Une fuite par heure : la cryptographie zero-knowledge existe, la France n’en veut pas
Selon le baromètre annuel CNIL × InCyber, 8 163 violations de données personnelles ont été signalées entre septembre 2024 et septembre 2025, en hausse de 45 % sur un an. Soit une fuite toutes les heures, jour et nuit, week-ends inclus. Le nombre de personnes affectées passe de 8 à 12,2 millions sur la même période. France Travail, condamné le 22 janvier 2026 à 5 millions d’euros d’amende, a exposé les données de 36,8 millions de Français — y compris des chômeurs handicapés et des personnes qui n’avaient jamais touché à Pôle Emploi mais possédaient un simple compte. Free et Free Mobile, 42 millions d’amende cumulée le 14 janvier 2026, 24 millions d’abonnés exposés. ÉduConnect, fin décembre 2025 : 3,5 millions d’élèves mineurs et 7,2 millions de bulletins scolaires. Cegedim Santé : 15 millions de patients. Bouygues Telecom : 6 millions de clients. AlumnForce : 2,7 millions de profils. Et j’en passe.
C’est une catastrophe industrielle. Pas une suite d’accidents. Pas une fatalité. Un choix d’architecture.
Parce qu’il existe une famille de techniques cryptographiques qui rend ce genre de fuite mathématiquement impossible. Elle s’appelle le zero-knowledge, ou « preuves à divulgation nulle de connaissance ». Elle est née en 1985 dans le papier fondateur de Goldwasser, Micali et Rackoff au MIT (« The Knowledge Complexity of Interactive Proof Systems »), avec l’analogie pédagogique de la grotte d’Ali Baba popularisée quatre ans plus tard par Quisquater et Guillou. Elle est en production chez Google, Apple, Cloudflare. Elle est explicitement prévue par le cadre réglementaire européen eIDAS 2.0 qui entrera en application en 2026. Elle est documentée dans le blueprint officiel de la Commission européenne sur la vérification d’âge.
Elle n’est pas déployée par l’administration française. Et ce n’est pas un problème technique.
La collecte est le problème, pas la défense
Le débat médiatique s’enferme systématiquement dans le mauvais cadrage. Après chaque fuite, c’est le même rituel : « failles techniques », « renforcer la cybersécurité », « former les employés », « investir davantage ». La CNIL inflige des amendes — 5 millions à France Travail, 42 millions au groupe Iliad — qui sont autant de gouttes d’eau dans le chiffre d’affaires des opérateurs et qui n’enlèvent strictement rien aux 36,8 millions de personnes dont le numéro de sécurité sociale circule désormais sur des forums russes.
Le vrai problème n’est pas que France Travail ait été mal protégé. Le vrai problème est que France Travail détenait, dans une seule base, le NIR, l’adresse, la date de naissance, les coordonnées bancaires, l’historique professionnel, le statut de handicap et les droits ouverts de la quasi-totalité de la population active française. Cette base n’aurait jamais dû exister sous cette forme. C’est un point d’agrégation tellement précieux qu’il devient inévitablement la cible de toutes les attaques étatiques, criminelles et opportunistes du globe. Aucune politique de sécurité ne peut tenir indéfiniment contre cela. La règle est simple, et elle vaut pour tout le numérique : la donnée la mieux protégée est celle qui n’a pas été collectée.
C’est exactement la promesse du zero-knowledge.
Prouver sans révéler : l’idée centrale
L’analogie pédagogique due à Quisquater et Guillou est limpide. Imaginez une grotte en anneau : un couloir d’entrée qui se divise en deux branches, gauche et droite, qui se rejoignent au fond derrière une porte. Cette porte ne s’ouvre qu’avec un mot de passe secret. Vous restez à l’entrée — vous ne voyez donc pas quelle branche j’emprunte. J’entre, je prends l’une ou l’autre, j’arrive devant la porte. Vous criez alors, au hasard : « ressors par la gauche ». Si je connais le mot de passe, je peux traverser la porte dans un sens ou dans l’autre et ressortir par où vous demandez — toujours. Si je ne le connais pas, je suis coincé du mauvais côté une fois sur deux. On recommence vingt fois. À chaque tour réussi, la probabilité que je bluffe se divise par deux. Au bout de vingt tours sans échec, elle est inférieure à une chance sur un million. Vous avez donc acquis une certitude mathématique que je connais le mot de passe — sans que j’aie prononcé un seul mot, sans que vous ayez rien appris du secret lui-même.
Transposez ça en mathématiques rigoureuses, ajoutez des décennies de raffinements (zk-SNARK en 2012, Groth16 en 2016, PLONK en 2019, STARK, Halo2, Plonky3), et vous obtenez une primitive cryptographique qui permet de prouver à peu près n’importe quoi sans révéler les inputs. Quelques exemples concrets, dont aucun n’est de la science-fiction :
- Prouver que j’ai plus de 18 ans sans transmettre ma date de naissance ni mon nom.
- Prouver que je suis résident fiscal français sans transmettre mon adresse.
- Prouver que mon revenu annuel est compris entre 30 et 50 k€ sans transmettre mon avis d’imposition.
- Prouver que je connais le mot de passe associé à ce compte sans jamais l’envoyer au serveur (c’est ce que font les protocoles SRP et OPAQUE, déjà utilisés en production).
- Prouver que je détiens une attestation d’assurance valide délivrée par un organisme reconnu, sans révéler ni l’organisme ni le numéro de contrat.
Dans tous ces cas, le serveur ne reçoit qu’un booléen — vrai ou faux — et une preuve cryptographique vérifiable en quelques millisecondes. Aucune donnée personnelle ne transite, n’est stockée, ne peut fuiter. Le concept est si propre qu’il détruit littéralement le terrain sur lequel les attaquants prospèrent : il n’y a plus rien à voler.
Ce qui tourne déjà en production
Pour anticiper l’objection prévisible — « c’est une lubie de cypherpunks blockchain » — voici quelques déploiements parfaitement industriels et grand public :
Apple. Private Access Tokens déployés depuis iOS 16. Quand votre iPhone vous demande de prouver que vous n’êtes pas un robot pour accéder à un site, il génère une preuve cryptographique d’attestation device-bound, sans que le site n’apprenne quoi que ce soit sur votre identité. Plus de CAPTCHA, plus de fingerprinting publicitaire. Cloudflare a publié la même primitive sous le nom de Privacy Pass, désormais standardisée par l’IETF (RFC 9576-9578).
Google. En juillet 2025, Google a publié en open source ses bibliothèques ZKP longfellow-zk, spécifiquement développées pour la vérification d’âge dans le cadre du futur portefeuille européen d’identité numérique (EUDI Wallet). L’argumentaire technique est explicite : prouver qu’on a plus de 18 ans, sans rien transmettre d’autre.
Union européenne. L’Architecture and Reference Framework du wallet EUDI intègre depuis 2024 un discussion topic dédié au ZKP pour la divulgation sélective. L’article 5a, 16b du règlement eIDAS 2.0 mandate explicitement l’unlinkability « lorsque l’attestation d’attributs ne nécessite pas l’identification de l’utilisateur ». L’EU Age Verification Blueprint consacre une annexe entière aux ZKP. La technologie est littéralement écrite dans le règlement.
Self Protocol (équipe issue de Celo). Plus de 7 millions d’utilisateurs activés, intégration native de la preuve d’âge, de résidence, de non-sanction. Identité primitive du réseau Celo.
Aztec, Mina, RISC Zero, Succinct SP1. Toute une vague de zkVM (machines virtuelles à preuve nulle) qui permettent à des développeurs lambda de générer des preuves arbitraires sur des calculs entiers, en quelques lignes de code.
zk-Email (présenté à zkSummit 2024). Prouver qu’on contrôle une adresse email donnée, sans la révéler ni se connecter au fournisseur, en exploitant les signatures DKIM déjà universellement déployées par Gmail, Outlook, etc.
Le constat est sans appel : la primitive est mature, elle est industrialisée, elle est en partie standardisée. Elle existe depuis trente-sept ans en théorie, et depuis dix ans en production. Le retard français n’est pas un retard de R&D.
La trace française : Sismo, et l’atrophie d’un savoir-faire
La France n’est pas dépourvue de compétences. Elle en a même eu d’excellentes. Sismo, startup parisienne fondée en 2021. Sismo a construit l’un des protocoles d’attestation ZK les plus aboutis de l’écosystème : Sismo Connect, un SSO décentralisé permettant de prouver à n’importe quelle application des faits sur ses comptes web2 et web3, sans rien révéler.
En novembre 2023, The Big Whale révélait que Sismo était en grande difficulté et envisageait de rendre les fonds aux investisseurs. La startup a depuis pivoté plutôt que disparu nettement, mais le projet d’attestation décentralisée grand public n’a jamais trouvé son terrain d’adoption. Aucune administration française, aucun grand fournisseur de services public, aucune autorité de régulation n’a sérieusement envisagé d’intégrer leur stack. Pendant que la BCE planche sur un euro numérique programmable et traçable qui aurait précisément pu bénéficier de primitives ZK pour préserver l’anonymat transactionnel, la pépite française du domaine s’éteint dans l’indifférence.
À côté, des acteurs sérieux subsistent : CryptoExperts, Be-ys, l’INRIA, Orange Research (qui a publié BBS-SHARP en 2025 pour rendre les credentials anonymes BBS compatibles eIDAS 2.0), des chercheurs publiant régulièrement à AFRICACRYPT, EUROCRYPT et ACM CCS. Le savoir-faire académique est là. C’est l’aval — politique, industriel, réglementaire — qui n’arrive pas.
Pourquoi ce n’est pas déployé
Posons la question frontalement : si la technologie est mature, normée, open-source, partiellement française, et explicitement prévue par le règlement européen, pourquoi la CNIL ne l’impose-t-elle pas ? Pourquoi France Travail continue-t-il de stocker en clair 36,8 millions de NIR ? Pourquoi la loi sur la vérification d’âge des sites pornographiques exige-t-elle, dans sa pratique actuelle, une transmission de pièce d’identité plutôt qu’une preuve ZK qui éliminerait par construction tout risque de fuite ?
Quatre réponses, par ordre de gêne croissante, plus une cause aggravante.
- La première est l’inertie technocratique. Déployer du ZK demande de repenser l’architecture des systèmes d’information : ne plus stocker centralement, faire confiance à un calcul cryptographique distribué. Cela contredit cinquante ans de culture administrative française fondée sur le fichier centralisé. Pour cela, il faudrait une volonté politique articulée, et des compétences techniques au-delà de la couche directoriale. Les deux manquent.
- La seconde est l’absence de pression citoyenne. Tant que les fuites se traduisent par des amendes payées par l’opérateur — et non par des refus massifs d’usage — l’incitation à changer reste faible. La CNIL est devenue un percepteur de pénalités, pas un architecte de standards. Et chaque fuite, par un retournement parfaitement orwellien, sert d’argument pour renforcer la centralisation (« il faut une autorité unique de cybersécurité »), donc créer de nouveaux points de fragilité.
- La troisième, la plus dérangeante, est que la collecte est devenue un actif politique. J’ai déjà longuement développé cette thèse à propos des kidnappings crypto et de l’instrumentalisation des fuites par Bercy, et de la convergence entre faillite étatique de la confiance numérique et euro numérique programmable. Je n’y reviens pas. Mais il faut nommer la chose : un État qui veut tracer chaque transaction, vérifier chaque âge, authentifier chaque accès via France Identité sous couvert d’eIDAS, n’a aucun intérêt opérationnel à généraliser une technologie dont l’effet net est de soustraire à son regard la majorité des informations qu’il prétendait sécuriser. Le ZK est antinomique avec le projet programmable money + programmable identity qui se construit en arrière-plan. Pour reprendre le vocabulaire de l’article sur la centralisation des CEX et MiCA : la cryptographie qui libère n’a pas vocation à être bénie par ceux qui ont fait carrière en l’enchaînant.
- La quatrième est l’effet utile de l’écosystème de la fuite lui-même. Autour de chaque base volée s’est construit, depuis trois ans, un véritable marché à étages : forums spécialisés (Darkforum, BreachForums et leurs reboots successifs), comptes X dédiés au teasing des leaks (frenchbreaches.com, bonjourlafuite.eu.org, fuitesinfos.fr), revendeurs sur Telegram, et toute une jeunesse française que l’appât du gain facile finit par recruter. L’arrestation le 20 avril 2026 en Vendée du dénommé HexDex, 21 ans, à qui le parquet de Paris attribue une centaine de signalements depuis décembre 2025 — fédérations sportives, syndicats, ANCT, Système d’information sur les armes, e-campus de la police, ministère de l’Éducation nationale — illustre exactement le profil type : un jeune majeur, non un cartel international. La complice présumée Angel Batista, dont le compte Darkforum a été fermé puis réactivé dans des conditions troubles, suggère un milieu poreux et largement domestique. Or, contrôler les diffuseurs visibles plutôt que la cause racine présente deux avantages opérationnels pour l’appareil d’État : choisir qui tombe et quand, et entretenir le narratif d’un environnement durablement non sécurisé qui justifie en boucle de nouvelles couches de centralisation. Pendant que le législateur contraint dans l’opacité, les enquêteurs courent après les vraies équipes silencieuses qui, elles, n’affichent rien sur les forums et opèrent depuis des juridictions complaisantes. Les jeunes interpellés serviront de signal disciplinaire ; le système qui a produit leur économie de rente, lui, restera intact.
Il faut enfin nommer une cause aggravante, plus terre-à-terre que les précédentes. Aucun parti politique français — aucun, des extrêmes au centre — ne porte aujourd’hui un projet articulé de privacy-by-design appuyé sur la cryptographie moderne. Non par hostilité doctrinale : par défaut de compétence technique. Le personnel politique de ce pays, à de très rares exceptions près, est incapable de distinguer un hash d’un chiffrement, un zk-SNARK d’une blockchain publique, une signature aveugle d’un certificat X.509.
Quand les arbitrages se prennent dans des cabinets ministériels où la culture cryptographique est nulle, la solution par défaut est toujours la collecte centralisée — parce que c’est la seule architecture que les décideurs comprennent intuitivement. La France a accumulé vingt ans de retard sur son propre appareil d’État ; c’est ce retard que les citoyens sont en train de payer, en confidentialité d’abord, en sécurité physique ensuite (escroqueries au faux RIB, kidnappings crypto, usurpations d’identité), et bientôt en libertés publiques.
Ce que le ZK ne fait pas (par honnêteté intellectuelle)
Brave a publié en novembre 2025 une critique sérieuse des limites du ZK appliqué à la vérification d’âge qu’il faut intégrer pour ne pas tomber dans la pensée magique. Trois points méritent d’être retenus.
D’abord, une preuve « j’ai plus de 18 ans » présentée à un site qui connaît votre IP, votre device fingerprint et l’heure exacte de la requête peut être recoupée. Le ZK protège la donnée explicite, pas la métadonnée comportementale. Il faut donc le combiner avec des relais réseau (Tor, ou iCloud Private Relay pour les approches industrielles).
Ensuite, la chaîne de confiance reste critique. Une preuve ZK n’est valide que si l’attestation source l’est. Si l’État émet la pièce d’identité racine et compromet sa propre PKI, le ZK ne sauve rien. Cela renforce d’ailleurs l’argument en faveur de PKI multi-émetteurs (préfectures + banques + opérateurs télécom + assurances), plutôt que d’une France Identité monopolistique.
Enfin, certaines implémentations ZK déployées sont fragiles et peu auditées. Le ZK n’est pas un label plug-and-play. C’est une famille de techniques qui exige des cryptographes sérieux à la conception. Raison de plus pour ne plus laisser des projets comme Sismo se vider de leur substance faute d’adoption institutionnelle, et pour financer correctement la recherche académique française qui en produit déjà.
Ces limites ne disqualifient en rien le bien-fondé de l’approche. Elles disqualifient le greenwashing technologique consistant à coller un sticker « ZK » sur n’importe quoi. La rigueur est la condition. Le déploiement reste impératif.
Le parallèle qui dérange
Quand le prix du carburant explose, l’État se déclare impuissant. Quand la chaudière au fioul tombe en panne, il n’a curieusement plus aucune impuissance pour mandater une pompe à chaleur subventionnée. Quand 36,8 millions de Français voient leurs données fuir, il n’a pas de solution ; quand il faut imposer France Identité, généraliser le wallet EUDI, vérifier l’âge sur les réseaux sociaux, l’urgence est soudaine et la loi impose. Dans les deux cas, l’agenda décide de ce qui est techniquement possible. Le zero-knowledge n’est pas indéployable parce qu’il est complexe. Il est indéployé parce qu’il rendrait toute la machinerie en construction parfaitement inutile.
La technologie est là. Le code est sur GitHub. Les standards sont écrits. Il manque seulement la volonté de servir le citoyen plutôt que de l’inventorier.