Zemmour-Bayrou : deux officiers brillants, une guerre de retard

Il y a des débats qu’on regarde pour voir quelqu’un se faire détruire. Et il y a des débats qu’on regarde parce qu’on apprend quelque chose. Celui qui a opposé Éric Zemmour et François Bayrou chez Alexandre Devecchio, sous le titre « La France peut-elle encore éviter une nouvelle étrange défaite ? », appartient à la deuxième catégorie. Précisons tout de suite, pour le lecteur pressé : la défaite dont il sera question à la fin de cet article n’est pas celle du débat lui-même, qui fut excellent. Elle est ailleurs, elle est collective, et les deux débatteurs y participent sans le savoir. Mais commençons par rendre justice à l’exercice.

La France peut-elle encore éviter une nouvelle étrange défaite ?

La sérénité des gens qui ont quelque chose à dire

Le premier signe qu’un orateur est en difficulté, c’est l’interruption compulsive. Quand vous coupez l’autre avant qu’il ait fini, c’est presque toujours parce que vous avez peur. Peur qu’il installe un argument que vous ne saurez pas démolir. Peur d’oublier votre réfutation si vous attendez trop longtemps. Peur de perdre le contrôle du tempo.

Il existe bien sûr des interrupteurs stratégiques, qui coupent non par panique mais pour briser une narration en train de prendre. Mélenchon excelle à cet exercice. Mais chez l’immense majorité des débatteurs, l’interruption n’est pas une arme, c’est un aveu.

Zemmour et Bayrou interrompent peu. Pas parce qu’ils sont particulièrement polis, mais parce qu’ils ont de la mémoire vive. Ils peuvent retenir le propos de l’adversaire, identifier ses failles, et attendre sereinement leur tour pour les exploiter. Un bon orateur peut même prendre du plaisir à écouter l’autre dérouler, parce qu’il voit les failles s’accumuler et sait qu’il pourra les démonter quand il reprendra la parole.

C’est une compétence qui s’acquiert avec l’expérience. Les jeunes débatteurs interrompent. Les orateurs aguerris attendent.

Deux visions du monde cohérentes

La deuxième raison pour laquelle cet échange fonctionne, c’est que les deux hommes tiennent des positions structurées de bout en bout. Zemmour établit dès le départ une hiérarchie explicite : la question civilisationnelle prime sur la question économique. La dette est un problème sérieux, mais secondaire face au risque de voir le peuple français devenir minoritaire sur son propre sol. Bayrou répond avec la hiérarchie inverse : le danger immédiat est l’impuissance publique générée par la dette, et sans souveraineté économique, aucune politique, migratoire ou autre, n’est applicable.

Les deux raisonnements se tiennent. Ils ne sont pas d’accord, mais ils débattent du même sujet avec les mêmes outils conceptuels. C’est rare. La plupart des débats médiatiques opposent quelqu’un qui argue à quelqu’un qui diabolise. Ici, les deux arguent.

Le désaccord comme moteur

Le moment le plus révélateur est l’échange sur l’Édit de Nantes. Bayrou, en héritier revendiqué d’Henri IV, soutient que la tolérance a produit quatre-vingts ans de paix. Zemmour rétorque que c’est Richelieu, en prenant La Rochelle, qui a réglé la question. Et Bayrou tente aussitôt la démonstration par l’absurde : vous voyez ce qu’il dit, il dit qu’il faut les liquider.

Ce glissement est malhonnête, et Zemmour le relève. Mais le plus intéressant est que les deux positions tordent l’histoire, chacune dans le sens de sa thèse. Car ce qui suit la prise de La Rochelle, c’est la paix d’Alès de 1629, et cette paix fait exactement les deux choses à la fois : elle détruit l’État dans l’État protestant, ses places fortes et ses armées, et elle maintient intégralement la liberté de culte garantie par l’Édit de Nantes. Richelieu n’a ni liquidé ni simplement toléré. Il a désarmé une communauté tout en préservant sa foi. C’est Louis XIV qui rompt l’équilibre en 1685 avec la révocation, provoquant l’un des premiers grands épisodes de fuite des capitaux et des compétences de l’histoire de France : les huguenots emportent à Amsterdam, Genève et Berlin leur épargne, leurs manufactures et leur savoir-faire.

Bayrou caricature donc Zemmour, et Zemmour s’attribue une victoire de la force là où Alès fut un compromis armé. Mais l’échange lui-même, deux hommes qui convoquent l’histoire de France pour éclairer le présent, est exactement ce que le débat politique devrait être.

Ce que ça dit du niveau général

On trouve cet échange agréable parce que le niveau ambiant est tellement bas que deux hommes qui argumentent sans se traiter de fascistes passent pour des philosophes. C’est un constat un peu sombre. Mais c’est aussi une information utile : dans un paysage où la plupart des débatteurs diabolisent, esquivent et lisent des poèmes, maîtriser les bases de l’argumentation devient un avantage considérable.

Ce constat, pourtant, n’est pas la fin de l’histoire. Car le titre de l’émission renvoie à Marc Bloch, et Bloch mérite mieux qu’un usage décoratif. L’Étrange Défaite n’est pas le récit d’une armée sans moyens. La France de 1940 alignait plus de chars que l’Allemagne. C’est le récit d’une faillite intellectuelle : des officiers brillants, cultivés, courageux, qui pensaient la guerre précédente. La question n’est donc pas de savoir si Zemmour et Bayrou débattent bien. Ils débattent remarquablement bien. La question est de savoir s’ils débattent de la bonne chose.

La fausse alternative

Or les deux hiérarchies qui structurent le débat, la civilisation d’abord ou la dette d’abord, partagent un angle mort commun : ni l’un ni l’autre ne questionne la machine qui produit simultanément les deux crises. Un État qui capte 1 714 milliards d’euros de dépenses en 2025, soit 57,2 % du PIB, deuxième niveau de l’Union européenne, et qui, selon les mots mêmes de Bayrou, fait la guerre à ses propres entreprises.

Et le problème n’est pas seulement la taille de cette machine, c’est sa nature. Un État de 57 % du PIB n’est plus un arbitre, c’est le premier acteur économique du pays, et il se comporte comme tel : il capture, il redistribue à des clientèles, il décourage la production qu’il prétend ensuite subventionner. Chaque euro prélevé achète un électorat, chaque norme protège une rente, chaque subvention crée le lobby qui la défendra. Zemmour touche d’ailleurs une partie de cette vérité, car le clientélisme migratoire et identitaire est bien l’un des guichets de la machine, l’un de ceux qui nourrissent la dépense tout en fabriquant les tensions qu’il dénonce. Mais il s’arrête au guichet qui le heurte. Bayrou, lui, veut colmater la trésorerie de l’ensemble. Aucun des deux ne propose de démonter la machine elle-même.

Puisque les deux hommes ont eu l’élégance d’arguer plutôt que de diaboliser, rendons-leur la pareille en vérifiant leurs chiffres, dans les deux sens.

Zemmour a raison sur le montant : 1 714 milliards en 2025, le chiffre est exact au milliard près. Mais son affirmation que l’État dépense aujourd’hui plus que pendant le quoi qu’il en coûte est un artefact nominal. En points de PIB, la dépense publique est à 57,2 % en 2025 contre 61,7 % en 2020, et l’essentiel de la hausse en euros courants depuis 2019 est de l’inflation. Mieux, ou pire selon le point de vue : de 2019 à 2025, la dépense publique française a augmenté de 1,9 point de PIB, contre 2,7 points en moyenne dans la zone euro. Le scandale français n’est pas la dérive récente, c’est le niveau de départ. Un argument honnête est plus fort qu’un argument spectaculaire.

Bayrou, lui, arrondit son près de 60 % de créanciers étrangers vers le haut : les non-résidents détiennent 54,7 % de la dette négociable de l’État au premier trimestre 2025, 55,4 % au deuxième, et environ la moitié d’entre eux réside en zone euro. Mais sa trajectoire est juste, et même en dessous de la réalité sur deux points. D’abord le court terme : 83 % des bons du Trésor à moins d’un an sont entre des mains non résidentes, ce qui signifie que le refinancement permanent de l’État français dépend chaque semaine du bon vouloir d’investisseurs étrangers. Ensuite la dynamique : la dette détenue par les non-résidents est passée de 946 à 1 456 milliards entre 2019 et 2025, pendant que les assureurs français tombaient de 336 à 261 milliards. L’épargnant français se retire, le fonds de pension étranger le remplace. Quant à la charge d’intérêts, 66 milliards en 2025, 78 milliards prévus en 2026, elle est devenue le premier budget de l’État devant la Défense et absorbe environ les trois quarts du produit de l’impôt sur le revenu. Bayrou dit vrai sur l’hémorragie.

Il dit même moins que vrai sur un point : son écart de 30 % avec les Pays-Bas est conservateur. En standard de pouvoir d’achat, le PIB par habitant néerlandais atteint 55 600 euros contre 40 700 pour la France, soit un écart de 37 %, et près de 48 % en valeur nominale. Un pays sans pétrole, sans métropole tentaculaire, sans mystique de l’État stratège, produit par habitant plus d’un tiers de richesse de plus que nous. Seul son chiffre des 500 milliards d’emprunts sur 1 000 qui seraient allés aux retraites relève d’une comptabilité contestée, celle du débat sur les surcotisations implicites de l’État employeur, et devrait être manié avec des pincettes.

Le tableau d’ensemble est donc le suivant : les deux diagnostics sont largement exacts dans leurs faits, et c’est précisément ce qui rend leur aveuglement commun si frappant. Ils décrivent les symptômes avec précision et se disputent l’ordre de traitement, sans jamais nommer la pathologie : un appareil d’État qui absorbe plus de la moitié de la richesse nationale, décourage la production qu’il prétend ensuite redistribuer, et emprunte à l’étranger la différence. La dette de Bayrou et l’impuissance régalienne de Zemmour ne sont pas deux crises concurrentes. Ce sont deux factures du même fournisseur.

Ce que 1958 dit vraiment

Zemmour conclut sur une analogie avec 1958, année où la France cumulait la guerre d’Algérie, la crise institutionnelle et la crise financière, et s’en est sortie parce qu’elle n’est jamais aussi forte que le dos au mur. L’analogie contient une ironie qu’il ne semble pas voir.

Car 1958 n’a pas été sauvée par un tribun. La rhétorique de De Gaulle n’a pas redressé un seul agrégat. Ce qui a redressé la France, c’est le plan Pinay-Rueff : un économiste libéral, lecteur des Autrichiens, adversaire de toute une vie de l’inflation et des faux droits, qui a imposé la vérité des prix, la fin des subventions en cascade, un assainissement budgétaire réel et le retour à la convertibilité avec le franc lourd. Et la grandeur de De Gaulle, en l’occurrence, fut d’accepter ce plan contre son propre tempérament dirigiste, parce que le réel ne négociait plus. Le sursaut de 1958 ne fut pas une victoire de l’éloquence. Ce fut une capitulation du politique devant l’économie réelle.

Voilà pourquoi ce débat, le meilleur qu’on ait vu depuis longtemps, reste une étrange défaite en miniature. Deux officiers brillants y pensent la guerre précédente, l’un avec les cartes de la civilisation, l’autre avec celles de la trésorerie, pendant que la machine qui produit les deux déroutes tourne à 1 714 milliards par an sans que personne ne songe à en couper le moteur. La France de 2026 ne manque pas d’orateurs. Elle manque d’un Rueff. Et le jour où elle en trouvera un, il faudra encore un politique qui ait, comme en 1958, l’intelligence de se taire et de le laisser compter.


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Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

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