Les Déageant, du vibailli au conseiller de Louis XIII

La place Déagent, nommée en 1860, prolonge le boulevard Gambetta jusqu’à la place Lacombe-Maloc et dessert la rue Aymard-Durivail et la petite place des Carmes, où se dressait l’église de ces religieux ; au n° 2 subsiste la poterne de leur couvent. Elle honore une famille venue du Gapençais, où elle tenait une part de la seigneurie de Sigotier, et connue à Saint-Marcellin depuis le XVe siècle.

Étienne, le bienfaiteur des Carmes

Fils de noble Antoine Déagent, coseigneur de Sigotier, Étienne Déagent, licencié en lois, conseiller du roi, est vibailli de Saint-Marcellin à partir de 1400 et mage du Viennois et Valentinois ; son nom revient de 1423 à 1449 dans les révisions des feux de la province. On en a fait le fondateur du couvent des Carmes ; il en fut le bienfaiteur et l’habile négociateur. Venus de Beauvoir vers 1400, les Carmes se heurtent au curé et à l’abbé de Saint-Antoine, qui craignent pour leurs revenus ; en 1442, Étienne obtient la transaction qui clôt le procès et leur permet d’avoir église, couvent et cimetière. Il soutient ensuite de ses libéralités l’agrandissement du couvent, autorisé en octobre 1453 par le dauphin Louis, le futur Louis XI.

Guichard, homme d’État manqué

Guichard Déagent, né à Saint-Marcellin en 1574, baron de Vire et seigneur de Brulon, est le plus célèbre de la lignée. Secrétaire du roi dès 1606, il est chargé à Paris, à la fin du règne d’Henri IV, de « payer des parties secrètes à diverses personnes tant françois qu’estrangers qui servoient le feu Roy ». Confident du duc de Luynes, il est de ceux qui préparent la chute de Concini : le 24 avril 1617, il se trouve dans la chambre de Louis XIII quand on y annonce l’attentat du pont du Louvre. Intendant des finances la même année, il est si familier du roi que celui-ci lui offre l’évêché de Lisieux ; il préfère rester à la cour. Il n’a jamais été premier ministre, contrairement à ce qu’a écrit Chorier, mais il siège avec voix délibérative aux conseils secrets du roi.

Vers 1618, la cour le charge de l’une des grandes affaires du règne : obtenir de Lesdiguières, chef des protestants du Dauphiné, qu’il abjure en échange de l’épée de connétable. Au début de 1621, à Valence, dans la maison du premier président Claude Frère, Lesdiguières signe à Déagent et au marquis de Bressieux une promesse tenue secrète ; il abjure à Grenoble en juillet 1622. Richelieu dira que, s’il avait terrassé l’hérésie, Déagent pouvait se vanter de lui avoir donné le premier coup de pied. Premier président de la Chambre des comptes du Dauphiné1, il se compromet ensuite dans la conspiration de Chalais : arrêté en 1626, il passe plus de quatre ans à la Bastille, puis reçoit l’ordre de se retirer en Dauphiné.

À Saint-Marcellin, « seule tige des descendants » d’Étienne, il reprend ses libéralités envers les Carmes : le 15 mai 1626, une rente de 180 livres, la reconstruction de leur clocher et la réparation du chœur ; en 1642, une nouvelle rente de 450 livres et, par contrat du 5 août, un collège de trois classes, bâti à ses frais le long de la Grande Rue et doté de 9 000 livres pour l’entretien des régents, afin d’élever « la jeunesse de la ville et des lieux circonvoisins » à la piété et aux bonnes lettres. Les consuls recourent souvent à son crédit et lui envoient à Grenoble lièvres et perdreaux pour le remercier. Il meurt le 25 août 1645 à Saint-Antoine, où il prenait les eaux ; selon son gendre, la nuit de sa mort, la ville de Saint-Marcellin « fut veüe toute en feu », sans qu’on puisse découvrir la flamme ni qu’elle laisse aucune marque. Il est inhumé dans le chœur de l’église des Carmes. Ses armes : « d’argent à l’aigle à deux têtes de sable, chargée en cœur d’un écusson d’azur à la fleur de lys d’or », la fleur de lys lui ayant été accordée par concession.

Les Roux Déageant de Morges

Ses deux fils, François, seigneur de Vire, et Jean, seigneur de Brulon, meurent sans enfants ; ce sont ses filles qui prolongent la famille. Élisabeth épouse Denis de Salvaing de Boissieu (1600-1683), vibailli du Grésivaudan, qui succède à son beau-père à la tête de la Chambre des comptes ; érudit, il chante en vers latins les merveilles du Dauphiné, et c’est lui qui rapporte la nuit de feu de 1645. Catherine épouse Étienne Roux, conseiller au parlement comme son père Philippe, dont la postérité prend le nom de Roux Déageant de Morges. Leur fils Adrien, conseiller au parlement et seigneur de Morges, publie en 1668 les Mémoires de Guichard, adressés au cardinal de Richelieu.

En 1736, Louis XV unit Saint-Jean-d’Hérans à Morges et érige la terre en comté pour Claude-Étienne de Roux Déageant, chevalier d’honneur au parlement. François-de-Sales-Pierre, qui lui succède dans cette charge en 1751, à dix-sept ans, avec dispense d’âge, siège à l’assemblée provinciale de 1787, préside le 21 juillet 1788 l’assemblée de Vizille et est élu aux états généraux ; il émigre en 1792 et meurt à Paladru le 7 octobre 1801. La maison du 14 rue Jean-Baillet, au bas de la montée du Calvaire, avait appartenu à un Déageant de Morges : son neveu Ronchive de Cumane en hérita et la vendit aux Lessertat, qui la tenaient en 1746, avant que la marquise de Saint-Chamond-Murinais ne l’achète ; elle y mourut en 1785.


  1. Les dates divergent. Le livre le dit nommé par lettres du 25 avril 1619, reçu le 5 mai 1620, et démissionnaire le 4 août 1640 en faveur de Salvaing, qu’il fait pourtant premier président dès 1632 ; d’autres sources placent sa présidence de 1631 à 1637. ↩

Sources

  • Jean Sorrel, Histoire de Saint-Marcellin, chapitres III, X, XI, XII, XIII et XVI
  • A. Lacroix, Saint-Marcellin, Grenoble, Xavier Drevet (Bibliothèque historique du Dauphiné), p. 14-15 et 28-29,
  • Les rues racontent notre histoire, Saint-Marcellin,
  • Centre généalogique du Dauphiné, Conférence sur Guichard Déageant,

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