Une terre de passage : de Rome au saint qui donna son nom à la ville

De l'Antiquité au haut Moyen Âge

Pendant toute l’Antiquité, Saint-Marcellin n’existe pas encore. Le site n’est qu’un coteau au-dessus de l’Isère, dans un territoire que traversent des routes, des bateaux et, plus tard, des missionnaires. Ce qu’on en sait tient en quelques objets, quelques traditions et un nom.

Dans l’orbite de Vienne

Soumis par Rome en 121 avant notre ère, les Allobroges sont rattachés à la province de Gaule transalpine, qu’Auguste réorganisera sous le nom de Narbonnaise. La soumission ne va pas sans heurts : en 61 avant notre ère, ils se soulèvent encore, avant d’être définitivement matés. Leur ancienne capitale, Vienne, devient une colonie romaine et l’une des plus riches cités de la Gaule. Le futur site de Saint-Marcellin relève désormais de son vaste territoire.

Le coteau domine la plaine qui regarde Beauvoir et surtout l’Isère, qui servait sans doute déjà de voie de circulation aux bateliers. C’est cette position, entre le coteau et la rivière, qui fera plus tard la ville.

Des routes qui contournent le site

Les chemins antiques de la région restent mal connus. La tradition locale en fait passer un le long du coteau, depuis Murinais jusqu’à la vallée de l’Isère, par Plan, Maisonne, Ronchives, Malatra et le château de Chatte. Si ce tracé est exact, la route suivait la hauteur, à l’écart du bord de l’eau, et ne traversait pas l’emplacement de la ville actuelle.

Les traces matérielles restent minces. À la Maladière, au bord de la Cumane, Alexandre Barginet, directeur d’école à Saint-Vérand, a ramassé une monnaie de bronze à l’effigie de l’empereur Constantin (306-337) et une pointe d’amphore. L’historien Paul Berret rapporte de son côté qu’un trésor de pièces d’or, enfoui dans une poterie, aurait été trouvé dans la mollasse de Ronchives, sans en préciser ni la date ni la source. Il y voyait le pécule d’un ancien soldat revenu de l’armée romaine.

La découverte la mieux documentée date de 1832. Au hameau de Puvelin, à quelques centaines de mètres de la ville, on mit au jour les restes d’un tombeau d’où furent retirées deux urnes antiques en albâtre, des flacons que l’on appelait alors lacrymatoires (on parle aujourd’hui de balsamaires, destinés aux parfums et aux onguents) et des débris de poignard. L’Album du Dauphiné le signale en 1835 ; deux ans plus tard, les objets étaient encore chez le propriétaire des lieux, un certain Penet. Ils ont depuis disparu de la circulation.

Une monnaie, une amphore, une sépulture : assez pour affirmer que des gens vivaient ou passaient aux abords, pas assez pour parler d’une agglomération romaine.

Des noms qui font rêver

Faute de vestiges, on a souvent interrogé les noms de lieux. Avec prudence, car l’étymologie se prête volontiers aux rapprochements séduisants.

  • On a voulu rattacher le nom de la Cumane au latin decumanus, l’axe est-ouest des camps et des villes romaines, ou aux terres soumises à la dîme. Aucun document ne vient appuyer cette hypothèse.
  • Celui du plateau de Joud viendrait de Jovis, Jupiter. L’explication est sans doute trop facile : les nombreux « Montjoux » et « Montjoie » de la région, souvent invoqués à l’appui, dérivent le plus souvent de mons gaudii, le « mont de la joie », hauteur d’où l’on apercevait un lieu de pèlerinage.
  • Une tradition, rapportée en 1960 par le docteur Courtieu, place sur la berge de l’Isère, face au Puits d’enfer, un autel à Maïa, mère de Mercure, que les bateliers auraient invoquée avant de franchir ce passage dangereux. Le culte de Maïa, associée à Mercure, est bien attesté en Gaule romaine ; la côte de Maillard en garderait le nom, ce qui est beaucoup moins sûr, Maillard étant un nom de famille et de lieu fort répandu.

Ces hypothèses font partie de l’histoire de la ville, à condition de les présenter pour ce qu’elles sont : des pistes, non des faits.

L’arrivée du christianisme et de saint Marcellin

Le christianisme gagne tôt la vallée du Rhône : dès 177, les Églises de Lyon et de Vienne comptent leurs martyrs, dont le diacre viennois Sanctus. Dans les Alpes, l’évangélisation est plus tardive.

Au IVe siècle, un missionnaire venu d’Afrique du Nord, Marcellin, parcourt la région avec deux compagnons, Vincent et Domnin. Selon la tradition, Eusèbe, évêque de Verceil, et Émilien, premier évêque connu de Valence, le consacrent au milieu du IVe siècle : il devient le premier évêque d’Embrun. Il y meurt vers 374. L’Église le fête le 20 avril, jour qui resta chômé dans le bailliage de Saint-Marcellin jusqu’à la Révolution.

C’est à lui que la ville doit son nom : l’église qui donnera naissance au bourg lui est dédiée. On ignore quand et pourquoi ce vocable fut choisi ici, à distance d’Embrun. Il apparaît avec certitude dans un acte de 1083.

Le grand silence

Au Ve siècle, la région passe sous l’autorité des Burgondes, dont le royaume s’étend sur la vallée du Rhône avant l’an 500. Rien n’indique pourtant qu’ils se soient installés sur le site. En 534, les Francs s’emparent de leur royaume.

Les grands événements se déroulent alors tout près, sans laisser de trace ici. En 879, c’est à Mantaille, à une trentaine de kilomètres, que les évêques et les grands élisent Boson roi de Provence. La région passe ensuite au royaume de Bourgogne, puis, à la mort de son dernier roi en 1032, au Saint-Empire.

Pendant tout ce temps, les sources ne disent rien du site. Il faut attendre le XIe siècle, et la donation d’une église dédiée à saint Marcellin, pour que le lieu entre vraiment dans l’histoire.


À vérifier

  • la source de la voie Murinais-Chatte (Berret ?) ;
  • la date des trouvailles de Barginet ;
  • la source de la mention de 1837 sur Penet (sans doute un volume ultérieur de l’Album).

Sources

  • Jean Sorrel, Histoire de Saint-Marcellin, chapitre I
  • Paul Berret, Pour servir à l’enseignement de l’histoire locale, Saint-Marcellin, H. Cluze,
  • Album du Dauphiné, Grenoble, Prudhomme, 1835, article « Saint-Marcellin », p. 130
  • Dr Courtieu, Si Saint-Marcellin nous était conté, Le Dauphiné libéré,
  • Date de publication :

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Source : https://paul.argoud.net/saint-marcellin-isere/histoire/une-terre-de-passage-antiquite-haut-moyen-age/