivais dans l’entre-soi gouvernemental.

Et il y a une ironie plus profonde, que le rapport sénatorial effleure sans la nommer. Un État qui prétend planifier les retraites, le logement, l’assurance chômage et la vaccination de 67 millions de personnes a dû sous-traiter sa propre pensée à un cabinet américain. L’omniscience revendiquée du planificateur s’achète en prestations facturées, ou pire, offertes. Hayek dirait que c’est le destin de toute prétention à la connaissance centralisée : elle finit par louer à l’extérieur ce qu’elle a prétendu détenir. Que le loueur ne paie pas d’impôt et ait aidé le locataire à se faire élire n’est que la touche finale du tableau.

L’horloge de l’article 67

Il reste une donnée que presque personne ne rappelle, et qui change la lecture du calendrier. L’article 67 de la Constitution protège le président en exercice : il ne peut être ni poursuivi ni requis de témoigner pendant son mandat, et les délais de prescription sont suspendus. Cette immunité tombe un mois après la fin du mandat, soit en juin 2027. Or l’instruction, au rythme où elle avance, sera selon toute vraisemblance encore ouverte à cette date, et son élargissement aux années 2015-2016 vise précisément la période de Bercy, des faits antérieurs à l’élection où Emmanuel Macron agissait comme ministre.

La lenteur que je dénonce a donc un revers ironique : elle fait courir le dossier jusqu’au moment exact où l’ancien président redeviendra un justiciable ordinaire. On peut y lire la prudence de juges qui attendent leur heure, ou la simple complexité du dossier. Mais on doit surtout y lire une conséquence politique : celui qui contrôlera la Chancellerie et les parquets à l’été 2027 héritera d’un levier considérable sur un ancien chef de l’État. Un successeur hostile n’aura même pas besoin d’instrumentaliser quoi que ce soit, il lui suffira de ne rien freiner ; un héritier de la macronie aura intérêt à l’enlisement perpétuel. Vu sous cet angle, la présidentielle de 2027 sera aussi, discrètement, une élection sur le sort judiciaire de la précédente.

Ce qu’il faut exiger

Je ne demande pas une condamnation, je ne suis pas juge et l’instruction dira ce qu’elle dira. Je demande un dénouement. Renvoi en correctionnelle ou non-lieu motivé, mais quelque chose. Car le statu quo actuel produit le pire des résultats : il laisse prospérer le soupçon sans jamais l’éprouver, il use la confiance sans rendre de verdict, et il installe dans l’opinion l’idée qu’il existe des dossiers que la justice instruit pour ne pas avoir à les juger.

Les Français ne sont pas dupes. Quand la justice accélère pour les uns et ralentit pour les autres, ce n’est plus de la lenteur, c’est un signal. Et chaque année de silence supplémentaire ne protège pas l’institution qui se tait : elle nourrit la défiance générale que je décrivais dans l’autopsie de notre système politique, celle qui finit par emporter les coupables et les innocents dans la même vague. La transparence sur ces campagnes n’est pas une faveur qu’on nous doit. C’est la condition minimale pour que le mot République garde un sens.


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Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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