La naissance d’un bourg autour d’une église
XIe et XIIe siècles
Saint-Marcellin entre dans l’histoire par une église. Au XIe siècle, les actes qui la mentionnent sont les premiers à nommer le lieu, et c’est autour d’elle, sous l’autorité des comtes d’Albon qui deviendront les dauphins, que le bourg prend forme.
Le Viennois au temps des comtes d’Albon
Depuis 1032, la région appartient en droit au Saint-Empire, mais l’empereur est loin. Le pouvoir réel se partage entre l’archevêque de Vienne, dont relève le diocèse, et une famille seigneuriale en pleine ascension, les comtes d’Albon. De Guigues Ier, dit le Vieux, à ses successeurs, ils étendent leur domination sur le Viennois, le Grésivaudan, l’Oisans et le Briançonnais, souvent au détriment des évêques.
Guigues IV est le premier à porter le surnom de Dauphin, qui deviendra le titre de la dynastie et donnera son nom à la province : le Dauphiné. Blessé en 1142 au siège de Montmélian, contre le comte de Savoie, il meurt à La Buissière. La rivalité avec la Savoie, voisine et concurrente, pèsera sur la région pendant deux siècles.
C’est dans ce cadre que Saint-Marcellin apparaît.
Une forêt et une légende
Avant le bourg, il y avait la forêt. Le coteau et la plaine étaient, dit-on, couverts d’un massif giboyeux qui aurait appartenu, au Xe siècle, à la famille des Béranger, futurs seigneurs du Royans. Une tradition tenace veut qu’un rendez-vous de chasse, avec chenil et meute, ait été bâti au pied du coteau de Joud, et que les premières cabanes se soient groupées autour de lui.
Aucun texte ne confirme ce récit. Le bâtiment qui lui a servi de point d’appui n’est pas documenté avant le XIIIe siècle, et l’on y voit plutôt un petit ouvrage défensif, à une époque où la Savoie, maîtresse de Voiron, était devenue la grande rivale des dauphins. Le récit a le charme des origines ; il faut le lire comme tel.
Une première mention discutée
Le cartulaire de Saint-Barnard de Romans, l’abbaye fondée au IXe siècle par Barnard, archevêque de Vienne, contiendrait dès 1042 la mention d’un prêtre « de Saint-Marcellin », invité par Guigues Ier à rendre à l’abbaye une église qui en dépendait. La lecture et la date de cet acte restent discutées. Si elles se confirment, une communauté organisée autour d’un lieu de culte existait déjà au milieu du XIe siècle.
1083 : l’église donnée à Montmajour
La mention la plus sûre date de 1083. Cette année-là, Gontard, évêque de Valence, qui administre le diocèse de Vienne alors privé d’archevêque, donne aux bénédictins de l’abbaye de Montmajour, près d’Arles, trois églises de la région : celle de la Motte-Saint-Didier, appelée aussi la Motte-aux-Bois, qui deviendra Saint-Antoine-l’Abbaye, celle de Sainte-Marie-de-Montagne et celle de Saint-Marcellin. Le don comprend les dîmes, les prémices et toutes leurs dépendances, auxquelles s’ajoutent un domaine, une vigne appelée « la plantée » et des pâturages.
L’acte est parfois lu comme la preuve qu’une « ville » existait déjà. Le terme latin villa désigne pourtant à cette époque un domaine rural plutôt qu’une agglomération : il décrit un terroir exploité, pas encore une ville. La mention d’une vigne, en revanche, est précieuse : elle atteste, dès le XIe siècle, une culture qui marquera longtemps les coteaux.
La donation sera confirmée par les papes successifs, de Pascal II en 1114 à Alexandre IV en 1258.
Dans l’ombre de Saint-Antoine
Le lien avec Montmajour s’explique par l’histoire voisine de Saint-Antoine. Vers 1070, Jocelin, seigneur de Châteauneuf-de-l’Albenc, rapporte de Constantinople les reliques de saint Antoine, l’ermite du désert égyptien, obtenues selon la tradition de l’empereur Romain IV Diogène. Son héritier, Guigues Didier, fait venir des moines de Montmajour pour garder les reliques et l’église que l’on commence à bâtir en leur honneur. Un acte place cet appel en 1101 et précise que le pape et l’archevêque de Vienne leur donnèrent, à cette occasion, les églises de Saint-Marcellin et de Saint-Hilaire. Les deux dates, 1083 et 1101, se complètent plus qu’elles ne s’opposent : elles décrivent la même installation, confirmée à quelques années d’intervalle.
Entre-temps, un autre événement a changé le destin du lieu. En 1095, selon la tradition, un noble du pays, Gaston, dont le fils Guérin aurait été guéri par l’intercession du saint, fonde une confrérie de laïcs pour soigner les malades du mal des ardents, ou « feu de saint Antoine ». On sait aujourd’hui que ce mal terrible, qui brûlait et gangrenait les membres, venait de l’ergot, un champignon du seigle. Cette confrérie hospitalière, les futurs Antonins, essaimera dans toute l’Europe et fera de Saint-Antoine l’un des grands pèlerinages de la chrétienté.
Désormais, l’église de Saint-Marcellin dépend du prieuré bénédictin de Saint-Antoine. Les relations entre moines et hospitaliers tourneront à l’affrontement, jusqu’à ce qu’en 1297 le pape Boniface VIII évince les bénédictins au profit des Antonins, devenus chanoines réguliers. L’église de Saint-Marcellin suivra ce changement de maître.
Ce voisinage fait la fortune du bourg. Au fil des décennies, le chantier de Saint-Antoine, puis le pèlerinage qui y attire foules et malades, mobilisent religieux, ouvriers et voyageurs qu’il faut nourrir et loger. Saint-Marcellin se trouve précisément sur le chemin qui y mène depuis la vallée de l’Isère.
1119 : un pape à Saint-Marcellin
La première église se construit sous les comtes d’Albon, à la fin du XIe ou au début du XIIe siècle. Elle est probablement achevée en 1119, et sa consécration est le grand événement de ces débuts.
Le 2 février 1119, Guy de Bourgogne, archevêque de Vienne depuis 1088, est élu pape à Cluny sous le nom de Calixte II. Il est couronné une semaine plus tard dans sa cathédrale de Vienne. Selon la tradition, il consacre ensuite l’église des bénédictins de Saint-Antoine, le 20 mars, et le prieur aurait obtenu qu’il s’arrête la veille à Saint-Marcellin pour consacrer aussi la nouvelle église du bourg.
Pour une communauté naissante, la venue d’un pape tout juste élu, dans une église à peine terminée, était un honneur exceptionnel. Le souvenir s’en est transmis jusqu’à nous, même si aucun acte connu ne vient confirmer la cérémonie ni sa date.
Calixte II reviendra dans la région l’année suivante. En février 1120, à Valence, il soumet par une bulle, dite « Calixtine », l’église de Romans à l’archevêque de Vienne ; quelques jours plus tard, du 13 au 17 février, il réunit à Romans les grands et les prélats de la province. C’est lui qui, en 1122, met fin à la querelle des Investitures par le concordat de Worms. Il meurt en 1124.
De cette première église, rien ne subsiste au-dessus du sol, sinon peut-être les pierres de la base du clocher. Elle était romane ; elle sera remplacée au XVe siècle par un édifice plus vaste.
Les plus anciennes maisons ?
La tradition locale fait remonter à cette époque, vers 1100, trois demeures du centre : au 1 place de l’Église, avec ses fenêtres à meneaux et le contrefort qui borde la rue du Cardinal ; au 2 rue de Beauvoir, surmontée d’une tour ; et au 1 rue Jean-Baillet, l’ancienne rue de Chevrières. Les deux dernières partagent un même type d’escalier à balustres de pierre, signe peut-être d’un même maître d’œuvre.
Ces éléments visibles, fenêtres à meneaux et balustres, appartiennent pourtant aux XVe-XVIIe siècles. Si ces maisons occupent bien des emplacements très anciens, ce que l’on en voit aujourd’hui est le fruit de reconstructions bien postérieures. Celle de la rue Jean-Baillet aura un destin à part : c’est là que le dauphin Humbert II installera en 1337 le Conseil delphinal, avant son transfert à Grenoble.
La tradition prête aussi au bourg, dès le temps de Guigues IV, une première enceinte, sans doute une simple palissade ou un fossé. Rien ne permet de le vérifier, et elle n’a laissé aucune trace : un siècle plus tard, Saint-Marcellin n’a toujours pas de murailles.
Une seigneurie qui s’affirme
Tout au long du XIIe siècle, les comtes d’Albon consolident leur pouvoir. Guigues V meurt à Vizille en 1162 sans fils. Sa fille et héritière, Béatrix d’Albon, épouse successivement Albéric Taillefer, fils du comte de Toulouse, puis le duc Hugues III de Bourgogne, mort en croisade à Saint-Jean-d’Acre en 1192, et enfin Hugues de Coligny. De son union avec le duc de Bourgogne naît André, dit Guigues André, qui ouvre la seconde lignée des dauphins, la maison de Bourgogne.
À la fin du XIIe siècle, Saint-Marcellin est un bourg rural regroupé autour de son église, dépendant de Saint-Antoine pour le spirituel et des dauphins pour le temporel. Son véritable essor viendra plus tard, avec les derniers dauphins.
À vérifier avant publication :
- Le Conseil delphinal en 1337 rue Jean-Baillet : la date est bonne, l’emplacement dans cette maison relève peut-être de la tradition.
- L’acte de 1042 : le Regeste dauphinois dira s’il existe et à quelle date.
- Le séjour de Calixte II à Romans en 1120 : le Regeste dauphinois le dira aussi.
- La référence Lacroix : à compléter.
Sources
- Jean Sorrel, Histoire de Saint-Marcellin, chapitre II
- A. Lacroix, Saint-Marcellin, Grenoble, Xavier Drevet (Bibliothèque historique du Dauphiné), p. 2,
- Stylus curiae majoris Viennensis, p. 103
- F.-Z. Collombet, Histoire de la sainte Église de Vienne, t. II
- Ulysse Chevalier (éd.), Cartulaire de l’abbaye de Saint-Barnard de Romans, Romans,
- Ulysse Chevalier, Regeste dauphinois, Valence, 1912-1926
- Adalbert Mischlewski, Un ordre hospitalier au Moyen Âge : les chanoines réguliers de Saint-Antoine-en-Viennois, Grenoble, PUG,
- Ville de Saint-Marcellin, Patrimoine de Saint-Marcellin, circuits,
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