Le Mollard et ses seigneurs

Sur sa butte de molasse, au couchant de la ville, le château du Mollard a vu passer sept siècles de propriétaires. Son nom, courant dans les Alpes, désigne un coteau, un talus. Maison forte, c’est-à-dire petit fief noble, dépendant de la terre delphinale, il faisait partie de Plan-lès-Saint-Marcellin, réunie à la ville en 1790, et se dressait à plus de cinq cents mètres du rempart, au milieu des champs ; une légende peu vraisemblable le relie au château de Beauvoir par un souterrain passant sous l’Isère. La charte de 1343 le compte pourtant dans la franchise de Saint-Marcellin : « la maison du Molard située et colloquée dans ladite franchise ». Son domaine, avec le parc, forme aujourd’hui le lieu-dit le Mollard.

Des Bouchard aux Gotefrey

Les premiers « du Molard » apparaissent dans les actes au début du XIVe siècle : en 1330, Guillaume de Tanyan, damoiseau, épouse Flore du Molard ; en 1331 et 1333, André du Molard, chevalier, prête de l’argent, une fois avec la banque lombarde de Saint-Vallier. En 1340, un André « du Molard » figure parmi la cinquantaine de seigneurs présents à Beauvoir lorsque Aynard de Clermont rend hommage au dauphin Humbert II. À la même époque, Marguerite Bouchard, « fille du seigneur du Molard près Saint-Marcellin », épouse Ennemond Izerand de La Tour.

Le fief passe ensuite aux Gotefrey, famille noble de la terre de Bressieux connue dès le XIIIe siècle, seigneurs du Molard, de Varacieux et de Plan. Guillaume de Gotefrey teste en 1366 en faveur de son fils Aymar pour ses biens de Saint-Marcellin, de Chatte et de Chevrières. Aymar teste à son tour en faveur des frères Pierre et Guillaume de Tariano, dits « du Molard », qui prêtent hommage au dauphin le 8 février 1414. Pierre de Tariano, châtelain de Saint-Marcellin depuis le 25 mai 1410, donne sa fille au notaire Guillaume de Gotefrey, qui lui succède comme châtelain en 1424 ; suspendu en 1448, rétabli de 1458 à 1461, il doit encore rendre ses comptes en 1469. Son fils Pierre, dit Bourdat, est châtelain à son tour, ainsi qu’à Varacieux ; son petit-fils Guillaume II, « seigneur de la maison-forte du Molard », est gouverneur d’Auxonne pour François Ier. Les Gotefrey portaient « de gueules à trois roses d’argent, boutonnées d’or ».

Deux siècles de Maugiron

La branche s’éteint avec Agnès de Gotefrey, dame du Molard et de Varacieux, qui épouse Gabriel de Maugiron, seigneur de la Tivelière, par contrat du 16 février 1533 : le nom de Maugiron entre ainsi à Saint-Marcellin. Leur fille unique, Jeanne, épouse le 19 mai 1550 son cousin Laurent de Maugiron, lieutenant général du Dauphiné et chef catholique des guerres de Religion ; elle hérite du Molard en 1557. Laurent y séjourne en août 1582, puis l’hiver 1584-1585, parce que sa situation aux portes de la ville lui facilite la garde de la province. En 1586, Bernard de La Valette y réunit les représentants du pays, qui y décident le siège d’Embrun. Il meurt à Vienne le 5 février 1589, après avoir légué 170 écus à l’hôpital de Saint-Marcellin.

Le Molard revient à son troisième fils, Scipion, qui combat sous le nom de Montbellet. Après avoir rejoint Henri IV au siège de Rouen, à la fin de 1591, il rentre au Molard en janvier 1593 avec quelques soldats, puis suit fidèlement la fortune du roi, qui le fait lieutenant de ses Cent-Suisses. À sa mort, en 1625, le domaine passe à son fils Claude, futur lieutenant général et négociateur de Mazarin auprès du duc de Lorraine, qui le cède en 1639 à son frère Louis. Louis y habite : il donne en 1643 aux Récollets de Saint-Marcellin une relique de la Sainte-Croix arrachée au pillage pendant les guerres d’Italie, disparue à la Révolution ; deux de ses filles sont ursulines en ville, et son fils Just-Henri-Didace, chevalier de Malte, meurt au château le 25 décembre 1720.

Viennent ensuite François V (1649-1719), puis Denis-Louis-Timoléon, bailli de Vienne, de Grenoble et de Saint-Marcellin, gracié en 1716 pour un meurtre involontaire, et enfin Timoléon-Guy-François, marquis de Maugiron, lieutenant général des armées. Marié en 1740 en présence du roi, ce grand seigneur dilapide sa fortune, que ses créanciers se font attribuer par une commission extraordinaire réunie à Lyon en 1755 ; il meurt à Valence, au palais de l’évêque, son oncle, le 14 mars 1767.

La fin d’une lignée

Sa fille aînée, la marquise de Veynes, dernière à porter le nom de Maugiron, recouvre le Molard et Plan par arrêt du Parlement du 23 août 1774. Son époux, Jean-Frédéric de Veynes, marquis de Bourg-lès-Valence, défend âprement le domaine, jusqu’à se plaindre en 1781 des chemins tracés dans ses fonds et des eaux du Savouret détournées vers des prés ; emprisonné à Vienne comme suspect sous la Terreur, relâché en novembre 1794, il meurt vers 1798. La marquise meurt sans enfants le 7 mars 1807 et lègue le Mollard à son neveu Raymond-Gabriel de Béranger, aide de camp de l’Empereur. Le Champ de Mars, terrain de la famille au pied des remparts, devient communal : la tradition y voit un don des Béranger, mais c’est une vente qui est consentie à la ville en 1826, au nom de leurs héritiers mineurs1. Raymond-Gabriel meurt en 1813 et laisse le domaine à son fils Raymond-Ismidon ; c’est un de ses descendants, dernier des comtes de Béranger, qui vend le Mollard le 20 septembre 18992.

Les Clerc

La vente, d’abord consentie à Victor Pinet, négociant de Saint-Marcellin, pour 13 000 francs, revient finalement, par un second acte de Me Dorey, à Jean-Alphonse Clerc, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées à Valence. Sa veuve s’installe définitivement au château en 1920 ; à sa mort, en 1942, le domaine passe à leur fils Jean-François Clerc, mort au Mollard en 1970, puis à Jacques-Albert Clerc, son fils, propriétaire quand Jean Sorrel écrit, en 1978. Une réplique du buste de Maurice Clerc, maire de Valence et père de Jean-Alphonse, y est conservée.


  1. Jean Sorrel rapporte la tradition d’un don de Raymond-Gabriel de Béranger. La brochure municipale de 2013 détaille la vente : en 1826, le comte de Noailles, cotuteur des héritiers mineurs, cède à la ville un terrain de 2,8 hectares entouré d’un fossé. ↩

  2. Jean Sorrel attribue la vente de 1899 à Raymond-Ismidon lui-même. Mais l’héritier de 1813, encore mineur en 1826, ne peut guère être le vendeur de 1899, dont la veuve meurt en 1971 à soixante-dix-sept ans : il manque au moins une génération. ↩

Sources

  • Jean Sorrel, Histoire de Saint-Marcellin, chapitres II, XV et XVII
  • A. Lacroix, Saint-Marcellin, Grenoble, Xavier Drevet (Bibliothèque historique du Dauphiné), p. 36-38 et 41,
  • Humbert de Terrebasse, Histoire et généalogie de la famille de Maugiron en Viennois (1257-1767), Lyon,
  • Les rues racontent notre histoire, Saint-Marcellin,

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