Promenades, notables et progrès : le XIXe siècle
Du Consulat à la veille de la Grande Guerre
Au sortir de la Révolution, Saint-Marcellin compte un peu plus de trois mille habitants, et ce chiffre bougera à peine en cent ans : la population oscille entre 3 200 et 3 500 âmes, dans une ville qui offre peu de ressources industrielles. Mais la cité de robe est devenue ville d’administration. Siège d’une sous-préfecture depuis 1800, d’un tribunal civil et d’un canton, elle va peu à peu franchir ses murs, s’aérer et s’équiper.
La sous-préfecture
Les sous-préfets se succèdent au gré des régimes : André Réal puis les Jubié sous le Consulat, J.-B.-Félix Grassot de 1804 à 1811, Rolland de Ravel, de nouveau un Jubié pendant les Cent-Jours, puis Rolland et, en 1819, Puget. Le 2 août 1809, le pape Pie VII, que l’on conduit vers Savone, fait étape chez Pierre-Joseph-Fleury Jubié, dans l’ancien couvent des Récollets dont celui-ci a fait sa demeure, le « château de Bellevue ». En 1815, l’arrondissement élit à la Chambre des Cent-Jours un enfant de la ville, le commissaire des guerres Pierre-Agathange Odier-Laplaine ; la même année, les Autrichiens occupent longtemps la ville. Sous la Restauration, Pierre-Melchior Cara de La Bâtie, né à Saint-Marcellin en 1770, est sous-préfet de 1822 à 1830 ; il fonde les écoles chrétiennes des Frères, installées au château, et les entretient de ses deniers, aidé par la chanoinesse Dantour. Son légataire, Henry du Colombier, donnera plus tard le château à la ville, et la montée du Château a porté un temps son nom. La monarchie de Juillet le remplace par Augustin-Alexis Vallier-Colombier, maire de 1822 à 1830, qui reste en poste jusqu’en 1844 ; cinq sous-préfets se succèdent ensuite en quatorze ans, jusqu’à Albert Plichon en 1858.
En 1830, à la suggestion de Vallier-Colombier, Mme de Boissieu de Bellegarde fonde le bureau de charité, qui secourt à domicile les familles pauvres et place les orphelins ; en 1840, la chanoinesse Marie-Anne Dantour fait venir les sœurs gardes-malades de Notre-Dame du Bon-Secours, de Lyon, qui resteront à Saint-Marcellin jusqu’en 1970. En 1875 (1876 selon une autre source), les religieuses de Sainte-Philomène, venues de Crémieu et bientôt appelées Filles de Marie, achètent le château de Bellevue pour y établir leur maison mère ; elles en rebâtissent la chapelle en 1885, et l’ancien couvent retrouve sa vocation religieuse.
Sortir des remparts
Au début du siècle, le promeneur n’a guère le choix : il sort par l’une des quatre portes vers Beauvoir, Romans, Vinay ou Saint-Vérand, car l’intérieur de la ville, avec la halle et la grande fontaine de la place d’Armes, n’offre aucun espace. Le sous-préfet Grassot fait planter en 1805 une rangée d’arbres sur le cours de l’Hôpital, entre les places Château-Bayard et Déagent ; des cafés s’y installent, et ses platanes ombragent encore le boulevard Gambetta. Maire de 1822 à 1830, Vallier crée le cours qui prolonge la rue Saint-Laurent jusqu’au cours du Mollard, le long du Savouret, et « beaucoup d’autres promenades publiques » ; c’est aujourd’hui le cours Vallier. Les quatre portes sont démolies en 1820.
Hors les murs, à l’ouest, s’étend désormais le Champ de Mars, ancien bien des Maugiron passé aux Béranger avec le château du Mollard. Le 4 avril 1822, le conseil municipal crée deux foires aux bestiaux de plus et leur choisit ce terrain, entre le boulevard des remparts et le Savouret ; en 1826, le comte de Noailles, cotuteur des deux héritiers mineurs des Béranger, le vend à la ville : 2,8 hectares entourés d’un fossé1. On y plante 114 mûriers, dont la feuille est vendue chaque année aux enchères, et l’on y vend, les jours de foire et de marché, les fagots et le gros bois des Chambarands et des Coulmes. En 1827, un projet d’abattoir sur la place Château-Bayard, l’ancien cimetière, inspire à l’avoué Félicien Berret un « Dialogue des morts » en vers ; l’abattoir est finalement bâti dans le ravin de la Cumane, au bas de la rue de l’Ancien Faubourg.
La vie des notables
En 1841, l’incendie de l’hôtel du Palais-Royal, place Lacombe-Maloc, décide cinquante et un citoyens à former une compagnie de sapeurs-pompiers, autorisée par le préfet le 1er avril et en service le 1er novembre. Dès le 18 août, la pompe, ajustée faute de mieux sur un vieil avant-train de carrosse et tirée par deux chevaux de poste, file à trois heures et demie du matin au secours de Roybon ; ses cordages cassent trois ou quatre fois en route, mais elle arrive peu après cinq heures. Le 17 août 1843, les notables fondent au 2 rue de Beauvoir un Cercle, avec cabinet de lecture, buvette, salle de jeux et billard. L’octroi, qui taxe à l’entrée de la ville boissons et viandes, est affermé au plus offrant : en 1855, le bail de trois ans est mis à prix 10 500 francs.
En 1857, le vieux tilleul de la place Sully, au levant de la terrasse de l’église, sur l’ancien cimetière, est condamné : âgé, dit-on, de deux cent cinquante ans, il servait de panneau d’affichage et avait porté le premier drapeau tricolore en juillet 1830. Un avocat de la ville plaide en vers pour lui, en vain. Victor Matraire verra disparaître aussi la terrasse de l’église, le grand bachal où l’on amenait les carpes pour le Carême, et le cimetière. L’année 1859, avec ses 3 319 habitants, résume ce temps : ouverture de la salle d’asile, fêtes de Magenta et de Solférino, rue de Chevrières tendue de guirlandes, vingt-cinq orages, une épidémie de rougeole qui emporte en juillet plus de quinze enfants de moins de cinq ans, et une crue de l’Isère qui coûte 428 000 francs à l’arrondissement.
Des rues rebaptisées
Le 30 septembre 1860, le conseil municipal, présidé par le maire Riondel, numérote les maisons et fixe le nom des rues. La rue du Gabot devient rue du Cardinal, la rue du Prince rue Aymard-Durivail, la rue Tardivonnière rue Lagrange, la rue Colombine rue de Bellegarde, en l’honneur de la fondatrice du bureau de charité ; le cours de l’Hôpital prend le nom de boulevard Grassot, le chemin de la rue Saint-Laurent celui de cours Vallier, et le cours du Mollard reçoit ce nom avant de devenir, au XXe siècle, le boulevard Riondel. Les édiles honorent ainsi les familles et les bienfaiteurs qui ont fait la ville, comme Pierre-Antoine Duc ou le général Brenier de Montmorand, et conservent les noms que la tradition avait consacrés.
Le temps du progrès
La seconde moitié du siècle transforme la ville. Le palais de justice est inauguré et la caisse d’épargne fondée en 1861 ; le chemin de fer de Valence à Moirans arrive en 1864 ; l’éclairage au gaz remplace les vieux réverbères en 1866, et l’électricité le gaz trente ans plus tard ; les écoles du centre ouvrent en 1882. L’eau de Chevrières est amenée par le vallon de Plan, puis une seconde adduction, plus abondante, passe par Chatte. Le Savouret, lui, coule encore à ciel ouvert, bordé de platanes de Plan à l’avenue de Provence, souvent à sec l’été et rempli de moustiques ; il ne sera couvert qu’au XXe siècle, sous le cours Vallier.
Avocat, maire dans les années 1860, Riondel est élu député républicain en 1867 contre le candidat bonapartiste et le reste jusqu’en 1880, date à laquelle il prend la présidence du tribunal civil. L’Orphéon municipal, fondé en 1876, devient en 1880 la Lyre saint-marcellinoise. En 1893, le maire Chalvet couronne les deux premières rosières du legs de Louis-François Biesse. En 1898, le président Félix Faure, venu de Valence et attendu à Grenoble, inaugure entre deux trains l’avenue qui porte son nom, de la gare au boulevard Gambetta : la cérémonie dure à peine une heure, sans banquet ni vin d’honneur, et les Saint-Marcellinois s’en souviendront longtemps. La même année, le passage Michon devient le passage du Palais.
Avant le train, deux diligences, la Lyonnaise et la Stéphanoise, reliaient la ville à Lyon et à Saint-Étienne, en changeant de chevaux environ tous les dix-sept kilomètres. Le tramway départemental ouvre jusqu’à Roybon le 6 avril 1908 ; le 20 septembre, une grande fête l’inaugure en présence du ministre Gaston Doumergue, et la ligne atteint Lyon le 23 novembre 1909. Elle roulera jusqu’au milieu des années 1930. En 1899, le château du Mollard a changé de mains : le dernier des Béranger l’a vendu à un ingénieur des Ponts et Chaussées, Jean-Alphonse Clerc. La petite ville de notables entre dans le XXe siècle équipée, éclairée et reliée.
Études liées : le Mollard et ses seigneurs, les Vallier, les Cara de La Bâtie.
Jean Sorrel attribue le Champ de Mars à un legs des Béranger, et la tradition à un don du marquis Raymond-Gabriel de Béranger. La vente de 1826 est celle que rapporte la brochure municipale de 2013, avec la surface et le nom du cotuteur. ↩
Sources
- Jean Sorrel, Histoire de Saint-Marcellin, chapitres X, XII, XV et XVI
- Archives communales de Saint-Marcellin, Délibération du 30 septembre 1860 sur les noms des rues
- Journal de Victor Matraire (1844-1932), inédit
- Mémorial de l’Isère, feuilles d’annonces judiciaires de l’arrondissement (1854-1858)
- Bulletin municipal de Saint-Marcellin, n° 2,
- Le Dauphiné libéré,
- Les rues racontent notre histoire, Saint-Marcellin,
- Ville de Saint-Marcellin, Patrimoine de Saint-Marcellin, circuits,
- Paul Argoud, « L’histoire de la ligne de tramway Lyon – Saint-Marcellin »
- Assemblée nationale, « Base Sycomore des députés français depuis 1789 : Pierre-Agathange Odier-Laplaine »
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