Euro numérique : Aurore Lalucq a raison, et c’est tout le problème
Le 23 juin 2026, par quarante-trois voix contre quatorze et une abstention, la commission des affaires économiques du Parlement européen a adopté sa position sur l’euro numérique. Sa présidente, la députée française Aurore Lalucq, a salué un « jour historique » pour la souveraineté monétaire de l’Union. Le vote en plénière suivra début juillet, puis viendra le trilogue, et si tout se déroule comme prévu, une première émission est attendue pour 2029.
Sur un mot, Aurore Lalucq a raison. La monnaie est bien une affaire de souveraineté. J’irais même plus loin qu’elle : c’est d’abord une affaire de liberté. Hayek définissait la monnaie en ces termes exacts, comme l’instrument le plus puissant que les hommes aient jamais fait émerger pour maximiser leurs opportunités et préserver leur propriété. Et c’est très précisément pour cette raison que l’euro numérique n’en sera pas une. Je vais tenter de le montrer posément, en prenant au sérieux les arguments d’en face, y compris les meilleurs, parce que le sujet mérite mieux qu’un slogan. Ce sera un peu long, je préviens.
La monnaie est un miroir, jamais un levier
Pour comprendre pourquoi ce projet me paraît à ce point dangereux, il faut d’abord se souvenir de ce qu’est une monnaie. Pas ce qu’on en a fait, ce qu’elle est.
La monnaie est le reflet de la rareté du monde. Cette rareté définit nos vies, explique pourquoi nous échangeons et pourquoi nous épargnons. La monnaie est à cet égard un bien unique sur le marché. Son rôle n’est ni d’être consommée ni de servir à fabriquer d’autres biens. Son rôle est de refléter la rareté relative des ressources, des biens et du temps, et de diffuser cette information à tous les acteurs économiques sous la forme des prix. Rothbard la qualifiait de centre névralgique de l’économie. Il avait raison. Elle guide absolument tous les faits et gestes des entrepreneurs, des épargnants et des consommateurs. Tout gravite autour du signal prix qu’elle émet en permanence, ce signal qui permet à chacun de calculer le coût d’opportunité de chaque alternative et donc de poursuivre, à sa manière, sa propre recherche du bonheur.
Pour remplir cette fonction, la monnaie doit être rare et neutre. Un système économique entier tourne autour d’elle et doit pouvoir lui faire aveuglément confiance. On commence ici à comprendre pourquoi elle doit rester hors d’atteinte de toute organisation humaine, parce que toute organisation humaine finira tôt ou tard par la manipuler et la corrompre. C’est l’histoire de la monnaie fiduciaire, créée de toutes pièces par la dette au bénéfice de ceux qui s’en gavent. L’euro numérique en est simplement la forme finale.
L’euro numérique ne reflète rien
L’euro numérique prétend être une monnaie. Il ne reflétera pourtant rien de réel, puisque sa quantité sera décidée intégralement par la banque centrale elle-même, libre d’en imprimer selon les besoins qu’elle, et les États, jugeront nécessaires. Une chose dont la quantité est fixée par décret ne dit plus rien du monde. Elle ne dit plus que la volonté de celui qui la décrète.
Le but réel de l’euro numérique est ailleurs. Il est l’ultime tentative d’un système européen à bout de souffle pour rester au pouvoir, et qui voit dans la monnaie publique le moyen de reprendre une prise directe sur les individus et leur capital. Pour la première fois, votre solde ne serait plus une créance sur votre banque, mais une créance directe sur la BCE. Un compte ouvert, en bout de chaîne, chez celui-là même qui décide de la quantité. Le glissement paraît technique. Il est tout sauf neutre.
Car une monnaie tire sa valeur de ce qu’elle reste stable et fiable dans le temps. C’est ce qui lui permet de reporter dans l’espace et dans le temps le fruit de notre travail, et c’est ce qui la rend échangeable : on n’accepte un paiement que parce qu’on sait qu’il vaudra encore quelque chose demain. Une monnaie dont l’émetteur peut, à sa seule main, ajuster le volume au gré des besoins de l’État perd peu à peu cette qualité. Elle cesse de dire le vrai pour ne plus dire que la volonté de celui qui la tient. C’est, au fond, le piège qu’il fallait voir venir bien avant qu’on ne le vote, et la question de la programmabilité, j’y reviens plus bas, n’en est que le prolongement.
Le vrai casse : la déflation que l’IA vous doit
Le moment choisi pour implanter cet outil n’a rien d’innocent. L’Europe se tiers-mondise et s’enfonce dans le déclin pendant que le reste du monde accélère, notamment grâce à l’intelligence artificielle.
Or cette intelligence artificielle s’apprête à libérer la plus grande vague de déflation par productivité de l’histoire. C’est mécanique : quand on produit plus avec moins, le coût réel des choses baisse. Sous une monnaie saine, ces gains reviendraient à chacun sous la forme la plus simple qui soit, des prix qui baissent et du pouvoir d’achat qui monte sans que personne ait à le redistribuer. La prospérité de la machine reviendrait à tous, parce que la monnaie dirait le vrai.
Le système ne peut pas laisser faire. Une déflation naturelle, c’est une prospérité qui échappe au centre, qui ne passe par aucun guichet et ne nourrit aucune dette. Je ne prête ici de complot à personne, je décris une incitation : un institut qui peut créer la quantité à volonté, et dont toute la doctrine est de combattre la baisse des prix, fera tôt ou tard ce que sa fonction de réaction lui commande. Il inondera le marché d’euros numériques pour empêcher les prix de baisser, et les gains de l’IA seront captés avant même d’avoir atteint votre poche. C’est la confiscation parfaite, celle qui ne se vote pas, ne se chiffre pas et ne se voit pas, parce qu’elle vous prive d’une richesse que vous n’avez jamais vue arriver.
C’est là le vrai casse. Pas une inflation brutale au premier jour, mais la captation méthodique d’une déflation qui vous était due. Voilà pourquoi seule une monnaie que personne ne peut imprimer protège vraiment le fruit de votre travail.
« Mais ils ont mis des garde-fous »
On me répondra, dossier en main, que le texte adopté est plein de précautions. C’est vrai, et il faut les regarder en face, car c’est sur ce terrain que le débat va se déplacer.
Le règlement prévoit une confidentialité dès la conception, avec des preuves à divulgation nulle de connaissance, ces zero-knowledge proofs censées vérifier une transaction sans exposer son auteur. La BCE n’aurait ainsi pas accès à votre identité. Sauf que cette confidentialité ne couvre sérieusement que le mode hors ligne, l’argent stocké sur l’appareil, où perdre le téléphone signifie perdre la somme sans remboursement. Le mode en ligne, lui, repose sur des comptes. Et des comptes, ça se relie. À l’identité numérique européenne, au portefeuille EUDI, aux systèmes en cours de déploiement. La frontière entre anonymat relatif et traçabilité complète n’est pas une garantie gravée dans le marbre, c’est un curseur. Et un curseur, ça se déplace. Surtout, la confidentialité par conception n’est qu’une intention, là où la fuite, elle, est un fait : je repense à cette semaine où l’État français a perdu 1,2 million de données bancaires FICOBA sur un simple mot de passe volé. On me demande de confier mes paiements à la même main.
On me citera ensuite le plafond de détention, autour de 3 000 euros, et l’absence de rémunération à zéro pour cent. Là encore, lisez le texte jusqu’au bout. Ce plafond sera fixé par la Commission, sur recommandation de la BCE, et révisé au moins tous les deux ans. Autrement dit, rien n’empêche de le relever fortement le jour où une crise, ou une simple décision politique, le rendra commode. J’ai déjà décrit cette mécanique, la révolution inacceptable découpée en tranches techniques que personne ne conteste. Un plafond révisable n’est pas une digue, c’est une vanne.
On m’opposera surtout, et c’est l’objection la plus sérieuse, que le texte exclut explicitement la monnaie programmable. C’est exact : ni la BCE ni le règlement ne prévoient de restreindre où, quand ou pour quoi vous dépensez, ni la moindre date d’expiration. Sur le papier, l’euro numérique doit rester aussi neutre qu’un billet, et j’ai moi-même eu tort, dans mes premiers billets, de présenter cette programmabilité comme actée. Elle ne l’est pas. Mais une interdiction écrite dans un règlement n’est pas une loi de la nature : ce qu’un législateur écrit, un autre le réécrit, et il suffira d’une crise pour qu’on nous vende une petite conditionnalité bien ciblée comme du simple bon sens. Surtout, la BCE distingue la monnaie programmable, qu’elle exclut, des paiements conditionnels, qu’elle teste déjà, du paiement à la livraison au paiement échelonné : la brique technique de la conditionnalité, elle, se construit aujourd’hui. On jure qu’on ne s’en servira jamais pour contraindre, exactement comme on le jurait du plafond avant de prévoir de le réviser tous les deux ans. La vraie question n’est pas ce que le texte interdit cette année, mais ce que l’infrastructure rendra trivial le jour où l’on changera d’avis.
Quant à l’infrastructure « souveraine » confiée à OVHcloud sur des serveurs européens, j’en prends acte volontiers, et c’est même la seule bonne nouvelle du dossier. Au moins la BCE applique-t-elle à sa propre monnaie ce que les banques ont oublié d’appliquer à Wero, qu’elles ont bâti sur les serveurs d’Amazon. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Des serveurs souverains ne changent rien au cœur du problème. Le problème n’a jamais été l’endroit où tournent les machines. Le problème, c’est que la quantité, elle, reste cent pour cent politique. Aucune zero-knowledge proof, aucun plafond, aucun datacenter rhénan ne corrige le défaut originel : une monnaie dont le volume est décidé par décret ne reflète rien de réel. Tous ces gadgets répondent à des questions que je ne pose pas.
La souveraineté, le seul argument d’en face qui tienne debout
Il y a pourtant, en face, un argument que je ne peux pas balayer, et il serait malhonnête de faire comme s’il n’existait pas. C’est celui de la souveraineté. Aujourd’hui, Visa et Mastercard concentrent environ 61 % des paiements par carte de la zone euro. Deux entreprises américaines tiennent le robinet d’une part énorme de nos transactions, et l’on a vu ces dernières années Washington se servir de l’accès aux infrastructures financières comme d’un levier diplomatique. Ajoutez la montée des stablecoins en dollars, que le GENIUS Act américain de juillet 2025 a explicitement encouragés pour prolonger l’empire du billet vert dans les paiements numériques, et la dépendance devient difficile à nier. Le Sénat français lui-même, qu’on n’accusera pas d’antieuropéisme, estime que le seul objectif valable de l’euro numérique est de renforcer la souveraineté des paiements, parce qu’il répond à une dépendance et non à une défaillance de marché. Sur ce diagnostic, ils ont raison, et je l’accorde volontiers.
Mais un diagnostic juste ne valide pas n’importe quel remède, et c’est ici que se niche la confusion la plus utile au projet. Réduire notre dépendance à Visa et Mastercard, c’est un problème de tuyaux, de rails de paiement. Or un rail, ça ne fait que transporter une monnaie qui existe déjà. L’euro numérique, lui, ne se contente pas de poser un tuyau souverain : il fabrique un liquide neuf. Une forme inédite de passif de la banque centrale, un euro de banque centrale détenu en direct par chaque particulier, ce qui n’avait jamais existé en deux siècles d’architecture monétaire. On vous parle du tuyau, le besoin légitime, pour vous faire avaler le liquide, la transformation profonde. C’est tout le tour de passe-passe, confondre volontairement l’outil de transport et la nature de ce qui circule dedans. Car on peut parfaitement reprendre la main sur le tuyau sans toucher au liquide. Le rail souverain, nous l’avions d’ailleurs déjà sous la main : c’est le réseau CB, que j’ai défendu comme la roue qu’on n’avait nul besoin de réinventer. On pouvait l’européaniser pour une fraction du coût et du risque, sans créer le moindre passif nouveau. On a préféré l’usine à gaz, après avoir paré Wero du drapeau de la souveraineté pour le poser sur les serveurs d’Amazon, et j’ai déjà montré comment ce vernis géopolitique masque une dépendance d’un autre ordre. La dépendance géopolitique justifie un tuyau souverain. Elle ne justifie pas qu’on refonde la nature de la monnaie pour faire de la BCE le teneur de compte de tous.
Dix-huit milliards contre quatre : la guerre du cartel
Reste le débat qui occupe les pages saumon, celui du coût. D’un côté, une étude de PwC menée sur un panel de dix-neuf grandes banques chiffre la facture à dix-huit milliards d’euros pour le secteur. De l’autre, la BCE rétorque quatre à cinq virgule sept milliards. Premier réflexe sain : suivez l’incitation des deux côtés. PwC chiffre ce que ses commanditaires bancaires veulent voir grossir, la BCE chiffre le projet qu’elle porte et a tout intérêt à voir paraître modeste. Les deux camps ont un intérêt direct dans le nombre qu’ils avancent.
Mais le coût n’est qu’un prétexte. La vraie peur des banques est ailleurs. Si les Européens peuvent stocker leurs euros directement à la BCE plutôt qu’en banque, les dépôts fondent, et avec eux la capacité à prêter et les revenus d’intérêts. C’est la désintermédiation, et c’est pour cela que le plafond de 3 000 euros est si crucial dans les négociations : il est le verrou qui retient les dépôts.
Sauf qu’il faut nommer cette bagarre pour ce qu’elle est. Ce n’est pas un débat entre des banques privées qui vous protégeraient et une banque centrale qui vous menacerait. Ne tombez pas dans ce piège. Les banques commerciales, qui créent de la monnaie de crédit à partir de presque rien, sont une pièce du même appareil que je dénonce, pas le rempart de vos libertés. Le plafond n’est pas un garde-fou citoyen. C’est un traité de partage de marché entre deux factions d’un même cartel monétaire, qui se disputent le droit d’intermédier votre argent et de prélever leur dîme au passage. Vous, vous n’êtes pas partie à la négociation. Vous en êtes l’objet. Et surtout, aucune des deux factions ne conteste le seul pouvoir qui m’inquiète, celui de fabriquer la quantité à volonté. La guerre des dix-huit milliards contre quatre oppose deux camps parfaitement d’accord sur la chose qu’il fallait refuser. C’est aussi pour cela que je n’ai jamais cru à la fausse souveraineté de l’écosystème CB plus Wero : on nous a vendu une alternative nationale qui n’était qu’une antichambre.
Cette semaine, dans cette même guerre, les banques ont perdu une manche. Détail qui mérite d’être su, elles l’ont même perdue contre leur propre rapporteur : Fernando Navarrete, l’eurodéputé chargé du dossier, a passé des mois à freiner le projet et à tenter de le réduire au seul hors ligne, avant que le camp de la BCE ne passe par-dessus lui. On est loin d’un Parlement qui aurait foncé tête baissée, on est devant un appareil qui a écrasé ses propres digues internes. La partie n’est pas finie pour autant, elle change seulement de terrain : du coût, le débat glisse vers les modalités, le plafond, le calibrage, le calendrier de pilote en 2027. C’est dans le trilogue, à l’abri des regards, que tout se jouera vraiment, et cela s’inscrit dans le même calendrier d’implosion annoncée que je décrivais il y a quelques mois.
Le dernier élan d’un système qui ne convainc plus
Banques contre BCE, dix-huit milliards contre quatre, plafond contre plafond : pendant qu’on s’écharpe sur le partage du butin, la seule question qui compte vraiment reste soigneusement tenue hors du débat, celle de la souveraineté. Car c’est en son nom qu’on nous vend tout cela. Ils invoquent la souveraineté de l’Union, sa capacité à ne plus dépendre de Visa, de Mastercard ou du dollar. Le besoin est réel, je l’ai dit. Mais pour y répondre, ils s’apprêtent à confisquer une autre souveraineté, la vôtre, celle que vous exerciez sans y penser chaque fois que vous déteniez et dépensiez votre argent sans avoir de comptes à rendre à personne. On vous propose d’échanger votre souveraineté d’individu contre la souveraineté de l’institution, et l’on compte sur le fait que le même mot serve à désigner les deux pour que vous ne voyiez pas le troc.
Car au fond, cette volonté de tout piloter est toujours motivée par la même chose, la peur de perdre le contrôle. C’est l’ultime élan d’un système qui ne fédère plus, qui ne convainc plus, et qui, ne pouvant plus convaincre, choisit de contraindre. Aurore Lalucq a parlé d’un jour historique. Sur ce point aussi, elle a raison. C’est le jour où l’Europe, faute de pouvoir encore produire de la prospérité, s’est dotée de l’outil qui lui permettra de capter la vôtre. La monnaie était notre dernier espace de souveraineté individuelle. Ils sont en train d’en faire leur dernier instrument de pouvoir.