French Theory : l’avis de rappel que la France n’a jamais publié

Quand un constructeur découvre qu’un composant défectueux équipe des millions de véhicules en circulation, il publie un avis de rappel. Il ne plaide pas que le composant fonctionnait bien en usine. Il ne fait pas valoir que ce sont les conducteurs qui l’ont mal utilisé. Il reconnaît le défaut, il assume le coût, il répare.

Aucune nation n’a jamais publié d’avis de rappel sur un produit intellectuel. Je propose que la France inaugure l’exercice, et je commence à mon échelle, celle d’un citoyen qui écrit. Le produit concerné a été fabriqué à Paris entre les années soixante et quatre-vingt. Il circule aujourd’hui dans toutes les institutions occidentales sous une appellation qui n’est même pas de chez nous : la French Theory. Si le nom ne vous dit rien, ses effets si. C’est elle qui murmure derrière les débats sur qui a le droit de traduire un poème, derrière les romans de Roald Dahl récrits par précaution, derrière les formations en entreprise où l’on apprend à débusquer ses propres biais, derrière chaque statue qu’on déboulonne et chaque mot qu’on n’ose plus prononcer.

Précisons d’emblée ce que nous avons réellement produit, parce que l’acte d’accusation est souvent mal rédigé. Foucault, Derrida et Deleuze ne formaient pas une école. Ils ne se citaient guère, ne s’appréciaient pas toujours, et auraient sans doute récusé l’étiquette commune. C’est l’université américaine qui les a rangés sur la même étagère, comme l’a établi François Cusset dans le livre qui porte précisément ce titre. La France n’a donc pas livré une machine en état de marche. Elle a livré trois mécanismes séparés, chacun signé d’un nom prestigieux, chacun garanti par nos institutions les plus respectées.

Le premier mécanisme porte la signature de Michel Foucault. Il réduit toute connaissance à une manœuvre. Chez son auteur, l’affaire était plus subtile qu’on ne le résume, il y était question de régimes de vérité plutôt que de négation de la vérité, et les foucaldiens de stricte observance auront beau jeu de le rappeler. Peu importe. Un concept appartient aussi à sa postérité, et la postérité de celui-ci tient en une équation devenue réflexe : qui dit savoir dit domination. L’hôpital, le tribunal, l’école, le laboratoire, autant de masques posés sur des rapports de force. Concrètement : quand votre médecin tranche, ce n’est plus qu’il sait, c’est qu’il exerce un pouvoir sur vous. Le deuxième mécanisme, signé Jacques Derrida, dissout le sens. Aucun texte ne veut dire quelque chose de stable, aucune parole n’engage son auteur, toute interprétation en vaut une autre. Votre contrat, votre Constitution, votre Évangile ne veulent plus dire que ce que le lecteur du jour décide d’y lire. Le troisième mécanisme, estampillé Gilles Deleuze, inverse les polarités de l’héritage : l’enracinement devient une pathologie, la fidélité une prison, la limite une violence. Préférer ce dont on hérite à ce qui circule devient suspect en soi.

Chacun de ces mécanismes, pris seul, alimente un débat philosophique légitime. C’est leur montage en série qui produit l’effet toxique, et ce montage exigeait un environnement particulier. L’Amérique des campus l’offrait : une culpabilité historique béante, un moralisme hérité des sectes fondatrices, un rapport obsessionnel à l’appartenance. Sur ce terrain, la greffe a pris avec une vigueur que Paris n’aurait jamais permise. Judith Butler y a puisé sa théorie du genre comme performance : on ne naît pas homme ou femme, on en joue le rôle, et un rôle se réécrit. Edward Said y a bâti l’étude du regard colonial comme discipline : l’Occident n’aurait jamais décrit l’Orient, seulement justifié sa domination. D’autres constructions, l’intersectionnalité en tête (l’idée que les oppressions se cumulent et que chacun se définit par ses appartenances), sont sorties d’ateliers purement américains, ceux du féminisme noir et de la critique juridique radicale, mais elles ont trouvé dans ce climat général du soupçon l’atmosphère qui leur a permis de respirer. Le climat, lui, portait notre estampille.

À ce stade, l’objection s’impose d’elle-même : si les mécanismes n’étaient pas défectueux en sortie d’usine, si le montage est américain, pourquoi le rappel serait-il français ? Parce que le droit des produits a prévu ce cas. On ne rappelle pas seulement pour vice de conception, on rappelle aussi pour défaut d’information, quand le fabricant connaissait l’usage prévisible de son produit et a omis la mise en garde. Nous avons livré des instruments de haute précision, conçus pour des mains formées à trois siècles de rationalisme, à des acheteurs qui n’avaient ni cette formation ni l’intention de l’acquérir. Sans notice, sans garde-fous. Et nos maîtres ont assisté au montage, l’ont parfois encouragé, ne l’ont en tout cas jamais entravé : Foucault à Berkeley devant des amphithéâtres en transe, Derrida pendant trois décennies entre Yale et Irvine, regardant ses concepts devenir une industrie. Le fabricant qui visite l’usine où l’on détourne son produit et repart flatté ne peut plus plaider l’ignorance.

Reste à établir la nature exacte du défaut, et je veux le faire sans effets de manche. Toute société durable repose sur un petit nombre de convictions partagées : que le réel est connaissable et que la raison y donne accès, que certaines conduites sont meilleures que d’autres et qu’on peut le démontrer, que ce que les morts nous ont légué mérite d’être remis aux vivants qui suivent. Retirez ces convictions et il ne reste rien à enseigner, rien à juger, rien à défendre. Or le produit assemblé attaque précisément ces trois points d’appui. Il a formé des cohortes entières de diplômés qui savent démonter n’importe quel discours et sont incapables d’en tenir un. Des esprits entraînés à débusquer l’arrière-pensée et désarmés devant l’évidence du beau. Des clercs qui repèrent une structure d’oppression dans une grammaire scolaire mais ne sauraient dire pourquoi leur propre civilisation vaudrait d’être continuée. Et le produit nous revient désormais par containers entiers, réimporté en version américaine : nos plateaux télévisés ont leur tribunal moral permanent, nos associations historiques se déchirent sur des catégories identitaires qui doivent tout à Berkeley et rien à la République, et nos institutions européennes financent la relecture idéologique de leur propre histoire.

Je n’invente rien, et c’est justement le problème. Le réquisitoire contre la pensée 68 a été instruit chez nous dès le milieu des années quatre-vingt, par les philosophes Luc Ferry et Alain Renaut d’abord, par d’autres ensuite, et le débat ronronne depuis quarante ans dans les pages idées de nos revues. Mais un réquisitoire n’est pas un rappel produit. Diagnostiquer le défaut chez le voisin en continuant d’encaisser les royalties du prestige national, voilà exactement la posture que je refuse. La dette n’est pas éteinte parce qu’elle est documentée.

J’entends l’objection du calendrier : la vague refluerait, les universités américaines rétropédaleraient, pourquoi s’excuser d’un incendie qui s’éteint. Réponse d’assureur : c’est après le sinistre qu’on chiffre les dégâts, pas pendant. Et le retrait d’une mode ne restaure pas les facultés qu’elle a atrophiées. Une génération formée au démontage systématique ne réapprend pas l’admiration par simple changement d’air du temps. Le passif est là, il se compte en esprits, et il figurera longtemps à notre bilan.

Où chercher le redressement ? Pas dans l’industrie du commentaire, qui vit du sinistre qu’elle déplore. Je l’ai longtemps cherché chez les bâtisseurs, et ils en détiennent une part réelle : partout où l’on produit au lieu de commenter, dans les ateliers de mécanique comme chez ceux qui écrivent du code qui tourne, chez ceux qui préfèrent posséder leurs serveurs plutôt que de louer leur existence numérique à des intermédiaires, les trois convictions survivent à l’état pratique. Le réel y est tenu pour connaissable puisqu’on le fait plier chaque jour, la hiérarchie y va de soi puisque les artefacts fonctionnent ou ne fonctionnent pas, la transmission y demeure puisque tout métier s’apprend d’un ancien. Mais ne nous racontons pas d’histoires : la pratique conserve ces convictions, elle ne les régénère pas. Un ingénieur peut faire plier le réel toute la semaine et réciter le dimanche, sur le genre, l’histoire ou la nation, les catégories reçues de l’université qu’il croit mépriser. L’atelier protège l’ouvrier, il ne rééduque pas le clerc. Celui qui sous-traite ses convictions à l’air du temps a déjà accepté la béquille cognitive, quelle que soit la vigueur de ses mains. La pensée corrompue ne se contourne pas par la pratique, elle se répare par la pensée.

Et c’est ici que la dette française trouve son mode de remboursement. Puisque le monde ne manque pas de bâtisseurs mais d’une pensée digne d’eux, c’est cette pensée qu’il nous revient de remettre en production, nous qui avons cessé de le faire pour réguler notre déclin plutôt que de construire notre futur. Le stock existe. Nous avons inventé l’examen méthodique du réel avant tout le monde, pensé la démocratie et ses pentes molles avec une lucidité que personne n’a égalée, tenu pendant des siècles l’atelier où l’Europe venait apprendre à raisonner. Le monde a acheté nos raisons de douter de tout. Il achèterait de même nos raisons de tenir à quelque chose, si nous nous remettions à en fabriquer.

L’avis de rappel est publié. Le service après-vente commence : écrire ce qui tient, enseigner ce qui vaut, remplacer pièce par pièce ce que nous avions saboté. Ce billet est la première pièce changée.


Écrivez quelques éclats d'âme...

Dans l'ombre vacillante d'une chandelle, où les murmures du vent se mêlent aux secrets d'un vieux parchemin, je vous invite à tisser une toile de mots. Écrivez quelques éclats d'âme – rêve, étoile, abîme, étreinte, brume – et laissez-les danser sur la page, comme des lucioles dans une nuit d'encre. Que diriez-vous de les entrelacer dans une phrase, un souffle, une histoire ?

S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire