Le chemin des cimes de la Saarschleife : la forêt vue de 42 mètres

Il y a des enchaînements qui ne s’inventent pas. Quelques heures plus tôt, j’arpentais douze hectares de friche sidérurgique et une halle de coulée figée depuis 1991, lors de ma visite du haut-fourneau U4 d’Uckange. Une petite heure de route vers le nord-est, et me voilà à marcher à vingt mètres au-dessus d’un tapis de hêtres. Même séjour, même vallée industrielle en toile de fond, deux façons diamétralement opposées de prendre de la hauteur.
Le chemin des cimes de la Saarschleife se trouve à Orscholz, sur la commune de Mettlach, à quelques kilomètres de la frontière. On passe la Moselle, puis la Sarre, et le paysage change sans prévenir : les crassiers cèdent la place aux collines boisées du parc naturel Sarre-Hunsrück.
Une rivière qui fait demi-tour
La Saarschleife, la boucle de la Sarre, est un caprice géologique de manuel. La rivière s’enfonce dans un méandre encaissé, parcourt une dizaine de kilomètres et revient à deux kilomètres de son point de départ. Vue d’en haut, c’est un fer à cheval parfait, cerné de forêt sur les deux rives, sans une ligne haute tension ni un lotissement pour gâcher le cadrage. Les Sarrois en ont fait leur emblème, et pour une fois le superlatif touristique n’est pas usurpé.
Le point de vue historique, le Cloef, surplombe la rivière de 180 mètres. Il est libre d’accès, à cinq minutes de marche du parking, et il offre la carte postale classique. Le chemin des cimes, lui, propose autre chose : non pas le panorama, mais le trajet pour y parvenir.
Mille deux cent cinquante mètres de passerelle
La passerelle serpente sur 1 250 mètres entre les hêtres, les chênes et les douglas, à une hauteur qui grimpe progressivement de trois à vingt-trois mètres. Le principe est simple et redoutablement efficace : au lieu de traverser la forêt par le sol, on la traverse par le milieu, à hauteur de branches maîtresses, là où personne ne va jamais.
Ce déplacement de point de vue change tout. Au sol, une futaie est un mur vertical de troncs. À vingt mètres, elle devient un volume, avec des étages, des trouées, des lichens qu’on ne verrait jamais autrement, et cette lumière filtrée qui rend les photographies de sous-bois si difficiles à réussir. Des stations pédagogiques jalonnent le parcours, correctes sans être passionnantes, et suffisamment discrètes pour ne pas transformer la balade en salle de classe.
Détail qui compte, et sur lequel je serai franchement élogieux : la pente maximale est de 6 %, sans une seule marche du parking à la plateforme sommitale. Fauteuil roulant, poussette, genoux fatigués, tout le monde monte. On a construit un ouvrage de plus de deux kilomètres aller-retour en se donnant comme contrainte de départ que personne ne soit exclu, et le résultat n’est ni laid ni bricolé. Je connais suffisamment de sites français où la « mise en accessibilité » se résume à une rampe rapportée et à un panneau d’excuses pour apprécier la différence.
La tour, et ce qu’on voit dedans
Le chemin se termine par une tour de bois de 42 mètres, dont on fait l’ascension par une rampe hélicoïdale qui tourne autour d’un vide central. Là encore, pas de marches. La montée est lente, volontairement, et elle produit un effet curieux : on perd la forêt de vue par paliers, la canopée descend, l’horizon monte, et la boucle de la Sarre apparaît d’un coup au dernier tiers.
Par temps clair, le regard porte au-delà des collines du Hunsrück, et l’on m’a assuré qu’on distinguait les Vosges. Le jour de ma visite, la brume de chaleur en a décidé autrement. Peu importe : la boucle suffit.
J’ai une longue pratique des belvédères, du Belvédère des Trois Châteaux au-dessus de Pont-en-Royans au panorama de Combe-Laval, et je dois reconnaître à la Saarschleife une qualité que le Vercors ne peut pas offrir : la lisibilité. Chez nous, le relief écrase, découpe, cache. Ici, tout tient dans un seul cadre.
Note photographique
Un mot pour ceux que ça intéresse. C’est un lieu piégeux. En milieu de journée, la forêt vue du dessus est un enfer de contrastes : hautes lumières brûlées sur la canopée, ombres bouchées deux mètres plus bas, et un ciel qui s’invite dans presque tous les cadrages. Le sujet réel n’est d’ailleurs pas la vue depuis la tour, que tout le monde ramène et qui se ressemble d’un visiteur à l’autre, mais la structure elle-même : les lignes de la passerelle, la répétition des poteaux, la spirale vue d’en dessous, le bois contre les troncs.
Moi qui plaide d’ordinaire pour le 35 mm et la contrainte du cadre serré, j’ai fait exception : toutes les photographies de cet article sont prises au Sony 14 mm f/1.8 GM, une seule focale du parking à la tour. L’ultra grand-angle est ici le bon outil, parce que la passerelle est un couloir dont on ne peut pas s’écarter et parce que la tour ne se donne entièrement qu’en contre-plongée, dans ses lignes fuyantes. Il impose sa discipline en retour : au moindre basculement du boîtier, les verticales s’effondrent, et l’absence de filtre vissable interdit le polarisant qui aurait mangé la brume et les reflets sur le feuillage. Son prix se paie surtout sur la boucle elle-même, qui rétrécit au fond du cadre et oblige à lui construire un premier plan. Pour la Sarre, revenez donc en fin de journée : la lumière rasante sculpte enfin le méandre au lieu de l’aplatir. Le reste s’est joué au développement, selon mon flux de travail habituel.
Ce qu’on paie, et ce que ça dit
L’entrée coûte 13 euros pour un adulte, 11 euros pour un enfant de 4 à 14 ans, 31 euros le billet famille, auxquels s’ajoute le stationnement, de 1,50 euro pour deux heures à 6 euros la journée. Le site est exploité par un opérateur privé allemand, Erlebnis Akademie AG, qui décline le même concept sur une dizaine de sites en Europe.
On peut y voir une mise en péage de la nature, et l’objection est recevable : la forêt était gratuite avant qu’on ne construise une passerelle au-dessus. On peut aussi constater ce que je constate, à savoir un ouvrage entretenu, un personnel présent, une billetterie qui fonctionne et un site ouvert toute l’année, y compris sous la pluie et la neige. Le tout sans que le contribuable local ait été mis à contribution pour le plaisir d’un élu. J’ai suffisamment écrit sur les projets « verts » financés par la collectivité sans que personne n’ait rien demandé pour saluer, ici, un modèle où celui qui monte est celui qui paie.
Reste une réserve. La Forêt d’aventure attenante, ses 7 000 mètres carrés et ses vingt-cinq stations de jeu, tire l’ensemble vers le parc à thème familial. C’est parfaitement légitime, et c’est sans doute ce qui finance le reste, mais si vous venez chercher le silence, venez tôt.
Autour, la mémoire moins riante
À quelques centaines de mètres de là, dans les bois d’Orscholz, subsistent les dents de dragon de la ligne Siegfried, ces alignements de blocs de béton du verrou d’Orscholz qui barrait le couloir entre la Sarre et la Moselle. Elles dorment sous la mousse, à peine signalées, et l’on passe devant sans les voir si l’on ne cherche pas.
Le contraste avec la passerelle est saisissant. À cent mètres d’écart, le même bois abrite une machine à contempler et une machine à arrêter les chars. J’avais éprouvé la même chose en Normandie devant la batterie de Longues-sur-Mer : le béton militaire ne se dégrade pas, il attend. Après le U4, cela faisait beaucoup d’histoire industrielle et militaire lue dans ce que la région a laissé debout.
Infos pratiques
- Adresse : Cloef-Atrium, 66693 Mettlach-Orscholz, Allemagne. Comptez environ une heure de route depuis Thionville.
- Tarifs 2026 : adulte 13 €, tarif réduit 12 €, enfant de 4 à 14 ans 11 €, billet famille 31 €. Billet combiné avec la Forêt d’aventure à partir de 19 €. Détail des tarifs sur le site officiel.
- Horaires : variables selon le mois, ouverture à 9h30 en saison. Dernière entrée et dernier passage en caisse une heure avant la fermeture. Le calendrier mensuel est publié sur la page informations visiteurs.
- Stationnement : parkings payants P1 et P2 à proximité immédiate, de 1,50 € (2 h) à 6 € la journée.
- Accessibilité : parcours et tour intégralement praticables en fauteuil roulant et en poussette, pente maximale de 6 %, aucune marche.
- Chiens : interdits sur la passerelle, sauf chiens d’assistance.
- Météo : le sentier reste ouvert sous la pluie et sous la neige, mais ferme en cas d’orage ou de vent fort. Vérifiez le site de l’exploitant le matin même.
- À combiner : le point de vue du Cloef, gratuit et à cinq minutes, l’abbaye et la manufacture Villeroy & Boch à Mettlach, et les boucles de randonnée balisées du parc naturel Sarre-Hunsrück.
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