Paul ARGOUD

Le swap : comment votre PEA achète l’Amérique sans jamais la posséder

Économie

Le PEA a été créé pour financer les entreprises européennes, et pourtant des millions de Français s’en servent pour parier sur le S&P 500. La clé de ce paradoxe tient dans un contrat méconnu, le swap, qui permet à un fonds de détenir des actions européennes tout en versant à l’épargnant la performance américaine. Loin d’être un pis-aller, ce montage exploite une faille fiscale américaine qui lui permet souvent de battre la détention physique, mais il repose sur trois dépendances que vous ne maîtrisez pas : une banque, un fisc étranger et un cadre réglementaire. La réplication est excellente, le rendement au rendez-vous, mais vous ne possédez pas l’Amérique : vous en louez la performance. Et cette nuance, indolore tant que tout va bien, prend tout son sens le jour où quelque chose se grippe.

Michelin : on ne fuit pas la France, on la déleste

Économie

Michelin n’est pas une entreprise qui meurt : elle dégage 1,7 milliard d’euros de bénéfice, annonce 2 milliards de rachat d’actions, et supprime dans le même souffle jusqu’à 1 500 postes en France, dont deux tiers dans le tertiaire. Ce n’est pas une faillite, c’est un arbitrage : employer en France est devenu une ligne de coût qu’un champion en pleine santé optimise froidement. Quand le PDG lui-même désigne un environnement réglementaire pénalisant, ce n’est plus de la conjoncture, c’est un verdict. La dette ne se ressent pas, mais 1 500 emplois à Clermont, si. Le pays ne s’effondre pas d’un coup : il se vide une annonce à la fois, proprement, poliment, volontairement.

Le Grand Prix de France F1 n’est pas mort d’argent, il est mort de nous

Société

On répète que le Grand Prix de France a disparu parce que la Formule 1 est devenue trop chère, mais l’argent n’est que la moitié de l’histoire. Le vrai verrou est politique : dans un pays où la voiture est devenue un totem négatif et où chaque euro public est scruté, plus aucun dirigeant ne peut financer des bolides de luxe sans déclencher une tempête. La France n’est d’ailleurs pas seule, c’est tout le vieux continent que le modèle économique de la F1 chasse au profit du Golfe et des États-Unis, ces clients qui paient cash et décident sans demander l’avis de l’opinion. Reste que l’addition est réelle et le retour sur investissement sérieusement contesté, ce qui rend le scepticisme du contribuable parfaitement défendable. Cette absence n’est donc pas une anomalie à corriger, c’est un révélateur de ce que nous sommes devenus.

Dynamic workflows : Anthropic a industrialisé la consommation de tokens

Intelligence artificielle

Le 28 mai, Anthropic dévoilait les dynamic workflows dans Claude Code : des centaines de sous-agents en parallèle censés transformer des trimestres de travail en quelques jours. Mais la vraie nouveauté n’est pas la capacité, c’est la facture, car la fonctionnalité est conçue pour multiplier votre consommation de tokens. Le même jour, l’entreprise levait 65 milliards de dollars à 965 milliards de valorisation, dépassant OpenAI : le produit qui fait brûler le calcul et la levée qui le célèbre racontent la même histoire. Décryptage d’une fonctionnalité qui en dit moins sur l’avenir du code que sur le modèle économique de l’IA en 2026.

Paywall : l’art de refuser mon argent

Économie

Au tabac-presse, une une m’accroche, je tends quelques pièces et je repars avec le journal, sans qu’on me demande de m’engager sur douze mois. En ligne, ce réflexe se cogne à un mur : l’article que je veux, je ne peux pas l’acheter, on ne me propose que l’abonnement à « 1 € le premier mois », piège à reconduction calibré sur mon oubli. Pourtant la demande existe et la plomberie du micropaiement aussi ; si on ne me la propose pas, ce n’est pas par incapacité technique mais par calcul commercial. Les rares plateformes qui ont tenté le paiement à l’article ne sont pas mortes faute de lecteurs : elles ont été étouffées par des éditeurs préférant protéger leur tunnel d’abonnés. Alors je passe mon tour, systématiquement, et chaque paywall verrouillé perd l’euro qu’il aurait pu encaisser sur-le-champ.

Ferrari Luce : l’extinction des feux

Automobile

Ferrari a dévoilé sa première électrique, la Luce, dessinée par Jony Ive et son studio LoveFrom : 1 050 chevaux, 550 000 euros, et une silhouette d’iPhone à roulettes qui n’a plus rien d’italien. L’accueil est brutal : Montezemolo redoute la « destruction d’un mythe », Briatore ironise, et l’action plonge de six à huit pour cent en quelques heures. Derrière l’objet, c’est toute une Europe qui se révèle, capable de réguler son déclin mais plus de construire son futur, prête à sacrifier Scaglietti et Pininfarina sur l’autel d’une transition que personne n’a réclamée. Reste la vraie question : notre civilisation a-t-elle encore quelque chose à proposer, ou faut-il désormais aller chercher à Cupertino ce que Maranello savait inventer ?

Gonfler ses pneus à 2 euros : l’air comprimé, ce racket invisible

Société

Deux euros pour gonfler ses pneus soi-même, c’est de l’air revendu quarante fois son coût de revient, une culbute de près de 4 000 %. Le plus savoureux, c’est que le réseau autoroutier, pourtant champion de la rente, garantit la gratuité de l’air là où la sécurité l’exige, pendant que votre station de quartier vous le facture. On peut bien invoquer la maintenance, le foncier ou des marges minces sur le carburant : entre quelques dizaines de centimes défendables et deux euros encaissés, le gouffre reste béant. Petit calcul, à peine approximatif, du racket le plus discret de la station-service.

Simplexité : le mot que je croyais inventer existait déjà

Culture

Depuis des semaines, je me croyais l’inventeur d’un mot qui manquait à la langue : la « simplexité », cette qualité des choses qui paraissent simples mais cachent dessous une complexité parfaitement domptée. Vérification faite, patatras : le mot existe, signé Alain Berthoz (Collège de France, Académie des sciences), avec son livre, sa traduction anglaise et son colloque. Pire, Berthoz lui-même ne l’a pas inventé. Mais c’est là que l’histoire devient savoureuse : chercher un mot simple et tomber sur une complexité déjà cartographiée, c’est précisément ce que désigne la simplexité. J’ai voulu nommer la chose, et c’est la chose qui m’a nommé.

La passion mécanique ne meurt pas, elle devient silencieuse

Automobile

Un fabricant de téléphones vient de battre Audi et Porsche sur le Nürburgring avec la YU7 GT, et son moteur électrique parle déjà notre langue : couple, rendement, régime, organes internes. La fascination mécanique ne meurt pas, elle déménage, et le nom même du bloc, « V8S EVO », trahit que l’imaginaire thermique reste l’argument le plus puissant qui soit. Mais méfions-nous des formules trop nettes : ce n’est ni un éternel recommencement ni une substitution propre, c’est une mue. La mécanique persiste et se durcit, le geek s’ajoute au mécanicien, et le sensuel se réinvente dans le sifflement d’un rotor à 28 000 tr/min. Reste une question : saura-t-on transmettre l’ancien frisson à ceux qui n’auront jamais connu que le nouveau ?

Duralex 2026 : Pourquoi le sauvetage solidaire est en train de tourner au fiasco

Économie

En mai 2026, un audit révèle des erreurs de gestion chez Duralex et place le redressement judiciaire à l’horizon, à quinze jours près de la date que j’annonçais six mois plus tôt. Derrière le vocabulaire feutré des « approximations » se cache un rouage limpide : le fils de l’ancien dirigeant propulsé à la direction financière, symptôme d’une gouvernance coopérative qui a fini par reproduire les travers de la pire des PME familiales. Mais la SCOP n’est qu’une variable de surface, car maintenir une verrerie de grande série dans un pays qui se désindustrialise tout en gardant les charges et les coûts d’énergie les plus élevés du monde relevait de la mission quasi impossible. Le plus révoltant reste que l’audit démonte aujourd’hui un miracle que l’État et les médias avaient eux-mêmes mis en scène, à grand renfort d’émotion et de subventions. Chapeau aux salariés, les seuls de cette histoire à n’avoir rien à se reprocher.